Tunisie, Égypte, monde arabe : de la toile à la rue et de la rue à la toile

Par Claire Poinsignon | 1 mars 2011

Pour citer cet article : Claire Poinsignon, “Tunisie, Égypte, monde arabe : de la toile à la rue et de la rue à la toile”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 1 mars 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1045, consulté le 03 décembre 2022

Impossible de ne pas parler du rôle des réseaux sociaux dans les bouleversements actuels du monde arabe. Ancienne chef de rubrique Europe du site arte.tv, la journaliste Claire Poinsignon  raconte son expérience des révolutions tunisienne et égyptienne via les réseaux sociaux, le web, les chaînes d’info en continu… et la presse écrite.

 

Le site de microblogging Twitter a acquis une puissance considérable. Dans un soulèvement populaire comme celui qu’a connu la Tunisie depuis le 17 décembre 2010 puis l’Égypte à partir du 25 janvier 2011, Twitter a été investi par les cyberdissidents et les militants des droits de l’homme pour échanger des infos de proximité, recouper et coordonner les infos au plan national et transmettre des liens vers des photos, vidéos, textes, sons, en deux ou trois langues à la communauté internationale des blogueurs. Ces derniers les ont répercutés à leur tour vers les médias et les leaders d’opinion de leurs pays respectifs. Ce fil d’info en continu rivalise désormais en rapidité et même en fiabilité avec les plus grandes agences d’information mondiales. De façon plus informelle, il permet en outre de prendre le pouls des activistes à travers leurs commentaires à chaud et de tisser avec eux des liens de solidarité.

Les sites de partage de contenus et notamment de vidéos alertent et sensibilisent l’opinion, en lui permettant une sorte d’immersion dans une réalité autre comme seuls en connaissaient autrefois les ethnologues et les vrais voyageurs. Empathie assurée. Mais les clés de compréhension du contexte manquent souvent. Les réseaux sociaux du type Facebook accentuent ce sentiment d’immersion car ils permettent d’être en contact avec des individus et des acteurs qui prennent des initiatives, publient des contributions, postent des vidéos amateurs sans être tous des militants au sens classique du terme…

Rappeler le contexte, donner des repères géographiques, chronologiques et économiques, analyser, mettre en perspective, reste le plus souvent, à quelques exceptions notables près, l’apanage des sites de médias et de la presse écrite.

La Tunisie mène la première révolution populaire du monde arabe, saluée à Washington, redoutée à Pékin, qui a pris de court Paris et Bruxelles

Quand j’ai réactivé mon compte Twitter en octobre 2010, après avoir quitté ARTE, j’avais décidé de suivre Raja ou Fissafissa pour son nomadisme affiché entre La Marsa [dans la banlieue huppée de Tunis] et Paris. J’avais envie de découvrir ce que cachait sa devise « Ne réfléchissez pas trop, c’est décevant ». Au début, elle parlait de ses descentes à la fripe le week-end. Et puis, en janvier 2011, changement de ton : « Si on m’avait dit qu’un jour, je ferais un live Twitt d’émeutes se déroulant à côté de chez moi, j’aurais bien rigolé ». À l’image de sa génération allergique aux discours idéologiques, elle me transmet en six minutes un avis peu amène sur le premier gouvernement de transition.

Les créateurs de la plateforme d’agrégation de contenus en trois langues anglais, arabe, français, Nawaat (*) – « noyau » en arabe – n’ont pas " programmé" le geste désespéré de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, à l’origine de la révolte qui s’empare du centre déshérité de la Tunisie puis du soulèvement populaire qui gagne tout le pays mais quand il survient, ils sont prêts. Ils se battent contre la censure et pour la liberté d’expression depuis 2004 et cherchent à montrer « un autre visage de la Tunisie ».

