Une présidence qui fait débat ? La République tchèque à la tête de l’UE

Par David Cadier | 1 janvier 2009

Pour citer cet article : David Cadier, “Une présidence qui fait débat ? La République tchèque à la tête de l’UE”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 1 janvier 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/567, consulté le 01 octobre 2022

HotelEurope1.jpgLe 1er janvier 2009, la République tchèque a pris pour six mois la présidence tournante du Conseil de l'Union européenne. Cette perspective, incontestable tant du point de vue du calendrier que des règles de fonctionnement de l’UE, a pourtant due être réaffirmée à Prague, comme pour mieux s’en convaincre suite à l’emballement médiatique suscité par une proposition du Président Sarkozy.

 

Afin de faire face à la crise financière et puisque le Traité de Lisbonne, et donc la possibilité d’une présidence renforcée, est en suspens, Nicolas Sarkozy proposait le 21 octobre dernier d’établir un « gouvernement économique clairement identifié de la zone euro » en dotant l’Eurogroupe d’un leadership stable qui convoquerait régulièrement les 16. Juste après cette allocution au Parlement Européen, ses conseillers précisèrent qu’il pourrait s’agir, par exemple, d’un prolongement de la Présidence française et donc, pourquoi pas, de Nicolas Sarkozy.

Cette idée eut tôt fait d’être présentée dans la presse comme une tentative de demeurer à la tête de l’UE au-delà du mandat de la présidence française, certains médias allant jusqu’à parler de « putsch ». Une telle idée provoqua bien entendu la colère de Prague et le Premier ministre Mirek Topoloanek fit remarquer qu’une présidence européenne étendue est le « sempiternel désir de Paris ». L’Union européenne comme prolongement de la politique étrangère de la France, la Présidence européenne comme prolongement de la présidence de Nicolas Sarkozy ? Au-delà de ces considérations, de la proposition du Président Sarkozy ou de son retentissement dans la presse, intéressons-nous plutôt à la façon dont la présidence tchèque à venir est présentée dans les médias et anticipée par les commentateurs de politique étrangère.

Eurosceptique.

Tel est le qualificatif qui revient le plus souvent et qui fut mobilisé pour justifier la proposition française susmentionnée. Le Monde décrivait par exemple cette dernière comme une « garantie contre les embardées possibles de la présidence tchèque de l'UE ». On pouvait également lire qu’au 1er janvier 2009, l’UE « se retrouvera dans les mains des eurosceptiques tchèques Vaclav Klaus et Mirek Topolanek ».  Mais le recours au champ lexical de l’accident, de l’acte malveillant, n’est pas cantonné à la presse puisqu’un ‘conseiller de l’Elysée’ expliquait que l’initiative du Président Sarkozy permettrait à la France de faire office d’interlocuteur de contact en cas de « sabotage » par les dirigeants tchèques. Le Ministre tchèque des Affaires étrangères, Karel Schwarzenberg, lorsqu’on lui a rapporté ces propos, a déclaré que « si nous étions au temps de nos grands-parents, nous devrions nous rencontrer à 5 heures du matin dans le bois de Boulogne, avec deux témoins en noir ». Nonobstant ces lyriques échanges de politesse, force est de constater que la République tchèque pâtie d’une image de nation eurosceptique. Qu’en est-il ? Dans quelle mesure cela déteindra-t-il sur sa première présidence européenne ? Le capitaine tchèque risque-t-il vraiment de saborder le bateau européen ? Il importe de ne pas verser dans des stéréotypes simplificateurs et de distinguer les différentes tendances coexistantes dans le pays, et en particulier au sein de la classe politique. Nous verrons que si le Président, qui a par ailleurs un goût prononcé pour la provocation, est effectivement réticent sur le fond au projet d’intégration européenne, c’est le gouvernement qui décide et conduit la politique étrangère du pays ; et il existe une tradition tchèque de pragmatisme en la matière.

