(T)rêves de gaz

Par Gatien Du Bois | 10 avril 2012

Pour citer cet article : Gatien Du Bois, “(T)rêves de gaz”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 10 avril 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1468, consulté le 13 août 2022

Cet hiver encore, nous avons entendu l’entêtante ritournelle de la menace d’une rupture d’approvisionnement en gaz de l’Ukraine – et donc d’une partie de l’Europe – par la Russie. La musique est connue, mais le discours européen était cette fois-ci différent. Le 11 février dernier, Günther Oettinger (Commissaire européen à l’énergie) a ainsi tenu à se montrer rassurant. Peut-on l’être entièrement ? La dépendance européenne à l’égard de son grand voisin pour son approvisionnement en gaz reste une source d’inquiétude. Etat des lieux des nouvelles possibles routes du gaz.

Se soustraire à la dépendance au gaz russe

Certes Günther Oettinger a raison : la situation a peu de chance de devenir critique pour les Etats membres notamment parce que ceux-ci ont appris des crises passées. Une règle européenne les oblige à constituer des réserves de gaz suffisantes. De même, des mécanismes de transactions à l’intérieur du marché européen permettent de pallier à une rupture temporaire d’approvisionnement.

Il reste que l’Union européenne (UE) est dépendante à 62% de l’extérieur pour son gaz (selon une étude d’Eurogas de 2007). Un quart de celui-ci provient de Russie, 18% de Norvège et 10% d’Algérie. Plus grave, certains Etats membres dépendent totalement du gaz russe et de Gazprom (la compagnie gazière contrôlée par l’Etat russe) qui a la mainmise sur les pipelines. Des Etats comme la Lettonie, la Lituanie et la Pologne sont directement touchés en cas de différend entre la Russie et le Belarus. Les Balkans (y compris la Grèce et la Bulgarie) seraient dans une situation difficile en cas de dispute entre la Russie et l’Ukraine. Même hors des périodes de crise, il est difficile de négocier d’égal à égal avec le partenaire russe. PGNiG, la compagnie nationale polonaise de gaz en fait l’expérience, elle qui est en pleine négociation actuellement avec Gazprom pour obtenir des conditions commerciales plus favorables. Rappelons que la Pologne importe 2/3 de son gaz de Russie.

A court ou à moyen terme, il est peu probable que cette situation de dépendance change car en 2030, selon une estimation de Greenpeace, le gaz comptera pour 50% du total des énergies non-renouvelables en Europe. Pour pallier à la dépendance au gaz russe, plusieurs solutions sont donc à l’étude.

Nouveaux gisements, nouveaux produits

Nous avons déjà vu que les Etats membres et les autorités européennes ont adopté des réponses aux ruptures passagères d’approvisionnement – constituer des réserves nationales de gaz adéquates et  collaborer entre Etats pour échanger, si besoin, des quantités de gaz – mais les changements structurels se font attendre. A côté de la prospection de nouveaux champs gaziers (qui prend du temps, coûte cher et est incertaine) et de la production de gaz non-conventionnel, la solution passe forcément aussi par de nouvelles routes d’approvisionnement.

La plupart des nouveaux gisements assez conséquents pour susciter leur exploitation et leur acheminement vers l’UE se situent en Russie. Ainsi, le 29 février dernier, Vladimir Poutine a annoncé l’ouverture de l’exploitation de nouveaux gisements offshores sur sa façade maritime nord. Les compagnies étrangères en seront en principe exclues. Cependant, l’exploitation du champ gazier de Chtokman (dans la mer de Barents) pourrait permettre à Total ou Statoil (compagnie norvégienne) de bénéficier de leur partenariat avec Gazprom. Autre champ gazier qui intéresse l’Europe : Bovanenkovo dans la péninsule de Yamal. Son exploitation pourrait commencer cet été et le gaz extrait devrait transiter par le pipeline Bovanenkovo-Ukhta puis via le Belarus et la Pologne. Cette " voie bélarusse" pourrait être un moyen d’éviter l’Ukraine  et de se mettre à l’abri des conflits gaziers récurrents entre ce pays et la Russie. Le directeur-général de Gazprom, Alexei Miller, a récemment déclaré une hausse des exportations de gaz via le Belarus à 4 milliards de m³ pour 2012.

La réduction de l’importance de l’Ukraine comme voie de transit du gaz constitue la politique du Kremlin en matière de gaz à destination de l’Europe (80% du gaz y transite pour le moment). Le pipeline Nord-Stream (1200 km de long ; 27,5 milliards de m³ de gaz par an) mis en service il y a 4 mois, le pipeline Yamal-Europe et le projet South-Stream sont les instruments de cette politique. Cependant, ces routes d’approvisionnement ne permettent pas de se délivrer de l’influence russe.

