Sylvie Goulard : Tirer profit au maximum de la valeur ajoutée européenne

Par Sara Pini | 11 mai 2011

Pour citer cet article : Sara Pini, “Sylvie Goulard : Tirer profit au maximum de la valeur ajoutée européenne”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 11 mai 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1109, consulté le 13 août 2022

La crise économique a frappé un grand nombre d'entreprises européennes, grandes et petites. Elle a aussi mis en évidence le manque de coordination entre les États membres de l'UE. D'où la question : comment l'Europe peut-elle protéger et aider les entreprises et les consommateurs ? Euro, gouvernance économique, harmonisation des moyens de paiement, Single Market Act... Sylvie Goulard, députée européenne ADLE, revient pour Nouvelle Europe sur ce qui fait la "valeur ajoutée" de l'UE.

La Commission spéciale sur la crise financière, économique et sociale, dont vous faites partie, discute actuellement son projet de rapport final. Le but de cette Commission, mise en place suite à la crise économique et financière, était d'analyser l'impact économique et social de cette crise, d'évaluer les mesures mises en place par les États membres et de réfléchir à la fois aux stratégies à mettre en œuvre pour rétablir à long terme la santé et la stabilité des marchés financiers et relancer la croissance et l'emploi, et aux leçons à tirer afin d'éviter qu'un tel épisode ne se reproduise. Quelles sont à votre avis les conclusions les plus importantes à retenir des travaux de cette commission ?

La création de cette commission spéciale  - c'est-à-dire temporaire et non législative - a permis de tirer un certain nombre de leçons de la crise que traverse actuellement l'Europe, non seulement en matière économique et financière mais aussi en ce qui concerne l'action de l'Union européenne pour la croissance et la cohésion économique et sociale par exemple.

Le rapport actuellement discuté au sein de la commission CRIS traite de sujets tels que la supervision financière, la fiscalité, le marché intérieur, la stratégie Europe 2020, l'innovation, l'emploi ou encore la cohésion régionale. Le rôle et la représentation de l'Europe dans la gouvernance mondiale sont également abordés.

Des réformes en profondeur sont nécessaires, notamment en matière de gouvernance économique ; elles méritent une action législative ciblée. Il est pourtant important de les inscrire dans un projet plus large pour l'Europe, d'avoir une vision d'avenir.

Nous pouvons seulement déplorer que, contrairement à ce qui a été fait par le Congrès des États-Unis, le Parlement européen n'a pas pu organiser une commission d'enquête. Celle-ci aurait permis de déterminer des responsabilités et sans doute de mieux faire la lumière sur certains comportements. Mais le Parlement européen ne dispose pas de tels pouvoirs d'investigation et la culture européenne est moins familière de ces procédures.

Quel a été l'impact de la crise économique et financière sur les entreprises européennes et plus particulièrement les PME et quelle a été à cet égard la valeur ajoutée de la coordination européenne par rapport aux stratégies nationales de sortie de crise ?

La crise a frappé nombre d'entreprises européennes, grandes et petites. La Commission a par exemple autorisé des exceptions aux interdictions des aides d'État, dans une mesure qui n'avait jamais été connue depuis 1957.

Dans le cadre de la nouvelle stratégie pour le marché unique, la Commission européenne et la commission marché intérieur du Parlement européen cherchent à mieux faire bénéficier les PME des avantages de l'intégration européenne.

Malheureusement, la plupart des mesures de relance sont restées nationales. Par exemple les primes destinées à inciter à renouveler le parc automobile ont été prises dans le désordre.  Le groupe ADLE a dénoncé à maintes reprises l'absence d'un plan européen d'investissement en réponse à la crise ; il y aurait pourtant beaucoup à faire pour financer des énergies plus propres ou des projets innovants. La stratégie 2020 souffre toujours de n'être pas contraignante.

Est-ce que vous avez remarqué des différences entre nouveaux et anciens États membres dans l'impact de la crise et la façon d'y répondre ?