L’affaire du sucre en morceau

Il semble difficile de mesurer l’euroscepticisme d’une société, les sondages en tout cas ne sauraient y prétendre. Il apparaît par exemple assez délicat de se faire une idée au sujet du Traité de Lisbonne, signé mais toujours pas ratifié par la République tchèque. Selon un sondage de la mi-novembre, 37% de la population est favorable à la ratification du Traité, un tiers y est opposé et les 30% restant sont sans opinions. Un autre sondage de la même agence (STEM) donnait en octobre 55% d’opposition à la ratification du Traité et notait que cette proportion était en hausse constante depuis quelques mois. En juin dernier, 53% des Français auraient voté contre le Traité de Lisbonne selon l’IFOP alors qu’un sondage CSA, conduit à un jour d’intervalle, donnait 56% de oui. Les deux situations semblent donc comparables, ne serait-ce par leur manque de clarté. Autre similitude, 48% de la population en République tchèque a une image positive de l’UE contre 49% en France (Eurobaromètre du printemps 2008). Enfin, dernier chiffre, peut être le plus révélateur, 80% des Tchèques déclarent ne pas être intéressés par les questions concernant l’Union européenne ou le Traité de Lisbonne (CCVM). Plus que ce florilège de chiffres incertains, la période de préparation à la présidence se révèle propice à une « prise de température européenne », en effet une certaine vision de l’UE transparaît des priorités fixées par le gouvernement comme des débats qui agitent la société et les médias. À cet égard, la controverse qui a éclatée au sujet du spot gouvernemental promouvant la Présidence de l’UE est particulièrement didactique. Rassemblées autour d’une table, des personnalités tchèques renommées s’amusent,  à l’aune de leurs vocations respectives (une architecte, un joueur de hockey…), avec des morceaux de sucre, symbole national puisque le carré de sucre tel que nous le connaissons aujourd’hui a été inventé en 1841 dans une raffinerie de Bohême (Dacice). À la fin de cette vidéo destinée au public tchèque, le chef d’orchestre Libor Pešek laisse tomber un morceau de sucre dans une tasse de café, apparaît à ce moment le slogan « Evropě to osladíme » qui, traduit d’un point de vue littéral, signifie « nous allons adoucir l’Europe ». Seulement, la signification du verbe osladit dans le langage courant est tout autre, et de ce point de vue le slogan équivaut à « nous allons faire passer un sale quart d’heure à l’Europe » (ou « nous allons lui en faire baver »). Plusieurs commentateurs tchèques ont dénoncés ce double sens évident, dont le Premier ministre, chef de file du parti libéral (ODS) réputé peu euro-enthousiaste, s’est défendu. Par ailleurs, ce spot fait également écho à une métaphore célèbre de Vaclav Klaus, qui mettait en garde contre l’adhésion en affirmant que la République tchèque se dissoudrait dans l’UE comme un sucre dans le café. Car en matière de polémique anti-européenne, le Président reste le premier des Tchèques.

Un Président provocateur

S’il convient de manier le qualificatif ‘eurosceptique’ avec retenue  en ce qui concerne la population tchèque, nul besoin de longues justifications épistémologiques lorsqu’on en vient au Président. Vaclav Klaus s’est fait le champion des déclarations provocatrices et des prises de position à contre-courant. Cet économiste de formation soutient par exemple que la crise financière mondiale est due à une trop grande intervention des États dans la régulation des marchés. De même, il conteste la réalité du réchauffement climatique et anathématise les politiques qui visent à l’enrayer, politiques « tragiques » et « bureaucratiques » selon lui, inspirées d’une « menace pour la liberté » nommée Al Gore. Il n’hésite pas à prendre à contre-pied le gouvernement, alors même qu’il est dirigé par des membres de son propre parti. Ce fut par exemple le cas cet été au moment de la crise géorgienne : Vaclav Klaus fit porter la responsabilité du conflit au Président Saakachvili et à la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo par les pays occidentaux, lorsque le Premier ministre et le Ministre des Affaires étrangères condamnèrent « l’agression russe ». Cette dissonance au sommet de l’État peut porter à confusion. Selon la Constitution tchèque, la conduite et la formulation de la politique étrangère incombe au gouvernement, le Président de la République « représente l’Etat vis-à-vis des autres pays » (Art 63) mais il est sensé le faire en consultation avec le gouvernement, précaution qu’il ne prend pas toujours. Et notamment lorsqu’on en vient au terrain préférentiel de ses algarades provocatrices, l’Union européenne.

