Être Polonais en Ukraine et au Bélarus aujourd'hui

Par Véronique Antoinette | 12 octobre 2010

Pour citer cet article : Véronique Antoinette, “Être Polonais en Ukraine et au Bélarus aujourd'hui”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 12 octobre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/928, consulté le 08 décembre 2022
 

carta_polska_x130.jpgDepuis l'entrée de la Pologne dans l'Union européenne, on parle beaucoup des Polonais expatriés, partis pour trouver du travail au Royaume-Uni ou en Irlande. On connaît aussi les Polonais des Pays baltes, connus pour leurs revendications. Pourtant il est encore d'autres Polonais de l'étranger dont on parle peu malgré les polémiques qu'ils suscitent parfois dans leur pays de résidence : les Polonais d'Ukraine et du Bélarus. Mais qui sont-ils vraiment ? Et pourquoi font-ils polémique ?

Depuis l'entrée de la Pologne dans l'Union européenne, on parle beaucoup des Polonais expatriés, partis pour trouver du travail au Royaume-Uni ou en Irlande. On connaît aussi les Polonais des Pays baltes, connus pour leurs revendications. Pourtant il est encore d'autres Polonais de l'étranger dont on parle peu malgré les polémiques qu'ils suscitent parfois dans leur pays de résidence : les Polonais d'Ukraine et du Bélarus. Mais qui sont-ils vraiment ? Et pourquoi font-ils polémique ?

Les Polonais de la IIe République ?

Les minorités polonaises du Bélarus et d'Ukraine sont issues du changement de frontières effectué lors de la Seconde Guerre mondiale. En 1939, le territoire de la République de Pologne était ancré plus à l'est de l'Europe, au point que Varsovie était géographiquement au centre du pays. Après la Seconde Guerre mondiale, le territoire s'est décalé à l'Ouest afin d'amputer l'Allemagne vaincue tout en laissant à l'URSS vainqueure les territoires orientaux qu'elle avait occupés dès 1939. La question du territoire polonais est toutefois restée en suspens jusqu'à la chute du bloc soviétique en 1990. Il fut alors décidé, après de nombreuses négociations (notamment avec l'Allemagne récemment réunifiée) que les frontières polonaises resteraient telles qu'elles avaient été décidées au sortir de la guerre.

Mais quid des populations polonaises ?

Beaucoup d'entre elles furent déplacées en 1945 de « l'extrême Est » vers « l'extrême Ouest », lequel venait de se vider en grande partie de sa population allemande. Ainsi on retrouve à Wrocław dans les années 1950 la culture des Polonais de Lviv.Cependant, tous n'ont pas acceptés d'être déplacés et sont restés dans les « nouveaux » États, le Bélarus et l'Ukraine, gardant l'espoir qu'un jour peut-être leur ville ou village redeviendrait polonais...

De cette situation est née à la fin des années 1950 la « Doctrine ULB » (Ukraine-Lituanie-Bélarus) initiée par Juliusz Mieroszewski et Jerzy Giedroyć dans la revue Kultura. L'objectif de cette doctrine était de réconcilier les peuples de l'Europe centrale et orientale et d'entretenir de bonnes relations avec eux comme avec la Russie malgré les changements de territoire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'idée était donc de demander aux Polonais de Pologne mais surtout aux Polonais des pays de l'ULB d'admettre les modifications de frontières et de se rapprocher des populations de leur pays d'accueil.

Aujourd'hui, on compte 295 000 Polonais vivant au Bélarus d'après le recensement effectué par le Comité national bélarussien de statistiques en septembre 2009. À l'image des autres minorités habitant historiquement ce pays (Russes, Lituaniens, Ukrainiens), la minorité polonaise connaît une diminution (25,6%) depuis 1999. L'émigration en serait l'explication. La particularité de la minorité polonaise du Bélarus est qu'une majorité de personnes reconnaissent le bélarussien comme langue maternelle (171 000), devant le russe (99 000) et enfin le polonais (15 000).

