Une Russie en mal d'histoire ?

Par Adrien Fauve | 30 octobre 2007

Pour citer cet article : Adrien Fauve, “Une Russie en mal d'histoire ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 30 octobre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/294, consulté le 08 décembre 2022

articlerussie_staline_memoire « La Russie en quête d’un passé », c’est ce que semble affirmer le titre d’un dossier du Monde des Livres. L'étude de cette « ancienne puissance » est au programme de l’agrégation de géographie et d’histoire - une première depuis la chute de l'URSS. Entre histoire de la Russie et Histoire en Russie, la dimension politique de la mémoire paraît évidente. Où en est donc la société russe ?

russie_staline_memoirearticle« La Russie en quête d’un passé », c’est ce que semble affirmer le titre d’un dossier du Monde des Livres préparé à l’occasion de la publication presque simultanée de plusieurs ouvrages en ce domaine. Rappelons que depuis cet été, en France, les yeux, les esprits des étudiants et de leurs professeurs se tournent vers cette « ancienne puissance ». Son étude est en effet au programme (pour deux ans) de l’agrégation de géographie et de celle d’histoire. Cet article se fait donc l’écho d’une double actualité : entre histoire de la Russie et Histoire en Russie, la dimension politique de la mémoire paraît évidente. Qu’en est-il au juste ? Où en est la société russe ?

Entre mémoire et oubli, une identité nationale en crise

Le travail historique sur les "lieux de mémoire" avait été inauguré par Pierre Nora. Dans une perspective similaire, Georges Nivat, un des plus grands spécialistes de la littérature russe et soviétique, propose de se pencher sur les "sites de la mémoire russe", avec le premier volet d'une trilogie : un ouvrage consacré à la "géographie de la mémoire russe". Voici comment cet universitaire livre son analyse : par l'intermédiaire de sites Internet, de manifestations de rue, de propos et d'interventions publics, d'événements culturels, aux accents parfois nationalistes, "une ancienne Russie, absente et présente a réapparu massivement". Elle anime, agite et trouble les consciences.

C'est dans ce contexte que resurgissent des pratiques identitaires et religieuses étouffées par le pouvoir soviétique. Pour mieux saisir les logiques aujourd'hui à l'oeuvre dans cette société, il faut penser en termes de mémoire et d'oubli. Cette opposition est au coeur du sujet. Si la "tragédie soviétique" (Martin Malia) affecta pour ainsi dire chaque famille soviétique, ces dernières comptent en réalité victimes et bourreaux dans leurs rangs.

L'histoire s'est heurtée aux entreprises idéologiques de l'oubli officiel : en témoignent les fameux épisodes de correction successives de clichés représentant les dirigeants du parti, mis à l'écart, supprimés ensuite par Staline pour s'assurer un contrôle total de l'appareil politico-administratif.

Mais outre ces exemples, devenus en quelque sorte classiques de la conjoncture russe, la question délicate de la fin de l'URSS (et/ou de la Russie...?) et du communisme n'a jamais été autant d'actualité. N'oublions pas que Vladimir Poutine a récemment déclaré à ce propos que l’événement apparaissait à ses yeux comme "la plus grande catastrophe du XXe siècle" !

Selon Georges Nivat, "avec l'affranchissement du joug communiste est survenue la perte de la Terre russe, comme si le rêve de totalité devait constamment être défié par un traumatisme qui le met en péril..."

Ruptures, continuités et résurgences : les ressorts d'une "hypermnésie" schizophrène

Peut-on interpréter la chute et la dislocation de l'Union soviétique comme une menace pour l'existence de la Russie ? Si la Russie a disparu des cartes du monde, englobée par l'ensemble de l'Union des République socialistes soviétiques, puis resurgit en 1991, sa puissance, son rayonnement et son emprise territoriale se sont en même temps réduits. Encore debout mais affaiblie, comment parviendra-t-elle à gérer un passé "qui passe difficilement", dans la nouvelle Europe, mais également dans les Etats post-soviétiques ?

Entre mémoire et oubli (conscient, voulu, involontaire ou contraint), Georges Nivat entend souligner l'importance d'un troisième terme, celui qui exprime une forme d'hypertrophie de la mémoire, semble-t-il emblématique de la situation russe actuelle : "l'hypermnésie". Cette sorte de "boulimie mémorielle" se traduit notamment par une réécriture de l'histoire nationale, en partie sous l'égide attentive des pouvoirs publics. Après les divers chocs sociaux, politiques et anthropologiques que la Russie a dû surmonter au fil du siècle dernier, la quête d'un passé devient d'une certaine manière la promesse d'un avenir.

Dans un souci de rassemblement et d'instrumentalisation de mémoires diverses, le pouvoir en place paraît se livrer à une entreprise - qualifiée d’"oecuménique" - de (re)création de "sites de mémoire". Dans un autre ouvrage, Vivre en russe, Georges Nivat parle du paysage littéraire russe comme d'une "Babylone". En reprenant à notre compte cette métaphore, pourrait-on considérer la Russie, voir l'ex-URSS comme une "Babylone des mémoires", où la concurrence des récits identitaires serait le signe d’un flottement, d’un défi à surmonter ?

Ce n'est, en un sens, qu'à la lumière de tels éléments d'interprétation que des phénomènes sociaux actuels comme le retour du religieux, conjugué au regain de popularité de la période tsariste et de la figure de Staline, pourront être saisis dans leur complexité. L'ambiguïté énigmatique, presque pathologique, constitutive de la Russie, de son identité, de sa culture et de son histoire trouve là un écho. Elle semble en proie à un doute lancinant qui la ronge. L'hésitation entre l'Europe et l'Asie, l'Orient et l'Occident travaille encore et toujours la société russe. Les enjeux hautement politiques de la mémoire et des "leçons" d'histoire n'en sont au fond qu'un symptôme.

Comment envisager une place pour la Russie dans l'Union européenne ? Comment penser les relations que ces deux ensembles entretiennent l'un avec l'autre ? Assurément sans faire l'économie d'un effort de connaissance historique qui engendrera peut-être un travail collectif, répondant parfois à un devoir de mémoire. L'Europe au sens large a fait l'expérience du communisme. Quelles que soient la vocation ou la prétention européenne de la nouvelle Russie (ce qui n'est bien sûr pas ici notre propos) elle doit affronter son passé, sous peine d'hypothéquer son avenir.

 

Pour aller plus loin :

picto_1jpeg
Sur Nouvelle Europe 
picto_1jpeg A lire et relire : Martin Malia - "la tragédie soviétique" 
   
picto_2jpeg

A lire

picto_2jpeg
NIVAT, Georges (dir.), Les sites de la mémoire russe. Tome 1 : Géographie de la mémoire russe, Paris, Fayard, 2007
picto_2jpeg
NORA, Pierre (dir.), Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1997
picto_2jpeg
RICOEUR, Paul, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 2000