Turquie/Arménie : le footballeur et le diplomate

Par Luce Ricard | 3 mai 2010

Pour citer cet article : Luce Ricard, “Turquie/Arménie : le footballeur et le diplomate”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 3 mai 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/870, consulté le 11 août 2020

Parfois perçue comme une alternative à la guerre, la compétition sportive - et notamment le football, sport populaire et unificateur - peut-elle rapprocher les peuples ou à défaut ses dirigeants ? C'était le défi turco-arménien du 14 octobre 2009 lors du match de football de Bursa censé sceller un rapprochement des deux États, après presque un siècle de relations tendues à l'extrême.

Un match sans enjeu sportif

À Bursa, le 14 octobre 2009, le match entre la Turquie et l'Arménie ne présentait aucun enjeu sportif puisque les deux équipes étaient toutes les deux disqualifiées pour la Coupe du monde de football 2010 et qu'une victoire facile turque était attendue. Le Président turc Abdullah Gül et son homologue arménien Serge Sarkissian assistaient à la rencontre au stade Atatürk.

La presse turque avait immédiatement salué une "victoire de la paix" au lendemain du match. « La paix a gagné » titrait le quotidien Milliyet. De nombreux journaux citaient le Président turc Abdullah Gül lors de sa rencontre avec son homologue Serge Sarkissian : « Nous n'écrivons pas l'Histoire, nous sommes en train de la bâtir », « Nous ne jouons pas un match, nous bâtissons l'Histoire », titrait le journal Hurriyet.

Seule ombre au tableau : à l'ouverture de la rencontre, l'hymne national arménien a été hué par les spectateurs turcs et un bus transportant des journalistes arméniens a été bombardé de pierres par des dizaines de fans sans faire de blessés.

3000 policiers avaient été déployés à Bursa. Dans le stade de 20 000 places, ni banderoles ni slogans nationalistes n'ont été tolérés par les autorités. Pour éviter les provocations, le gouverneur de Bursa avait même envisagé de bannir du stade tous les drapeaux autres que turcs et arméniens. Des groupes nationalistes azéris et un syndicat de fonctionnaires avaient lancé un appel à brandir des drapeaux de l'Azerbaïdjan (ce dernier étant en conflit avec l'Arménie pour le contrôle de la province du Haut-Karabakh). Au final, ces étendards avaient été autorisés. Handan Ton, Présidente de l'association culturelle azérie voulait par ce biais souligner que « la frontière ne doit pas ouvrir avant la libération des terres occupées du Haut-Karabakh ».

Le choix de la ville de Bursa pour accueillir l'Arménie était sujet à controverse. Initialement, c'est à Kayseri, ville du Président Gül, que le match devait se dérouler, car Bursa abritait autrefois une importante communauté arménienne, présence effacée par le génocide de 1915.

Un an avant cette rencontre historique, le sport avait déjà été mis à contribution dans ce rapprochement. En septembre 2008, le Président turc, Abdullah Gül s'était rendu à Erevan, pour le match aller de qualification au Mondial 2010 entre les équipes turque et arménienne. Il s'agit de la première visite d'un chef d'État turc en Arménie, depuis l'indépendance du pays en 1991. L'élection à la présidence arménienne, en février 2008, de l'ancien chef de l'armée dans la région séparatiste du Haut-Karabakh, Serj Sarksyan, a été considéré comme les prémisses d'une détente. Depuis le mois de mai 2008, des rencontres secrètes entre les diplomates des deux États ont eu lieu. Néanmoins, des centaines de personnes ont manifesté contre la visite du chef de l'État turc. "Arrêtez de nier le génocide", scandaient les manifestants qui avaient hué Abdullah Gül à son arrivée à la présidence et ont formé une chaîne humaine aux abords de l'aéroport. Une marche aux flambeaux devant le mémorial dédié au « génocide arménien » avaient aussi été organisée, preuve de la force du souvenir de ce drame.

Un nouveau tournant des relations turco-arméniennes ?

« Nous n'écrivons pas l'histoire, a commenté le chef de l'État turc Abdullah Gül, nous la faisons ! »

En effet, le contexte diplomatique de ce match est loin d'être anodin : quatre jours avant le match, les Ministres des Affaires étrangères des deux pays ont signé à Zurich des accords en vue de la normalisation de leurs relations et de l'ouverture de leur frontière. Le Ministre arménien des Affaires étrangères Edouard Nalbandian et son homologue turc Ahmet Davutoglu étaient épaulés par la Ministre suisse des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey, leurs homologues russe Sergueï Lavrov et français Bernard Kouchner, le chef de la diplomatie européenne Javier Solana et la Secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton. La Commission européenne avait noté « un pas courageux (...) vers la paix et la stabilité dans la région du sud du Caucase ». Ces accords "ouvrent de nouvelles perspectives pour la résolution de conflits", a commenté la Commissaire européenne en charge des Relations extérieures, Benita Ferrero-Waldner.