Vigoureusement anti-européen, il ne manque pas une occasion de dénoncer la « bureaucratie bruxelloise », allant parfois jusqu’à établir un parallèle URSS/UE. Il s’est par exemple toujours refusé à faire flotter le drapeau européen sur le palais présidentiel, et a réitéré récemment que la Présidence tchèque de l’UE n’y changerai rien. Mais le Président ne se contente pas d’actes de résistance symboliques ou de philippiques tapageuses, son animadversion pour le Traité de Lisbonne a des conséquences directes sur le processus de ratification. En parvenant à retarder l’avis de la Cour constitutionnelle, il a repoussé le débat au Parlement et donc rendu difficile la ratification du Traité de Lisbonne avant la fin de l’année. Il est d’ailleurs allé plaider lui-même devant la Cour constitutionnelle contre le Traité, arguant qu’il allait aliéner la souveraineté de la République tchèque. Un Président d’un État-membre attaquant, devant une cour nationale, un traité européen ratifié par 25 des pays partenaires est un événement qui mérite d’être relevé. La Cour constitutionnelle rendit sa décision le 26 novembre, déclarant à l’unanimité le Traité de Lisbonne compatible avec la Constitution tchèque sur les six points soulevés par les sénateurs.

L’approche de la Présidence européenne ne semble pas de nature à rasséréner Vaclav Klaus. Au contraire, il a franchi un palier supplémentaire en rencontrant début novembre à Dublin Declan Ganley, chef de file du non irlandais. Non seulement cette visite a provoqué l’ire du gouvernement irlandais et créé des tensions diplomatiques entre Dublin et Prague, mais surtout le Président Klaus s’est présenté à cette occasion comme un « dissident à l’Union européenne ». Nul besoin d’être spécialiste de l’histoire tchèque pour saisir la lourde symbolique de ce substantif. Par ailleurs, Vaclav Klaus a annoncé lors du congrès de l’ODS des 6-7 décembre qu’il quittait le parti et renonçait à son titre de Président d’honneur. L’ampleur des désaccords avec le gouvernement au sujet du Traité de Lisbonne est la principale raison invoquée par le Président Klaus.

Le Traité de Lisbonne, un mal nécessaire

La coalition gouvernementale au pouvoir en République tchèque est dirigée par l’ODS, auquel se sont associés les Verts (SZ) et les chrétiens-démocrates (KDU–ČSL). Le Premier ministre Mirek Topolanek est également Président de l’ODS ; et c’est surtout en cette qualité qu’il joue un rôle déterminant dans le processus de ratification.

En effet, si le Traité a été signé par le Premier ministre et le Ministre des Affaires étrangères, il n’a toujours pas été soumis au Parlement où la ratification pourrait être problématique étant donnée que le parti majoritaire, l’ODS, y est plutôt hostile. La procédure auprès de la Cour constitutionnelle a indéniablement retardé le processus de ratification, mais le gouvernement a également ostensiblement trainé les pieds.  Les sociaux-démocrates (principal parti d’opposition), favorables au traité, ont essayé d’accélérer les choses en convoquant une session extraordinaire au Parlement le 9 décembre, mais le débat sur le Traité de Lisbonne y a été renvoyé au 3 février (par 159 voix sur 200). La République tchèque prendra donc la Présidence de l’UE sans avoir ratifié le Traité de Lisbonne, contrairement à ce qu’avait promis Mirek Topolanek à Angela Merkel.

Pas  vraiment enthousiaste à propos du Traité, le Premier ministre a adopté une posture résolument pragmatique. Il le décrit comme un mal nécessaire, un texte « mauvais » mais un prix convenable pour faire partie de l’UE. Présenté comme un « euro-réaliste » et souverainiste, Mirek Topolanek est moins emphatique que le Président à propos du Traité ; il préconise sa ratification, non pour son contenu mais afin que « la République tchèque ne redevienne pas un vassal de Moscou ». Nonobstant cette formulation sensationnaliste, il s’inscrit dans la longue tradition tchèque de pragmatisme des gouvernants. Ainsi, Vaclav Klaus, Premier ministre à l’époque, avait signé la demande d’adhésion à l’Union européenne en 1993, malgré son euroscepticisme. De même, les négociations concernant l’installation d’un radar dans le cadre du système anti-missiles américain, projet aujourd’hui condamné par les socio-démocrates, ont débuté en 2002 sous leur gouvernement. Il est fort probable que le Premier ministre fasse preuve dans ses relations à l’Union européenne du même pragmatisme que sur la question du Traité. À noter d’ailleurs qu’il est de plus en plus question d’un troc au Parlement : le soutien des sociaux-démocrates au projet de bouclier anti-missiles contre la ratification par les députés de l’ODS du Traité de Lisbonne.