Les vidéos sur la brutalité de la répression policière à Kasserine notamment, authentifiées et validées par leur équipe, sont hébergées sur leur site à l’intention des chaînes d’information en continu comme Al Jeezira et France 24. Elles feront le tour du monde. Celle-ci, mise en ligne le 16 janvier au soir, est intitulée « L’ivresse de la liberté » . Un homme, sorti avenue Bourguiba à Tunis dans la nuit du 14 au 15, malgré le couvre-feu instauré depuis 48 heures, pousse un cri rauque et chante dans sa langue maternelle.

Le lendemain, un universitaire amoureux de poésie – Jalal El Gharbi – revient sur cet « instant lyrique » et traduit les paroles de cet homme  en français :

Hommes libres de Tunisie
Vous voilà affranchis […]
N’ayez plus peur de personne
Redressez la tête […]
Respirez la liberté […]

Le mouvement en Égypte obéit à ses propres lois et, en même temps, il a des répercussions dans l’ensemble du monde arabe, à commencer par la Libye

Si les Tunisiens ont réussi la jonction entre l’aspiration à la dignité, à la justice des couches populaires, leur volonté de faire valoir leurs droits et l’aspiration à la liberté et à la modernité des jeunes citadins, rejoints par les opposants, les avocats, les magistrats et les classes moyennes de tous les âges, est-ce grâce à de nouvelles formes de mobilisation ? Sans oublier le précédent des Philippines en 2001 ni l’exemple avorté de l’Iran en 2009, les événements survenus depuis en Égypte, au Yémen, à Bahreïn, en Libye et les manifestations plus limitées en Jordanie, en Algérie, au Maroc… inclinent à répondre « oui ». Et la censure chinoise aussi puisqu’elle a interdit l’usage du mot Égypte sur le web dès le 29 janvier et du mot « jasmin » le 20 février (les cyberdissidents ont contourné la censure en remplaçant le mot « Égypte » par le mot « pharaon » !)

Juste avant la fuite de Ben Ali, Pierre Haski, de Rue 89, recommande à ceux qui le suivent sur Twitter la journaliste et activiste égyptienne, Mona El Tahawy, au cœur d’un réseau arabe aux ramifications multiples. C’est par elle que je pénètre dans la blogosphère égyptienne au moment où se trame la première manifestation contre la corruption, le chômage et la torture programmée avec humour le 25 janvier, jour de la fête de la police. 

Un mois plus tard, après le départ de Moubarak, Mona s’insurge, depuis New York, contre la place insuffisante des femmes dans le Comité pour la révision de la Constitution et contre l’absence de coptes dans les premières rencontres avec les militaires. Entre temps, j’ai pu reconstituer la genèse de la révolte égyptienne – car il s’agit bien de révoltes nationales – à travers Esraa Abdel Fattah qui a créé sur Facebook la page en arabe du Mouvement du 6 avril [2008] . Le caractère national de ces mouvements de révolte n’empêche pas les militants de communiquer ensemble et de s’épauler, face à la violence de la répression et à la coupure des télécommunications.

Mouvement dont certains membres ont été arrêtés et torturés et qui a joué un rôle souterrain jusqu’au déclenchement du mouvement du 25 janvier, à la faveur de l’embrasement tunisien.

 

Et puis j’ai découvert la page en anglais « Nous sommes tous Khaled Saïd », du nom d’un jeune homme de 28 ans, arrêté et battu à mort par la police, en juin 2010, à Alexandrie.

Il y a aussi la page créée par Wael Ghonim qui se présente sur sa page personnelle comme un politicien et non comme le responsable marketing de Google au Moyen-Orient qu’il est aussi. C'est devenu une icône de la place Tahrir, avec près de 200 000 amis sur Facebook, depuis sa réapparition le 7 février, en larmes, sur la chaîne Dreamtv, après douze jours au secret.

Quand il a été libéré, il a salué le succès de la mobilisation des Égyptiens via Facebook et Twitter et a envoyé un message sur un ton triomphal :“Wait for my book soon: Revolution2.0” - « Attendez mon livre : Révolution 2.0 ». Il a aussi demandé aux blogueurs qui le suivent une liste à jour de tous les détenus. Le 11, juste après l’annonce du départ de Moubarak annoncé par un très bref communiqué, Mona Ali, une des manifestantes de la première heure, déclare à la BBC : “You can make History” (« Vous pouvez faire l’Histoire »).

