Vers une Biélorussie nucléaire?

Par Thibault Meilland | 25 août 2007

Pour citer cet article : Thibault Meilland, “Vers une Biélorussie nucléaire?”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 25 août 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/248, consulté le 02 avril 2023

loukachenkoarticleAu début du mois de décembre 2006, Alexandre Loukachenko annonçait sa volonté de construire une centrale nucléaire en Biélorussie. A l'été 2007, au plus fort des tensions entre Minsk et Moscou sur la question du gaz, il réaffirmait son ambition en lançant un appel d'offre pour la construction de ladite centrale à proximité de la ville de Moguilev, dans l'est du pays. Quels sont les enjeux de cette nucléarisation annoncée de la Biélorussie?

loukachenkoarticleAu début du mois de décembre 2006, Alexandre Loukachenko annonçait sa volonté de construire une centrale nucléaire en Biélorussie. A l'été 2007, au plus fort des tensions entre Minsk et Moscou sur la question du gaz, il réaffirmait son ambition en lançant un appel d'offre pour la construction de ladite centrale à proximité de la ville de Moguilev, dans l'est du pays. Quels sont les enjeux de cette nucléarisation annoncée de la Biélorussie?
 
Cette ambition de doter le pays d’une centrale nucléaire remonte aux années 1980. Cependant, avec l’explosion, en 1986, du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl en Ukraine, le projet a été mis en sommeil. L’accident a eu de graves conséquences pour la Biélorussie dont les sols ont absorbé 70% des radionucléides, provoquant des contaminations radioactives par le biais de l’alimentation. Aujourd’hui, Loukachenko souhaite passer outre le traumatisme, en rompant avec ce qu’il appelle le « syndrome de Tchernobyl » et la « radiophobie », évoquant la nécessité de se prémunir face à la pénurie annoncée d’hydrocarbures à long, voire à moyen terme.
 
Cette inquiétude face aux incertitudes de l’avenir se combine aux difficultés bien présentes qui minent la sécurité des approvisionnements énergétiques de la Biélorussie. Il faut dire que le pays fait parvenir la quasi-totalité (93%) de son gaz et de son pétrole de Russie. Jusqu’à présent, cette mono-dépendance a plutôt bénéficié à la Biélorussie qui s’est vue réserver un « traitement préférentiel ». Ainsi, jusqu’à fin 2006, la Biélorussie achetait le gaz russe à hauteur de 46,67 dollars les 1000 mètres cubes soit quatre fois moins que les prix du marché. Cependant, depuis quelques temps, la compagnie gazière Gazprom a décidé de mettre un terme à ces pratiques héritées de l’époque soviétique. On se souvient de l’hiver 2005-2006, lorsque l’Ukraine fut privée d’approvisionnements gaziers alors qu’elle refusait la hausse des prix décidée par Gazprom.
 
Fin 2006, Minsk s’est trouvé dans une position comparable à celle de Kiev un an plus tôt. Après d’âpres négociations, Gazprom et Beltransgaz, l’entreprise gérant les gazoducs biélorusses, signaient un contrat fixant le prix du gaz à 100 dollars les 1 000 mètres cubes à partir du 1er janvier 2007. Selon ce contrat, au premier semestre 2007 la partie biélorusse devait payer 55 % des livraisons de gaz, puis à partir du 1er juin, couvrir 100% du coût du gaz et amortir la dette accumulée dans la première moitié de 2007. De janvier à juin 2007, les paiements différés se sont montés à 456,16 millions de dollars, avec pour conséquence une nouvelle crise à l’été 2007. Menacée d’une réduction de moitié de ses approvisionnements gaziers, la Biélorussie a dû honorer sa dette, dénonçant au passage l’humiliation que lui faisait subir Moscou.
 
C’est dans ce contexte qu’intervient l’appel d’offre lancé par Loukachenko pour la construction d’une centrale nucléaire au mois de juillet 2007. Pour matérialiser cette ambition, la Biélorussie doit faire appel aux quelques entreprises capables de fournir le savoir et l’expertise nécessaire à l’assemblage et à l’exploitation d’une centrale nucléaire. De fait, la liste de ces entreprises est assez restreinte : le russe Rosatom, le français Areva, l’Américain General Electric et le groupe japonais né de la fusion entre Toshiba et Westinghouse. Bien entendu, il s’agit là d’un secteur particulièrement sensible, et les enjeux purement économiques doivent souvent s’accommoder de considérations politiques. Dès lors, il est très improbable que General Electric fasse affaire avec un régime désigné en 2001 comme « avant-poste de la tyrannie » par Condoleezza Rice. Par ailleurs, Loukachenko a d’ores et déjà fait part de ses préférences. Il opterait soit pour Areva, soit pour Rosatom.
 
Pour l’entreprise française, l’opération présente un risque politique majeur, comme en témoigne son empressement à démentir la signature de tout accord tandis que Loukachenko se félicitait de l’avancement des « négociations ». L’implication d’Areva dans le nucléaire biélorusse semble donc assez compromise. Pour l’économiste Andreï Souzdaltsev, l’appel d’offre illustre la stratégie biélorusse à l’égard de la Russie dans le contexte de la crise du gaz. En laissant entendre qu’une entreprise non russe pourrait bâtir les infrastructures nucléaires biélorusses,  Loukachenko entend faire pression sur Moscou. L’attribution du marché à Rosatom serait ainsi conditionnée par une renégociation des tarifs du gaz, de manière à freiner leur hausse programmée sur les 4 ans à venir. Reste à savoir si la Russie acceptera d’entrer dans ce jeu.
 
Enfin, outre la question des relations bilatérales Minsk-Moscou, le choix de la « nucléarisation » a des implications spécifiques. La maîtrise de la technologie nucléaire, qu’elle soit à destination civile ou militaire, confère à tout pays, certains diront à tout régime, un positionnement particulier sur la scène internationale. Il n’y a qu’à citer l’exemple de la Corée du Nord qui, forte de son programme nucléaire, semble capable de souffler le chaud et le froid auprès de ses voisins et des acteurs impliqués dans le « dossier » nord-coréen. Ainsi, le régime de Kim Jong-il parvient-il à marchander sa « dénucléarisation » en échange de compensations et de garanties accordées par une communauté internationale contrainte à la prudence. On ne peut donc pas exclure l’hypothèse selon laquelle Loukachenko poursuive une ambition souverainiste visant à élargir la marge de manœuvre de la Biélorussie sur la scène internationale, et ce, grâce à la maîtrise de l’atome.
 

Quoi qu’il en soit, avec l’élévation progressive des prix du gaz russe au niveau du marché d’ici à 2011, de telles tensions risquent d’émailler les relations futures entre Minsk et Moscou. Le dossier intéresse les Européens en tout premier lieu, ne serait-ce que par la proximité géographique des protagonistes. De même, dans la mesure où 20% des exportations de Gazprom vers l’Europe transitent par le Biélorussie, les membres de l’Union Européenne, au premier rang desquels la Pologne, l’Allemagne et la Lituanie, ne peuvent que se sentir concernées. A ce titre, le Groupe de coordination des experts européens sur le gaz, créé en 2004 par la Commission pour  renforcer la sécurité des approvisionnements, suit de près l’évolution de la querelle entre Minsk et Moscou.

 

picto_1jpeg Sur Internet
picto_1jpeg Article d'Andreï Souzdaltsev pour Ria Novosti
picto_1jpeg Blog de veille énergétique et nucléaire: Actuanews