Tanger : la renaissance d’un port-carrefour à l’avenir ambitieux

Par Luce Ricard | 1 mars 2011

Pour citer cet article : Luce Ricard, “Tanger : la renaissance d’un port-carrefour à l’avenir ambitieux”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 1 mars 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1041, consulté le 12 août 2020

Zone de jonction entre Atlantique et Méditerranée, à la fois pointe septentrionale de l’Afrique et voisine immédiate de l’Europe, Tanger est à présent un espace de pari politique : pari marocain sur la région, pari français et européen sur l’euro-Méditerranée. Il y a quelques années encore, la ville était marginalisée. Elle est aujourd’hui promise à un avenir de port méditerranéen clef, un paradoxe pour une ville donnant en réalité sur l’océan atlantique.

À la croisée de l’Océan Atlantique et de la Mer Méditerranée, Tanger se trouve sur le continent africain et à moins de 15 kilomètres des côtes espagnoles. Carrefour stratégique pendant des siècles, Tanger a su fasciner des artistes comme Matisse, Delacroix, Kessel ou encore Genêt. Ville internationale pendant trente ans, elle est une cité de rencontres, à l’image de son architecture mêlant le style européen des années 1930 aux constructions traditionnelles arabes de la Médina.

Aujourd’hui, Tanger est une terre d’enjeux politiques, sociaux et commerciaux. Son désenclavement et son développement constituent un enjeu interne au Maroc, à la fois politique, social et économique. Tanger est un enjeu commercial régional voire mondial du fait de son ambition de devenir un port-interface des échanges en Méditerranée. La ville incarne un certain élan de modernisation qui parcourt la Méditerranée et qui s’est traduit par le lancement de l’Union pour la Méditerranée (UpM).

En effet, par son histoire, sa position géographique et les projets qui lui sont désormais liés, Tanger illustre l’esprit de l’UpM. Elle représente à la fois l’opportunité d’un pont entre le Maghreb - voire l’Afrique - et l’Europe mais aussi les sujets de frictions que l’UpM n’a pas su aborder comme l’immigration.

Tanger est une ville de paris politiques. Du pari de Mohammed VI d’y réconcilier le Maroc avec lui-même et de redonner « à la cité du Détroit sa place historique au sein des plus grandes cités méditerranéennes ». Pari également du président français Nicolas Sarkozy qui y a planté les principes de la future UpM en 2007. « Ici, on gagnera tout ou on perdra tout » avait déclaré le président. Tanger pourrait être la clef de la métamorphose méditerranéenne et du rapprochement euro- méditerranéen tant attendu.

Le retour de la mythique « cité du Détroit » ?

Tanger est une ville de mythes et de légendes, ce qui n’est pas étranger à la volonté de revoir son port revenir sur « le devant de la scène méditerranéenne ». Pour Platon, Tanger aurait été le domaine du géant Antée, le fils de Poséidon, et de Gaïa, la terre. Le géant aurait donné le nom de sa femme, Tinga, à son domaine. Plus vraisemblablement, le nom de la ville serait d'origine berbère, donné par des populations anciennement implantées dans la région.

Tanger est un carrefour. Carrefour commercial, mais aussi carrefour de civilisations. La ville a été successivement phénicienne (1000 av. J.C), carthaginoise (Vème siècle av. J.C), romaine (42), arabo-musulmane (683), portugaise (1471) et anglaise (1662) jusqu’au règne du Sultan Alaouite Moulay Ismaïl en 1684.

Tanger fut aussi une ville importante en tant que capitale « diplomatique » de l’empire chérifien à partir de la fin du XVIIIème siècle puis en tant que port franc, avant d’accéder en 1923 à un statut international résultant d’un accord entre le Royaume-Uni, la France, l'Espagne, la Belgique, la Hollande, les États-Unis, le Portugal et l’URSS auxquels se joindra l’Italie un peu plus tard.

Tanger Med, une fenêtre sur la Méditerranée et le monde

Objet de convoitises, Tanger est avant tout un port sur le passage du commerce maritime mondial Est-Ouest entre l'Asie, l'Europe et l'Amérique du Nord. Situé à Oued Rmel, à 22 kilomètres à l’est de la ville de Tanger. Très proche de l'enclave espagnole de Ceuta, il est situé à 14 kilomètres seulement des côtes espagnoles. Il s'accompagne de la création d'une zone franche, inspirée de l'exemple du Jebel Ali de Dubaï. Cette proximité des côtes européennes fait de « Tanger Med » un port aux atouts remarquables. Tout d’abord en tant que plateforme, notamment en termes de production en « juste-à-temps ». Cela signifie qu’en moins de 24 heures, une commande peut quitter le nord du Maroc et arriver au port de Barcelone ou de Marseille.