Les deux frères ennemis n'entretenaient en effet plus de relations diplomatiques. Le principal obstacle à la mise en place de relations normales entre la Turquie et l'Arménie repose sur leur opposition concernant les massacres d'Arméniens sous l'Empire ottoman entre 1915 et 1917. Considérés comme un génocide par l'Arménie, la Turquie récuse ce terme (plus d'un million et demi de morts selon l'Arménie, 300 000 à 500 000 selon la Turquie). Le partage du Haut-Karabakh constitue un autre contentieux entre les deux pays. Suite à une guerre de six ans (de 1988 à 1994), l'Arménie a pris le contrôle de l'enclave peuplée d'Arméniens en Azerbaïdjan. Or, ce dernier est allié de la Turquie. Dans ce conflit, Ankara soutient l'Azerbaïdjan - dont la population est turcophone - et a ainsi fermé sa frontière avec l'Arménie en 1993, à la suite du conflit qui opposa Erevan à Bakou et qui fit près de 30000 morts et un million de déplacés. Depuis l'accord de cessez-le-feu signé en 1994, cette guerre remportée par les Arméniens est l'objet d'un processus de paix mis en place par un groupe de contact de l'OSCE appelé "Groupe de Minsk", co-présidé par la Russie, la France et les États-Unis. À l'unisson, Américains, Russes et Français ont affirmé à Ankara que les deux dossiers (Haut-Karabakh et normalisation entre l'Arménie et la Turquie) étaient indépendants, et que toute interférence de l'un sur l'autre pouvait créer une confusion générale et faire ainsi échouer les deux processus.

Pour l'éditorialiste Ahmet Altan du quotidien libéral Taraf  « la Turquie se normalise, elle fait la paix avec son propre peuple, avec l'histoire et avec ses voisins. Nous vivons une période historique. Nous nous débarrassons de nos peurs irraisonnées ». Cependant, l'optimisme n'est pas de rigueur chez tous les analystes turcs : pour Mehmet Ali Birand du journal populaire Posta, le processus de paix avec l'Arménie risque d'être laborieux. « On veut laisser de côté un siècle d'hostilité. Je pense que ce processus va connaître des interruptions et des nouveaux départs, des hauts et des bas ».

Par ailleurs, le match de football n'a pas mis fin aux ressentiments chez les populations des deux pays ainsi qu'au sein de la diaspora arménienne. Le Président arménien Serge Sarkissian a assuré qu'« avoir des relations avec la Turquie ne doit en aucune manière créer un doute sur la réalité du génocide (...) C'est un fait bien connu et qui doit être reconnu ». L'opposition turque, elle, a déploré la signature de l'accord avec l'Arménie. Ce dernier est en effet perçu comme « un exemple d'abdication face aux pressions extérieures, inquiétant pour l'avenir de (notre) pays», selon Onur Öymen, Vice-président du principal parti d'opposition, le Parti républicain du Peuple (CHP, social-démocrate, républicain et nationaliste), qui y regrette l'absence de toute référence à la question du Haut-Karabakh. 

 

 

Quelle efficacité pour la diplomatie du football ?

Quelques mois après cette rencontre historique, l'impact de la diplomatie du football n'est pas retentissant et les États-Unis s'agacent aujourd'hui du manque d'empressement d'Ankara à mettre en place les accords de Zurich. En effet, l'adoption jeudi 4 mars 2010, de la résolution HR 252 portant sur la reconnaissance du génocide des Arméniens, en commission des affaires étrangères de la Chambre des Représentants et son adoption en avril 2010 incarne à la fois les pressions du lobby arménien hostile à un rapprochement Turquie/Arménie et l'impatience américaine de voir Ankara ratifier les accords de Zurich.

