Une alternative à l'agriculture conventionnelle: la montée de l’agroécologie

Par Maria Belen Zambrano | 11 janvier 2013

Pour citer cet article : Maria Belen Zambrano, “Une alternative à l'agriculture conventionnelle: la montée de l’agroécologie”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 11 janvier 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1617, consulté le 29 octobre 2020

Souvent méconnue, l’agroécologie existe depuis 1930 mais ce n’est que depuis 2011 avec le rapport d’Olivier de Shutter, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, que le phénomène est plus connu du grand public. Le même thème est également repris dans le documentaire de Marie Monique Robin « Les moissons du futur ». Cet article vise à comprendre ce qu'est l'agroécologie et quelle est la position de l'Union européenne sur ce sujet.

A l'origine du débat sur l'agroécologie se trouve la question de savoir si le problème de la faim dans le monde est un problème de productivité ou un problème d’organisation du système alimentaire. Selon les firmes agrochimiques, on ne pourra pas nourrir toute la planète sans les pesticides et si on les supprimait la production agricole baisserait de 50%. En revanche selon Olivier de Shutter dans son rapport de 2011, l’agroécologie pourra nourrir les 9,3 milliards d’habitants que comptera la planète en 2050 et la production alimentaire doublera en dix ans. L’agroécologie va favoriser le renouveau du système alimentaire.

Définir l'agroécologie

De fait, elle repose sur une agriculture qui respecte l’équilibre des écosystèmes ainsi que sur la complémentarité entre faune et flore. Ce système imite la nature et va privilégier la qualité des sols. Miguel Altieri de l'université de Berkeley est un pionnier de cette discipline. Il propose cette définition en 1995 : « L'agroécologie est la science de la gestion des ressources naturelles au bénéfice des plus démunis confrontés à un environnement défavorable. Cette science, de nature biophysique au sens large, porte ainsi sur l'accumulation de connaissances sur les fonctionnements des écosystèmes. Elle conduit à la conception, à la création et à l'adaptation sous la forme participative de systèmes de culture complexes productifs et par suite attractifs malgré un milieu défavorable et malgré un recours très faible aux intrants ».

Par exemple au Mexique on utilise la milpa, méthode jadis utilisée par les mayas. On plante du maïs, des haricots pour fertiliser la terre car ils captent l’azote de l’air ainsi que des courges pour protéger le sol de l’érosion. Une autre méthode est celle du « push-pull » développée au Kenya, qui permet de repousser la pyrale (un insecte) et de multiplier les rendements par dix. La pyrale qui pond ses œufs dans les plants de maïs est chassée par l’odeur du Desmodium planté parmi ceux-ci. Autour du champ on plante de l’herbe à éléphant qui attire les pyrales hors du champ. En plus, l’herbe à éléphant et le Desmodium constituent un fourrage supplémentaire sain et bienvenu pour le bétail.

L’agroécologie crée une synergie entre la recherche de haut niveau et les besoins des paysans. L’activiste et scientifique Les Levidow, chercheur à l’Open University au Royaume-Uni, souligne que l’agroécologie a trois dimensions. C’est un mouvement à la fois scientifique, agricole et politique. Mais il est encore trop peu présent voire inexistant dans les priorités de la Commission européenne contrairement à l’agriculture biologique. Il n’y a pas de projets de recherche. La question de l’amplification du rôle de l’agroécologie en Europe est encore ignorée.

L'agroécologie au niveau européen

Lors d'une conférence au Parlement européen le 9 novembre dernier, Marie Monique Robin souligna quelques faits importants. Ainsi, malgré les efforts réalisés par les Etats pour continuer la révolution verte, il y a toujours 900 millions de personnes qui souffrent de la faim selon la FAO. De plus l’agriculture industrielle est responsable de la hausse des émissions de gaz à effet de serre à cause des pesticides et de la déforestation pour les monocultures.

Le système agroalimentaire global est une source majeure de dégradation de la terre, des forêts, des réserves piscicoles et de l’eau avec quinze des vingt-quatre services écosystémiques mondiaux dégradés ou gérés de façon non durable selon le Millenium Ecosystem  Assessment (MEA, 2005). Si ces enjeux sont présents à l’échelle de chaque continent à des degrés divers de gravité, le continent européen n’en est pas indemne. Il est donc nécessaire de passer à un système qui ne nuise plus à la qualité des sols et qui soit plus respectueux de l’environnement.

Au niveau européen cependant, on constate une absence de coopération entre les directions générales de la Commission européenne, notamment celles du développement, de l’agriculture et de l’écologie, et un blocage au sein du Parlement du fait de positions idéologiques divergentes. Le développement et la promotion de l'agroagriculture se heurte donc à des barrières institutionnelles, politiques et psychologiques, et à des considérations plus globales. On critique en particulier la tendance à généraliser des procédés ayant fonctionné dans des circonstances précises. A cela s'ajoutent l'absence de vision politique plus globale ainsi que le peu de réponse aux questions concernant l'inégalité des échanges Nord-Sud et la libéralisation progressive des marchés agricoles mondiaux.