Parallèlement, le port est situé sur la seconde voie maritime la plus fréquentée au monde, à savoir le détroit de Gibraltar, qui représente un trafic de plus de 100 000 bateaux par an. «20% du trafic mondial de conteneurs (qui est en pleine progression) passe par le détroit de Gibraltar. Nous allons devenir d'ici deux ans l'un des plus grands ports de transit de la Méditerranée », explique Elmostafa al-Mouzani, le directeur du port de Tanger Med.

Dans le port de Tanger, des porte-conteneurs débarquent leurs marchandises sans dévier de leur route et repartent aussitôt, à charge, ensuite, à de plus petits navires, ou feeders ships de desservir des ports de second ordre. Le port a traité un trafic d'un million de conteneurs en 2008, 1,22 millions de conteneurs en 2009 et prévoit 1,6 millions de conteneurs en 2010. Le port de Tanger prévoit de traiter d'ici  2013 3,5 millions de conteneurs, devenant ainsi le plus grand port d'Afrique au niveau du transbordement.

Une ambition économique et commerciale: devenir un pôle industriel 

Le commerce avec l'Asie devrait devenir prépondérant : « À Tanger Med, les porte-conteneurs ne feront qu'une halte entre les continents sans remonter vers des ports tels que Gênes, Barcelone ou Marseille », imagine le président de TMSA, l’Agence Spéciale Tanger Méditerranée, chargée de l’aménagement, du développement et de la gestion du complexe portuaire Tanger Med.

Les autorités marocaines se sont engagées dans des politiques visant à attirer les grandes entreprises dans la zone franche du port. Des diminutions de l'impôt sur les sociétés et des facilités dans les démarches administratives (douanes, devises, etc.) ont été décidées. Pour le Maroc, le développement du port de Tanger doit également rimer avec emploi et développement de l’arrière-pays. L’objectif fixé est la création entre 2003 et 2020 de 200 000 emplois grâce au port et sa zone franche. Même si le port se démarque de l’Europe avec des coûts salariaux trois fois inférieurs à ceux pratiqués en Espagne, la TMSA refuse que Tanger Med soit considéré comme un port « low cost ».

Le développement du port Tanger Med : une ambition politique

Tanger Med se veut un futur point d’ancrage de développement Nord-Sud mais également un pont vers l’Europe, susceptible de réaliser le trait d’union euro-méditerranéen tant réclamé par l’Union pour la Méditerranée. En devenant « l'un des premiers ports de plaisance de la Méditerranée », comme le prévoient les autorités marocaines et  un port de commerce de premier ordre, Tanger pourrait bien retrouver le caractère stratégique qui l’a caractérisée pendant des siècles et permettre au Maroc d’asseoir son rôle de pivot en Méditerranée. Le développement de Tanger et surtout de son port est avant tout l’ambition du roi Mohammed VI qui a présidé à Tanger la création de la Société d'aménagement et de reconversion de la zone portuaire, une entreprise publique dotée d'un capital de près de 60 millions euros.

Le développement du port de Tanger est présenté sans détour comme un projet politique par le souverain. Mohammed VI  ambitionne de « redonner à la cité du Détroit sa place historique au sein des plus grandes cités méditerranéennes », comme on pourrait réparer l’injustice d’un port passé au second plan dans un passé relativement proche.

Le renouveau de Tanger et sa région : une ambition régionale

En effet, Tanger, ville internationale au début du XXe siècle, a constitué un lieu de villégiature particulièrement prisé des Américains et des Anglais mais n'a pas connu ces dernières années le même essor que Casablanca, Marrakech et Rabat. Désormais, Tanger et toute la région Tanger-Tétouan ont une revanche à prendre et il a été décidé que celle-ci aurait lieu sur le plan industriel, immobilier et touristique. Cette ambition économique et sociale s’accompagne d’un élan modernisateur : pour soutenir l'emploi, la région lance le développement des infrastructures de transport (nouvelles autoroutes, TGV, voies ferrée).

Le tourisme sera le second pilier du développement. La région de Tanger s'ouvre d'un côté sur la Méditerranée, de l'autre sur l'Atlantique, elle offre la médina de Tétouan, classée au patrimoine mondial par l'Unesco et un arrière-pays montagneux qui abrite la petite cité encore préservée de Chefchaouen. L'ancien port commercial de la ville devrait se convertir en port de plaisance et l'essor des compagnies aériennes à bas coût devrait rendre Tanger particulièrement accessible aux touristes.

La dimension sociale de cette restructuration régionale n’est pas oubliée : « Tanger Med ne sera pas un îlot de modernité déconnecté du Rif. La naissance de Tanger Med va être bénéfique aux habitants. Nous voulons répondre aux besoins des gens à partir d'un mode consultatif et les aider à se former pour trouver du travail. Les projets de développement vont générer près de 125 000 emplois même s'ils s'adressent en priorité à une main- d’oeuvre très spécialisée », assure Mohamed Hafnaoui, le directeur du pôle territorial de TMSA.