Tous les États membres de l'Union européenne ont dû faire face au même choc mais les conséquences de ce choc ont été variables dans chaque pays, notamment en fonction de la situation économique antérieure et des vulnérabilités. Le rapport sur la crise économique publié par la Commission européenne en septembre 2009 le montre très bien. Les prévisions de croissance variaient alors de plus de 10% entre les pays les plus touchés et ceux qui résistaient le mieux. L'ampleur de la spéculation immobilière, la dépendance vis-à-vis des exportations ou encore la taille du secteur financier et son exposition aux risques ont été des éléments essentiels dans un premier temps.

La coordination des réponses à la crise est nécessaire mais tous les pays n'ont pas pu faire face de la même manière. Nous avons très bien vu que des pays comme la Lettonie par exemple ont pu être aidés de manière plus efficace que les États de la zone euro. Cela peut paraître paradoxal mais cette différence tient au fait que le traité interdit certains soutiens entre États de la zone euro, mais les permet en dehors.

Est-ce que vous pensez que cette crise a mis en évidence la nécessité d'une réelle politique économique européenne, qui complète la politique monétaire, ainsi que d'une surveillance budgétaire accrue ? Quels en seraient les bénéfices pour les entreprises ?

Dès les origines de l'euro, il était prévu de dépasser le stade actuel qui est caractérisé par une politique monétaire unique et une multiplicité de politiques économiques, sociales et fiscales à peine coordonnées.

Nous avons besoin d'une politique de convergence, prévue par l'article 121 du traité, d'une surveillance mutuelle accrue, pour respecter les engagements pris à Maastricht. Les entreprises  - mais aussi les ménages - y gagneront : la pérennité de l'euro diminue le coût des exportations ; la stabilité rend les choix économiques plus prévisibles et donc favorise le développement ; enfin la discipline permet une solidarité accrue entre générations. Il n'est pas tenable de continuer à financer par la dette des dépenses courantes, sur le dos de nos enfants.

La crise économique semble avoir fait taire plusieurs voix hostiles à l'euro et convaincu plusieurs pays des bienfaits de l'appartenance à la zone euro. Est-ce que vous pensez que la monnaie unique a effectivement joué un rôle de bouclier pour les économies nationales et pour les entreprises ?

C'est vrai. Sans l'euro la crise financière mondiale de 2008-2009 aurait donné lieu à des fluctuations monétaires au sein du marché intérieur, amplifiant les secousses et détruisant encore plus de PMEs et d'emplois. En outre, un euro qui résiste nous permet d'acheter nos importations, notamment notre énergie, à un meilleur prix. Il est heureux qu'en 2010 les gouvernements européens se soient engagés à faire tout ce que requiert la défense de la monnaie.

Hélas, votre question est pourtant excessivement optimiste ; nombre de voix continuent de prôner des solutions farfelues comme la sortie de l'euro, sans dire la vérité aux citoyens sur les conséquences ruineuses de cette proposition.

 

 

Plus largement, quels bénéfices les entrepreneurs européens, ainsi que les consommateurs, ont tiré de l'établissement de l'euro ?

Dans un marché aussi intégré que le marché commun où 60% des échanges commerciaux se font entre pays européens, les avantages d'une monnaie commune sont indéniables. Entreprises, épargnants, touristes : nous profitons tous de la monnaie unique.

L'euro met les entreprises à l'abri des risques de change et les protège par rapport aux fluctuations du dollar. Il a permis de lever les incertitudes et de faire disparaître les coûts de transaction pour les entreprises qui, jusque dans les années 1990, craignaient encore les effets de la guerre des monnaies en Europe.

Plus largement, l'euro favorise la croissance en facilitant les échanges et le commerce entre les États européens.    

En dépit de la grave récession dans laquelle la crise économique a plongé l'Estonie, le petit État balte a réussi à intégrer la zone euro, en en devenant le 17e membre. Comment expliquez-vous qu'un État ayant adhéré à l'Union européenne de manière relativement récente soit disposé à faire autant de sacrifices pour avancer dans le chemin de l'intégration, alors que les pays fondateurs semblent souvent en avoir perdu la feuille de route ?