Le 12, après une nuit de liesse, pendant que les activistes nettoient la place Tahrir, l’un d’eux nous signale une infographie mise en ligne le matin même sur les blogueurs égyptiens les plus influents et la façon dont ils s’influencent mutuellement, en fonction, entre autres, de la langue qu’ils privilégient. Un outil de travail pour l’avenir et une réponse à ceux qui s’étonnaient de l’absence de leadership. Avoir une multitude de représentants était une façon d’éviter que les leaders les plus en vue soient arrêtés, manipulés ou achetés.

L’Union pour la Méditerranée est « sinistrée », selon le terme de diplomates français en colère réunis au sein du groupe Marly, mais des ponts entre les deux rives subsistent

Catherine Ashton, Haute représentante de l’UE pour les Affaires extérieures, a reconnu au Caire, le 22 février, la nécessité de repenser la politique de voisinage , à la lumière des révolutions en cours, en vue d’une plus grande efficacité. 

Mais si nous voulons éviter de nouveaux fiascos, fruits de complaisances coupables et d’intérêts à courte vue, prenons la peine d’avoir une approche politique et pas seulement économique . Y compris à propos de la question des flux migratoires.

Priorité n° 1 : comprendre ce qui se passe en nous dotant de nouvelles grilles d’analyse.

Comprendre nécessite d’adopter enfin une attitude postcoloniale en nous ouvrant au regard de l’autre pour bâtir dans la durée une vision partagée.

Ainsi, par exemple, Yadh Ben Achour, juriste, sur son blog, estime que 1989 en Europe de l’Est n’est pas une référence pertinente pour prendre la mesure du surgissement démocratique de 2011 en Tunisie et dans le monde arabe. Lisons-le puis discutons-en.

Comprendre impose de sortir de l’alternative « dictature ou islamisme » dont la diplomatie française et européenne et de nombreux experts ont été prisonniers après le 11 septembre 2001, comme le rappelle à bon escient Hélène Flautre , députée verte européenne.

Priorité n° 2 : être solidaires des démocrates et de la société civile

Grâce aux réseaux sociaux, il est possible de situer les acteurs et d’avoir une idée plus précise de leur influence, comme j’ai tenté de le montrer plus haut.

Priorité n° 3 : réorienter l’aide économique de l’UE en fonction de ces priorités politiques

Dans les domaines de l’eau, de l’énergie solaire, du tourisme responsable et solidaire, des technologies de l’information que les jeunes générations se sont appropriées de façon impressionnante.

Priorité n° 4 : suivre à la trace où vont les aides européennes.

Avec pour mot d’ordre « Pas un euro venant des citoyens du Nord via l’impôt ne doit aller à la répression des citoyens pacifiques du Sud ».

(*) Nawaat veut dire noyau en arabe. Citons, parmi les administrateurs du site, Sami Ben Gharbia, Malek Khadhraoui et Slim Amamou. Ce dernier,emprisonné dans les derniers jours du règne de Ben Ali, condamné puis libéré le 13 janvier et nommé secrétaire d’État à la jeunesse et aux Sports dans le gouvernement provisoire le 17 janvier 2011, poste qu’il accepte au grand dam de son copain Malek. Il tweete sans autorisation préalable son premier Conseil des ministres. Depuis, il a convaincu le Premier ministre, contesté pour avoir servi en bon technocrate pendant onze ans d’ouvrir un compte Twitter officiel PM et d’annoncer l’ordre du jour du Conseil et ses décisions en temps réel.

Dans une interview croisée pleine d’humour , slim 404 revient, avec un autre de ses copains –  azyz405 – qui n’est pas d’accord avec lui en politique, sur leur lutte contre la censure.

Pour aller plus loin 

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

 

Source photo : fbook-jan26, par Sherif9282, sur wikimediacommons