En Ukraine, le dernier recensement date de 2001. On comptait alors 144 100 Polonais.

Cependant, il est à noter que les associations polonaises ne reconnaissent pas ces chiffres et accusent les autorités ukrainiennes et bélarussiennes de réduire le nombre d'individus se reconnaissant polonais. Selon le site Internet de l'association "Wspólnota Polska" , 900 000 Polonais vivraient au Bélarus et autant en Ukraine (ainsi qu'un million en France, deux millions en Allemagne et dix millions aux États-Unis).

L'organisation des minorités polonaises

Jusqu'en 1990, il était inenvisageable de se regrouper en associations de minorités nationales. Beaucoup pensaient encore qu'à la chute du bloc soviétique, la Pologne retrouverait ses frontières orientales d'avant-guerre. Ce ne fut pas le cas. Les « minorités polonaises » de ces pays pour survivre dans leur polonité n'avaient donc d'autres choix que d'émigrer en Pologne ou de se constituer en associations.

En Ukraine, les associations de Polonais sont nombreuses. Parmi elles, on compte l'Association des Polonais d'Ukraine (Związek Polaków na Ukrainie) ou la Fédération des organisations polonaises d'Ukraine (Federacja Organizacji Polskich na Ukrainie). En revanche, au Bélarus, les associations polonaises sont difficilement reconnues. Ainsi, l'Association des Polonais du Bélarus (Związek Polaków na Białorusi, ZPB) connaît depuis 2005 une répression constante. À tel point que deux branches ont été formées : l'une reconnue par le gouvernement polonais, l'autre reconnue par le gouvernement bélarussien. En février 2010, la Présidente de ZPB Andżelika Borys a été arrêtée avec une quarantaine de membres de l'association, provoquant le mécontentement officiel de Catherine Ashton, Haut-Représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (Communiqué du 16 février 2010)‎. Elle s'est en effet déclarée déçue par ces arrestations et a rappelé au Bélarus ses engagements en matière de démocratisation et de respect des droits de l'Homme, qui comprennent les droits des minorités.

En Ukraine comme au Bélarus, il faut noter que la minorité polonaise ne s'est jamais constituée en parti politique, comme ce qu'on a pu voir en Lituanie. La minorité polonaise d'Ukraine a cependant activement soutenu la Révolution orange en 2004.

En 2007, la République de Pologne a adopté une loi dite "relative à la Carte du Polonais" [USTAWA z dnia 7 września 2007 r.o Karcie Polaka (Dz. U. z dnia 28 września 2007 r.)]. Cette loi prévoit qu'une personne d'origine polonaise résidant dans les pays de l'ancien bloc soviétique (la liste est fermée) et capable de prouver sa descendance polonaise ainsi que ses connaissances de la langue et de la culture polonaise (par un test) peut obtenir une carte prouvant son appartenance à la nation polonaise, et principalement à sa culture. Cette carte ne donne cependant pas droit à la citoyenneté polonaise, mais permet d'obtenir plus facilement un visa pour la Pologne (pour les pays où il est nécessaire). Elle permet aussi de trouver un emploi sur le territoire polonais ou d'y suivre une formation.

L'idée de cette carte est apparue au moment où la Pologne s'apprêtait à entrer dans l'espace Schengen. Car si celui-ci permet aux Polonais de circuler librement en son sein, il ferme drastiquement l'accès aux autres populations et notamment aux Polonais des pays situés plus à l'Est. Cette carte est cependant polémique, car elle apporte des droits différents aux individus des pays frontaliers. Elle a donc été mal appréciée au Bélarus ou en Ukraine.

En mars 2010, la Chancellerie du Premier ministre polonais recensait un total de 44 080 cartes du Polonais attribuées, dont 23 423 en Ukraine et 14 509 au Bélarus. Ces deux pays sont d'ailleurs largement en tête, la Lituanie ayant délivré "seulement" 2424 Cartes du Polonais.