Pourtant, le projet laisse une partie des habitants de la région sceptiques. Ces derniers craignent que des travailleurs bien formés venant d’autres régions du pays occupent les postes créés dans le cadre de Tanger Med.

De Tanger la mal-aimée à Tanger, vitrine de la modernité : un revirement politique marocain

Le pouvoir marocain affiche clairement sa volonté de rendre à Tanger sa grandeur passée. Après avoir été un port de premier plan, la Tanger internationale constituait un îlot de prospérité avant le déclassement qui a suivi l’indépendance. La ville a longtemps été délaissée par le pouvoir central et doute encore aujourd’hui de pouvoir redevenir une cité de premier plan. Et pour cause : sa mise de l’écart, tout comme l’actuelle proclamation de sa renaissance, est le fruit de décisions des monarques marocains.

Le père de l’actuel roi Mohammed VI, Hassan II, ne cachait pas son aversion pour Tanger, comme pour le reste du nord marocain à qui il reprochait sa tendance à la rébellion, notamment en référence à la révolte du Rif de 1959. La région a été marginalisée et les investissements dans les infrastructures limités. Cette mise à l’écart a renforcé le déclassement économique de la région déjà entamé par le départ des grandes fortunes occidentales lors de l’indépendance.

Son fils et successeur, qui se présente comme un roi modernisateur, voit les choses différemment. En effet, il décide de réconcilier le pouvoir avec la région et dès son accession au trône en 1999, inverse la donne. Le roi séjourne plusieurs mois dans l'année dans ses palais de la région et voudrait faire de Tanger la vitrine d'un nouveau Maroc, marqué par les projets d’envergure qu’il a lui-même lancés.

Le souverain a nommé au poste de gouverneur l'un de ses hommes de confiance, Mohamed Hassad, qui était auparavant chargé de moderniser Marrakech. Aujourd’hui, Tanger souffre de son image de ville plutôt connue pour ses candidats à la migration prêts à tout pour passer le détroit, ses blanchisseurs d’argent sale et sa recrudescence d’islamistes radicaux venus des bidonvilles.

« Ici, on gagnera tout ou on perdra tout » : Tanger et l’Union pour la Méditerranée

Au XXIe siècle, Tanger continue d’être une ville-emblème. C’est à Tanger que l’un des discours fondateurs de l’UpM a été prononcé. En octobre 2007, Nicolas Sarkozy avait choisi cette ville pour invoquer le rôle du Maroc et de la France pour le rapprochement des deux rives méditerranéennes et louer le Royaume chérifien en tant que carrefour de civilisations et défenseur de valeurs humanistes.

Lors de ce discours, le président rappela que c’est à Tanger que l’on a pour la première osé parler d’indépendance marocaine, par la voix du souverain. Selon lui, Tanger incarne à elle seule ce qui rassemble les Méditerranéens des grandes avancées culturelles, scientifiques, artistiques, aux guerres et frictions.

Le projet Tanger Med répond de son côté particulièrement à l’une des thématiques phares proposées par l’UpM. Développer ce port va dans le sens du projet d’autoroutes de la mer et l’élan de modernisation source d’emplois et synonyme de désenclavement que lance désormais le souverain chérifien est une réponse évidente à l’objectif général de l’UpM de redonner une dynamique à la région Méditerranée.

Ce parallèle n’a rien d’une surprise : Mohammed VI est un acteur particulièrement actif du projet lancé en grandes pompes en juillet 2008 à Paris.

Bientôt trois ans après cette cérémonie, il ne reste pas grand-chose de l’UpM et de l’élan du discours de Tanger. Le co-président de l’UpM, Hosni Moubarak, a récemment démissionné de la présidence égyptienne. Le poste de Secrétaire Général de l’UpM est vacant depuis la démission du représentant jordanien et depuis l’opération israélienne « Plomb durci », les relations euro-méditerranéennes sont au point mort.

Les grands bouleversements que connaît en ce début d’année 2011 la rive sud de la Méditerranée permettent aujourd’hui d’imaginer de nouvelles formes de coopération, à l’avenir. Quels que soient les régimes qui verront le jour dans les mois à venir, la prospérité des États de la rive sud passe aujourd’hui par le commerce avec la rive nord et par une meilleure intégration à la fois sud/nord et sud/sud entre États sud-méditerranéens.

Cependant, que ce soit dans le cadre des projets promus par l’UpM ou non, il paraît incontournable de (re)faire de Tanger une ville-moteur en Méditerranée et un atout pour le Maroc, pour l’Afrique mais également pour l’Europe.

 

Pour aller plus loin

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Sur Internet

Source photo : Tanger the beautiful city, par mhobl, sur flickr

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