A côté des nouveaux gisements de gaz conventionnel, il existe des solutions alternatives comme le biogaz qui est produit par la fermentation de matières organiques animales ou végétales et raffiné pour en extraire le dioxyde de carbone et le sulfure d'hydrogène afin d’obtenir du biométhane que l'on peut ensuite injecter dans le réseau de distribution du gaz naturel. Mais, ce procédé reste assez coûteux. Le gaz de schiste est une autre solution mais elle semble insoutenable sur le plan environnemental. La Pologne, elle, semble y croire et a annoncé qu’elle pourrait commencer une production commerciale de ce type de gaz à l’horizon 2014. Certains experts estiment toutefois qu’il s’agit seulement d’un effet d’annonce destiné à mettre la pression sur Gazprom dans la renégociation de ses tarifs gaziers (voir plus haut).

A la recherche de nouvelles routes

Gazprom apparait donc incontournable et l’Etat russe profite de cette situation pour faire pression sur certains de ses voisins, membres de l’UE. Ainsi, un litige oppose actuellement la Russie et la Lituanie sur le respect du Troisième Package énergétique de l’UE (entré en vigueur le 3 septembre 2009). Gazprom a d’ailleurs décidé d’en appeler au Comité des Nations Unies pour le droit commercial international (CNUDCI). Cette situation pousse les Européens à trouver de nouvelles routes d’approvisionnement en gaz.

Selon Plutarchos Sakellaris de la Banque européenne d’Investissements (BEI), « le Corridor sud est central pour la politique de sécurité énergétique européenne ». Celui-ci vise à relier l’UE aux champs gaziers de la Caspienne, notamment, au champ de Shah Deniz II qui pourrait fournir à l’Europe 10 milliards de m³ de gaz par an. Trois projets de pipelines y sont en concurrence : Nabucco, TAP et SEEP. Un quatrième projet a été éliminé récemment : l’ITGI (Interconnector Turkey-Greece-Italy) qui prévoyait d’étendre le réseau existant entre la Turquie et la Grèce vers l’Italie en passant sous le mer Ionienne. Bénéficiant toujours du soutien de responsables politiques italiens, l’ITGI pourrait se transformer en branche sud du projet russe South Stream.

 

Reste en lice pour la partie sud de l’Europe le TAP (Trans-Adriatic Pipeline) qui vise à relier la Grèce à l’Italie du sud en passant sous l’Adriatique. Ce projet est porté par EGL (CH), E.on (DE) et Statoil (NO). Son prix constitue son principal avantage (1,5 milliards d’euros). Si ce projet n’était finalement pas retenu en juin 2013 (selon les estimations), les conséquences économiques pour la Grèce et l’Italie seraient tragiques.

Passant par les Balkans et l’Europe centrale, le projet Nabucco a le soutien de Bruxelles qui y a investi son capital politique. Il est porté par OMV (AT), Bulgargaz (BG), RWE (DE), Transgaz (RO), FGSZ (HU) et Botas (Turquie). Il s’agit de construire un tout nouveau pipeline géré par une seule entité depuis sa source jusqu’à sa destination et qui peut transporter de grandes quantités de gaz d’Azerbaïdjan et de Turkménistan. Longtemps donné favori, son coût important (14 milliards d’euros), la réduction de l’estimation des gisements turkmènes, la baisse de la demande suite à la crise économique, la concurrence avec le gaz naturel liquéfié et le gaz de schiste et l’absence de soutien turc ont réduit ses chances d’aboutir. Sur le dernier point, Taner Yildiz (ministre turc de l’énergie) a indiqué sa préférence pour le projet TAGP (Trans-Anatolia Gaz Pipeline) qui relierait son pays à l’Azerbaïdjan et qui pourrait fournir l’Europe en gaz via un Nabucco dont le parcours aurait été revu. En effet, les concepteurs de Nabucco réfléchissent actuellement à une nouvelle route (Nabucco-Ouest), plus flexible, qui irait de la frontière turco-bulgare jusqu’à l’Autriche (ce pays devenant un hub gazier important).

En balance avec Nabucco, le projet SEEP (South-Eastern Europe Pipeline) porté par BP (UK). Ce "Nabucco allégé" relierait la Turquie centrale à l’Europe centrale. Le partage entre ces deux projets devrait avoir lieu en juin de cette année.

Conclusion : passer des rêves à la réalité

Pour que les « trêves » dans l’approvisionnement gazier européen ne soient plus qu’un mauvais rêve, il faut que l’Europe diversifie et sécurise son approvisionnement énergétique. Cette politique passe par l’amélioration de ses réseaux énergétiques, la diversification de ses voies d’approvisionnement, la recherche de nouveaux gisements et de sources alternatives de gaz et enfin une meilleure collaboration entre Etats membres.

 

Pour aller plus loin

 

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Sur Internet

A lire

  • Aurélie Brosa et Yann Richarda, « La relation énergétique Russie-Union européenne La libéralisation du marché de l'énergie en Europe: chance ou défi pour Gazprom? », Revue d’études comparatives Est-Ouest (2011), n° 42.
  • Christophe-Alexandre Paillard, « Russie, Ukraine, Union européenne : faux-semblants et perspectives », Revue internationale et stratégique, 2011, n° 84.

Source photo: Goldfields Pipeline, Wikimedia Commons