L'intégration des Polonais parmi la population majoritaire

La Pologne a signé en 1992 avec ses voisins des traités de bon voisinage, de relations amicales et de coopération notamment avec l'Ukraine (Dz. U. nr 125 z 20 grudnia 1993 r., poz. 573) et le Bélarus (Dz. U. nr 118 z 9 grudnia 1993 r., poz. 527). Respectivement à l'article 11 et 14, il est mentionné que « l'appartenance à une minorité nationale est une affaire de choix personnel et qui ne peut aucunement en résulter des traitements négatifs ». Ces traités concernent autant les minorités polonaises en Ukraine et au Bélarus et les minorités ukrainiennes et bélarussiennes en Pologne. Il leur est reconnu leurs droits individuels et collectifs ainsi que leur identité ethnique, culturelle, linguistique et religieuse sans discrimination devant la loi.

En Ukraine, la minorité polonaise connaît peu de difficultés grâce notamment à la Déclaration sur l'entente commune et la réconciliation signée par les deux États en mai 1997. Celle-ci facilite les relations des deux communautés bien que des tensions naissent tout de même parfois aux pierres d'achoppement culturelles tel le cimetière Orląt à Lviv, où reposent les soldats polonais de la guerre polono-ukrainienne de 1918-1919.

De plus, contrairement au Bélarus, l'Ukraine est membre du Conseil de l'Europe. Elle est donc tenue de respecter ses engagements dans cette organisation. Elle est notamment signataire de la « Convention-cadre pour la protection des minorités nationales » (STE 157, Conseil de l'Europe, Strasbourg 1er février 1995, entrée en vigueur 1er février 1998). Ce texte juridiquement contraignant vise à protéger les minorités nationales des États signataires, notamment en assurant l'égalité des droits de tous les individus mais aussi en permettant la préservation de ces cultures.

Zdzisław Julian Winnicki, professeur au centre d'études orientales à l'université de Wrocław et spécialiste des Polonais et de la polonité dans les pays post-soviétiques, a travaillé sur la perception des Polonais par les Bélarussiens. D'après lui, des considérations post-soviétiques et nationalistes  se mêlent et créent un sentiment défavorable aux Polonais. En premier lieu, les Bélarussiens revendiqueraient une grande histoire nationale qui leur serait dérobée par leurs voisins. Ils considéreraient que le Grand Duché de Lituanie était bélarussien et que le héros de l'insurrection polonaise de 1794 Tadeusz Kościuszko était un compatriote. Enfin, pour certains Bélarussiens, leur territoire fut amputé par les Polonais avec l'aide des Soviétiques en 1921, puis à nouveau en 1945. C'est pourquoi, pour beaucoup d'entre eux, il n'existe pas de communauté polonaise au Bélarus. Ceux qui se disent polonais ne seraient que des descendants d'individus polonisés et catholicisés du temps du Grand-Duché de Lituanie. Tout ces éléments éclairent les difficultés que rencontre la minorité polonaise au Bélarus malgré les traités bilatéraux. Un travail de rapprochement culturel devra être entrepris pour que les deux populations se reconnaissent dans une histoire commune.

La présence d'une minorité polonaise en Ukraine et au Bélarus est le résultat de l'histoire, mouvementée pour les uns, impérialiste pour les autres. Il semble toutefois que le processus de rapprochement des peuples souhaité dans la doctrine ULB ait porté ses fruits en Ukraine... mais pas au Bélarus.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

A lire

  • Michnik, Adam. "Pologne et Ukraine : Un nouveau dialogue." In: Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants. Vol. 36 N°4. . L'Ukraine ancienne et nouvelle Réflexions sur le passé culturel et le présent politique de l'Ukraine. pp. 463-469.

  • Drweski, Bruno. Le Petit Parlement biélorussien. Les biélorussiens au Parlement polonais entre 1922 et 1930. L'Harmattan, Paris, 2002.

Source photo : Consultat de Pologne à Los Angeles