Le football comme la musique adoucirait-il les mœurs ? Rien n'est moins sûr : le concept même de diplomatie du football peut être à double tranchant et une rencontre sportive constituer le point de départ de heurts diplomatiques. Le meilleur exemple d'une telle escalade déclenchée par un simple match de football est le match Algérie/Egypte de novembre 2009 qui a embrasé le monde arabe. Suite à l'accueil à coups de pierres des joueurs algériens en Egypte pour un match comptant pour les qualifications pour la coupe du monde 2010 en Afrique du Sud et les débordements de violence envers des supporters égyptiens en marge du match retour au Soudan, les relations entre les deux États s'étaient violemment dégradées au point que l'Ambassadeur d'Egypte à Alger avait été rappelé « pour consultation ». Les ressortissants et les entreprises égyptiennes en Algérie avaient aussi pâti de ce raidissement de la diplomatie égypto-algérienne alors que le monde arabe prenait partie pour l'un ou l'autre des États.

Cependant, un match de football entre deux États aux relations « compliquées » comme la Turquie et l'Arménie peut jouer des rôles indispensables à la consolidation et à l'acceptation d'un processus de réconciliation par les dirigeants et par les populations.

Tout d'abord, de telles rencontres sportives sont l'occasion de « prendre la température », de mesurer l'état d'esprit et d'agressivité des populations face à un rapprochement.  Théâtres de toutes les démonstrations patriotiques entre hymnes et  drapeaux, les matchs de football constituent des révélateurs d'une partie de l'opinion publique. Le déploiement de drapeaux de l'Azerbaïdjan lors du match Turquie/Arménie sont à ce sujet est à ce sujet très parlant.

Un match permet également de fournir un prétexte à deux dirigeants dont la rencontre ne serait pas forcément bien perçue par les opinions publiques de se voir et d'échanger sur des dossiers sensibles mais cela au nom du sport. Une rencontre comme celle entre l'Arménie et la Turquie a sans doute servi également de prétexte pour officialiser des pourparlers initiés en 2007 mais officialisés seulement lors du match aller des qualifications 2010 et concrétisés par la signature de l'accord, fêté lors du match retour, le 14 octobre à Bursa.

Autre atout de la « diplomatie du football » : faire de la politique sans en avoir l'air. Avant le match, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan a invité les supporters à « laisser la politique sur la touche », minimisant la dimension politique pourtant plus qu'évidente. Renouer avec un État sans en avoir l'air et se rencontrer sous l'égide du sport pour permettre à des populations pas toujours enclines à un rapprochement de mieux diriger une nouvelle orientation diplomatique est peut être l'avantage principal de la "diplomatie du football". La dimension psychologique est centrale : "Je pense que ma visite a démoli une barrière psychologique dans le Caucase" s'était félicité le Président turc à son retour d'Arménie.

Enfin, se rencontrer lors d'une rencontre sportive lourdement médiatisée permet l'envoi d'un message clair à la communauté internationale sur la voie que les diplomaties turque et arméniennes souhaitent prendre ou du moins sur l'image que les diplomates souhaitent donner. Il s'agissait ici entre autres de donner un signal fort d'apaisement dans la région à Washington.

Le football serait alors une arme diplomatique comme une autre, au même rang que tout acte symbolique, se substituant à des déclarations. Le Caucase n'est pas l'unique région où diplomatie et football sont associés. En effet, la Fédération européenne de football (UEFA) a attribué l'organisation de l'Euro 2012 à la Pologne et à l'Ukraine malgré la menace de la Fédération internationale d'évincer la Pologne de toute compétition officielle après le démantèlement de sa fédération de football par le gouvernement suite à une affaire de corruption d'arbitres. L'instabilité politique de l'Ukraine ne plaidait pas non plus en faveur de la candidature des deux pays. L'annonce du choix de l'UEFA a suscité l'enthousiasme des Polonais et des Ukrainiens. « L'amitié entre nos deux nations a une longue histoire. Cette grande compétition sera une étape importante dans l'histoire de nos deux nations slaves », a déclaré le Président de la Fédération polonaise de football, Michal Listkiewicz.

Après le charbon, l'acier et la monnaie, le sport, nouveau ciment des peuples ?

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

  • « Un match de football pour la paix », RFI, le 15/10/2009
  • « Match Turquie/Arménie : la presse turque salue une "victoire de la paix" », AFP pour Le Point, le 15/10/2009
  • « L'hymne arménien conspué avant Turquie-Arménie », Le Figaro, le 15/10/2009
  • « Accord historique entre la Turquie et l'Arménie », Le Figaro , le 10/10/2009
  • «Rapprochement turco-arménien : la «diplomatie du football» sifflée par les nationalistes turcs », Libération , le 15/10/2009

Source photo : stadium (Erevan), flickr

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