Cependant les citoyens se mobilisent, surtout pour apporter des propositions pour la réforme de la PAC. La situation se présente ainsi : depuis 2006, les parcelles agroforestières sont reconnues comme des parcelles agricoles bénéficiant ainsi des aides PAC. En 2007, une mesure de soutien à l’investissement (article 44 RDR) pour la création de nouvelles parcelles forestières a été mise en place à l’échelle européenne. Le montant des aides peut atteindre 80% des coûts d’installation. La mesure est cofinancée par les collectivités territoriales, les régions ou les Etats eux-mêmes, tout dépend du pays. Mais la mesure de l’article 44 RDR, du fait de son manque de clarté, n’a pas connu le succès espéré car très peu d’exploitants ont demandé à en bénéficier, par peur surtout de perdre les aides de la PAC. D’autre part la mesure 222 article 44 ne prend pas en compte la diversité des systèmes agroforestiers car elle ne touche que les nouvelles plantations et les près-vergers ne sont pas reconnus comme de l’agroforesterie .

L’Association Française d'Agroforesterie, créée en 2007 et regroupant des membres issus de toutes les branches professionnelles liées à l’agriculture et à la forêt propose pour la réforme de la PAC que l'agroforesterie soit reconnue comme une association entre arbres et cultures dans toute sa diversité, en y incluant le sylvopastoralisme qui est le mode de gestion des milieux naturels qui a recours aux pâturages pour entretenir un équilibre entre la forêt et les prairies.

En deuxième lieu, l’éligibilité d’une parcelle aux aides devrait désormais dépendre de sa vocation de production agricole et non plus de sa densité. La mesure devrait financer tous les aspects du projet: soutien à la plantation, conseil, suivi et entretien. Les  aides financières prévues pour les coûts d’entretien pourraient ainsi être étendues à une période de cinq à dix ans au lieu de trois. Enfin, les systèmes agroforestiers devraient être reconnus comme des surfaces d’intérêt écologique.

Le débat est donc toujours ouvert, en attendant l'approbation des différentes mesures courant 2013, en vue d'une entrée en vigueur de la réforme le 1er janvier 2014. 

La nécessité de remise en cause du système actuel

Vu l’ampleur du mouvement, le rôle du consommateur a pris une importance grandissante, jusqu'à faire de lui un consom’acteur. Aujourd’hui les consommateurs se soucient beaucoup plus de ce que contient réellement leur assiette, de la qualité des produits et surtout des risques encourus par les producteurs qui utilisent les pesticides. On s’intéresse aux maladies que les pesticides provoquent et des risques que courent les agriculteurs eux-mêmes en utilisant des pesticides. Une étude française a révélé une augmentation des tumeurs cérébrales pour les agriculteurs en raison des pesticides. Le risque d'être victime d'un cancer de type tumeur cérébrale est multiplié par 2,6 chez les agriculteurs et les viticulteurs, personnes très exposées aux pesticides. A ce jour en Europe, 92 substances actives pesticides sont classées cancérigènes possibles ou probables soit par l’UE ou l’Agence de Protection de l’Environnement des Etats Unis (US-EPA).

Il y a donc un lien évident entre les questions de santé et les systèmes de production. La technologie doit se remettre en question. Ce n’est pas une tâche aisée du fait du risque d’irréversibilité des systèmes, relevé par le professeur Stassart le 9 novembre dernier, un phénomène généré par l'ancrage tellement profond d'un système que seule sa déconstruction intégrale permet sa rénovation et l'implantation d'un système alternatif.

En ce sens, Eduardo Sevilla Guzmán, directeur du programme de doctorat en agroécologie, sociologie et développement durable de l’université de Cordoue, précise ainsi que ce courant a comme point de départ le système de connaissances indigènes, basé sur des méthodes participatives, visant à entamer des dynamiques de transformation vers des sociétés durables. Ce mode de production vise donc à rétablir la coopération sociale et économique. Ce mouvement se fonde également sur une voloté de réduction des inégalités et la construction de systèmes durables. Il faut noter le lien entre souveraineté alimentaire et l’agroécologie : les pays doivent être autosuffisants et produire de façon efficiente, non en abondance mais de façon à nourrir la population sans déséquilibrer la production des autres pays. Il ne faut pas oublier que tout est connecté à l’heure de la mondialisation. John Burton dans son livre World Society (1972)  proposait de voir le monde comme une toile d’araignée faite de divers flux commerciaux, migratoires, culturels. Lorsqu’un acteur touchait agissait sur une partie, la toile entière était affectée.

L’agroécologie est donc un pari ambitieux et mondial mais qui propose une alternative plus écologique et plus équitable pour remplacer le système actuel, qui apparaît de moins en moins soutenable.

 

Aller plus loin

Sur internet

Ajouter un commentaire