Plus que les supposées velléités de « sabotage » des dirigeants, la véritable question qui se pose est celle de la latitude d’action du gouvernement et de l’handicap que pourrait représenter sa position instable sur la scène politique nationale. En effet, Mirek Topolanek est contesté au sein de son parti, le Président défend des positions divergentes et les sociaux-démocrates ont remportés un véritable succès électoral lors des régionales et des sénatoriales d’octobre. Mais les choses semblent néanmoins aller plutôt en s’arrangeant pour le Premier ministre. Il a été réélu à la tête de son parti lors du congrès de l’ODS de début décembre au détriment du Maire de Prague (Pavel Bem), proche de Vaclav Klaus. La défection de ce dernier à l’occasion du même congrès ne sera pas de nature à l’inciter à la retenue, les accrochages avec le Premier ministre risquent de perdurer. Mais le Président semble quelque peu isolé, si les Tchèques ont un profond respect pour la fonction, les trois quarts de la population considèrent qu’il ne devrait pas afficher ses vues personnelles à l’étranger et la moitié estime qu’il fait du tort à l’image du pays. D’ailleurs, le nouveau parti annoncé par un proche conseiller de Vaclav Klaus ne devrait pas attirer pléthore de parlementaires ODS, car paradoxalement si ces derniers sont loin d’être des euro-enthousiastes, l’électorat du parti est en revanche un des plus pro-européens du paysage politique tchèque. Mais les questions européennes ne font pas parties de leurs priorités électorales, d’autres thématiques déterminent leur vote. De plus, ce nouveau parti anti-européen, qui rejoindrait la mouvance libertas, se retrouverait sans programme une fois le Traité de Lisbonne ratifié. Enfin, quand à l’opposition sociale-démocrate, les deux partis sont en cours de négociation d’un accord, d’un « cessez-le-feu » qui prévaudrait durant les six mois de la Présidence. Beaucoup va dépendre de l’issue de ces discussions, de la capacité des deux partis à s’entendre, c'est-à-dire pour le parti social-démocrate à présenter des conditions acceptables (i.e. de renoncer à exiger des élections anticipées) et pour le gouvernement à les accepter (i.e à sacrifier quelque peu la politique nationale à la politique extérieure).

Pour résumer, il n’est pas prouvé que la société tchèque soit fondamentalement eurosceptique ; « euro-indifférent » ou « euro-apathique » semblerait plus approprié. Le Président vu son goût pour la provocation pourrait compliquer l’exercice de la présidence mais ses prérogatives constitutionnelles sont a priori limitées ; beaucoup va dépendre du crédit que lui accordent les partenaires européens. Le gouvernement fera vraisemblablement preuve d’un traditionnel pragmatisme ; s’il n’approfondira pas l’intégration européenne, il ne la fera pas capoter. Si la conjoncture internationale va représenter un réel défi pour Prague, les paramètres internes n’augurent donc pas une première présidence européenne désastreuse. Certes Vaclav Klaus s’adressera au Parlement européen le 19 février, mais les conseils européens seront présidés par le Premier ministre ou le Vice-premier ministre délégué aux Affaires européennes. On l’aura compris, ce n’est pas tant la Présidence tchèque que le Président tchèque qui fait débat.

Pour aller plus loin :

À lire

  • Laure Neumayer, Antoine Roger et Frédéric Zalewski, L'Europe contestée : espaces et enjeux des positionnements contre l'intégration européenne, Paris: M. Houdiard, 2008
  • Michel Perottino, "Les évolutions de la fonction présidentielle tchèque", Revue d'études comparatives Est-Ouest,Vol. 39 (2/2008), pp 49-72
  • "Karel Schwartzenberg : les Tchèques ne sont pas les méchants de la pièce", Le Monde, 25/10/2008

Sur Internet

  • Site de la Présidence Tchèque de l'UE
  • Spot de la campagne d'information sur la Présidence Tchèque sur le site Euroskop

Source photo: Flickr, Grand Hotel Europe, Prague