La foi n'est pas une question de taille ni d'âge. Et les pays baltes ont vécu des traumatismes, lors de leur incorporation forcée dans l'URSS qui leur ont appris où est l'essentiel. Leur constance à défendre leur indépendance se retrouve dans la force de leur choix européen.

En plus de l'existence d'une monnaie unique pour certains d'entre eux, les transactions entre États membres sont facilitées par la mise en place du SEPA (Single Euro Payments Area), dont le but d'harmoniser les moyens de paiement (virements, prélèvements, carte bancaire) entre les pays membres en termes de rapidité, sécurité et conditions. Quels sont les effets, actuels et futurs, sur les entreprises européennes, de la mise en place de ces mesures ?

Il est évident que de pouvoir payer dans la zone euro comme on le ferait dans son propre pays, aussi simplement, est une avancée considérable pour le renforcement du marché commun et la facilitation des échanges au sein de l'Union européenne. Les avantages sont nombreux, aussi bien pour les consommateurs que pour les entreprises. Le SEPA permettra à ces dernières de réaliser d'importantes économies, de temps et d'argent, et d'améliorer leurs flux de trésorerie. Là encore, il s'agit de tirer profit au maximum de la valeur ajoutée européenne pour faciliter la vie quotidienne de tous.

Si nous échouons à donner une réalité tangible à la zone euro, nous ne pourrons pas faire appel à la « solidarité » entre pays membres de cette zone.

Les entrepreneurs sont parmi les principaux bénéficiaires du marché unique, le noyau central et plus développé de l'Union européenne. Pourtant, certains obstacles à la libre circulation des marchandises, des salariés, des capitaux et surtout des services persistent et tout nouveau développement dans ce domaine rencontre de plus en plus de résistances. Des revendications légitimes de justice sociale se mêlent souvent à des fantasmes cultivés par certains média et hommes politiques, comme le célèbre « plombier polonais » qui aurait du envahir le marché français suite à la « directive Bolkestein ». Comment faire la part des choses ? Quels sont les succès et les limites du marché unique et selon quels principes et lignes directrices devrait-il se développer ?

Concernant votre première question, je renverrai aux travaux d'Alain Lamassoure, député européen qui a remis à Nicolas Sarkozy en juin 2008 un rapport sur "Le citoyen et l'application du droit communautaire". Il y fait avec justesse des propositions concrètes pour que le droit communautaire soit appliqué en conformité avec les souhaits du législateur et pour qu'il profite aux citoyens.

Concernant votre deuxième question, il convient de noter qu'un important travail de relance du marché unique est actuellement en cours en Europe. Le 9 mai 2010, le professeur Mario Monti a remis au Président de la Commission européenne Barroso son rapport sur une nouvelle stratégie pour le marché unique. Il ouvre des pistes intéressantes pour renforcer le socle de notre prospérité, combiner plus de liberté et plus de soutien aux citoyens. C'est dans l'esprit de ce rapport que s'inscrivent  les propositions formulées récemment par Michel Barnier.

Le « Single Market Act » présenté par la Commission européenne en octobre 2010 apporte, avec ses « 50 propositions pour mieux travailler, entreprendre et échanger ensemble » plusieurs réponses à ce sujet. Quelles vous paraissent être les propositions les plus intéressantes ?

Le brevet européen, l'encouragement à la mobilité, les propositions fiscales sont des propositions qui vont dans le bon sens. Nous pourrions en citer d'autres naturellement car le marché unique couvre des champs variés. En résumé tout ce qui peut apporter plus de croissance tout en préservant certains pans de ce qu'on appelle « le modèle social » européen, est utile en ce moment.

 

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Source photo : EP adds bite to EU financial watchdog rules, Sylvie Goulard, par European Parliament, sur Flickr