Une “success story” à l’ukrainienne

Par Liza Belozerova | 11 avril 2007

Pour citer cet article : Liza Belozerova, “Une “success story” à l’ukrainienne”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 11 avril 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/165, consulté le 27 septembre 2022

 

verkaUn travesti habillé en vêtements de fausses marques, arborant desarticle fesses et des seins artificiels démesurés et portant toujours un béret pailleté et des gros manteaux de ferrure pour plus de charme : il cartonne dans la communauté post-Soviétique avec ses chansons enflammées de folk-pop ukrainien et un charisme pétillant et débordant de joie de vivre. Après avoir mis le feu aux relations russo-ukrainiennes avec sa chanson qui représentera l'Ukraine à l'Eurovision, ce personnage nommé Verka Serdyuchka s'est frayé un chemin vers les pages des grands journaux européens. Quelle est la recette de ce cocktail explosif et cherche-t-il à conquérir un nouveau marché ?

Derrière une façade extravagante se cache un garçon plutôt timide, Andreï Danilko, qui a échoué plusieurs fois au concours de l'école de musique à cause de sa présence sur scène jugée peu impressionnante. En essayant de se faire connaître grâce à des compositions instrumentales dans un registre onirique, c'est son personnage grotesque d'une villageoise vulgaire au grand cœur et aux gros seins qu'il réussit le mieux. Ses instituteurs se souviennent que déjà à cette époque, au théâtre de l'école, il arrivait à interpréter les rôles féminins avec beaucoup d'aisance et surtout d'humour.

Ce personnage de Verka Serdyuchka a été conçu au cours de la préparation pour le concours télévisé des jeunes humoristes des pays de la CEI - le KVN. « Verka » est un diminutif rigolo du prénom russe Vera choisi au hasard et « Serdyuchka » est le surnom de son ex-camarade de classe (dans la langue russe cela fait allusion à une femme drôlement querelleuse) à qui il avait promis qu'un jour ce surnom serait entendu partout sur scène. La vie de Verka commence dans les années 90 et c'est auprès du public russophone qu'elle trouve son plus grand succès car elle incarne le stéréotype russe d'une campagnarde ukrainienne sans tabous, un peu vulgaire et naïve, qui parle russe avec un fort accent ukrainien (accent qui est l'objet de moqueries russes). Mais c'est surtout son caractère très positif qui enflamme les grandes fêtes sur les vastes pleines de la campagne ukrainienne où tout le monde est le bienvenu, où l'on peut manger et danser de tout son cœur, sans aucune limite, qui est apprécié par les Russes. « Tout sera bien, tout sera bien » chante Verka dans un de ses tubes les plus connus, amenant de la joie à des milliers de foyers dans le pays. 

Danilko veille à ce que tout reste dans le même genre concernant son alter-égo : son habit vulgaire et coquin, les paroles de ses chansons qui exploitent toujours le même registre joyeux et son site web, toujours dans le même esprit de cabaret.  Il sait utiliser son côté théâtral : l'apparition de Verka, avec son humour décalé, en tant qu'animatrice de télé, coûte cher ; du côté de la musique, ses chansons positives avec des paroles et des mélodies faciles à mémoriser deviennent des tubes en un clin d'œil. Tentées par son succès énorme, des fausses Verka se multiplient à travers la Russie. Celles-ci donnent des concerts, animent des soirées locales et sont difficilement sanctionnées par la justice.

 

Dès que sa popularité a commencé à baisser un peu, Danilko s'est lancé dans le concours pour l'Eurovision avec une chanson techno et des paroles plurilingues qui, ensemble, aboutissent à un pur délire. Mais les Russes y entendent un message crypté qui dirait « Russia goodbye ! » alors que l'auteur affirme qu'il a chanté « lasha tumbai », des mots mongols qui n'ont aucun rapport. Les sonorités sont tellement proches qu'il est difficile d'y voir une pure coïncidence, sachant que l'état des relations russo-ukrainiennes est déjà fragilisé.

Les Russes critiquent son manque de gratitude vis-à-vis de la Russie qui est le marché principal de ses chansons. Les Ukrainiens, à leur tour, protestent contre la ridiculisation de l'image de leur pays (il faut préciser que Verka succède à l'Eurovision à Ruslana, la gagnante ukrainienne qui a enflammé la scène avec ses rythmes sexy-ethniques, et Tina Karol, candidate de l'année dernière - une belle réponse ukrainienne à Shakira). Verka Serdyuchka est ressuscitée, mais pas seulement. En effet, le scandale autour de sa chanson a suscité  l'intérêt de la presse occidentale. Est-ce que l'Eurovision 2007 peut faire son nouveau coming out à l'Ouest ? Ce croisement entre Borat et Lorie, sur la base de l'humour russo-ukrainien, nommé Verka Serdyuchka, est-il exportable de l'autre côté de l'ancien rideau de fer ?

La vérité est que peu d'artistes de l'Est arrivent à se faire connaître en Occident, voire produire des tubes qui occupent de bonnes positions dans les charts musicaux : barrière linguistique et saturation du marché musical européen sont à blâmer. Parmi les rares exemples - le groupe de garçons moldaves O-zone qui a crevé l'affiche en 2004 avec son tube de dance floor Dragostea Din Tei - toute l'Europe chantait avec eux sans comprendre un seul mot. Danilko semble avoir saisi les nouvelles tendances qui peuvent le conduire jusqu'à certaine célébrité à l'Ouest : il est politiquement ambivalent et il cache sa personnalité sous un déguisement extravagant, dans la meilleure tradition « boratienne », pour attirer l'attention. En changeant ses paroles pour des vers plus internationaux, mais avec peu de sens, il peut facilement animer des dance floors avec ses rythmes positifs et, finalement, d'un point de vue élitiste, il peut paraître comme une parodie de tout le pseudo-glamour du pop moderne qui déborde des scènes musicales européennes. Il y en a un peu pour tous les goûts chez Verka Serdyuchka, mais trouvera-t-elle sa place dans le marché européen ? Même si vous ne danserez pas sur son tube en cet été 2007, ses chances restent néanmoins très fortes.