SotsArt ou l'exorcisme des fantômes soviétiques

Par Liza Belozerova | 26 octobre 2007

Pour citer cet article : Liza Belozerova, “SotsArt ou l'exorcisme des fantômes soviétiques”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 26 octobre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/299, consulté le 27 septembre 2022

iron_curtainarticleUne oasis soviétique vient de s'installer à Paris à la maison des expositions "la Maison Rouge", la fondation Antoine de Galbert. Des panneaux avec des slogans propagandistes, d'énormes toiles avec des chefs d'État, des sculptures. Tout est là, sauf que c'est signé SotsArt - un courant artistique qui veut libérer les esprits en nous apprenant à apprécier les jeux de mémoire historique.   

iron_curtainarticleUne oasis soviétique vient de s'installer à Paris à la maison des expositions "la Maison Rouge", la fondation Antoine de Galbert. Des panneaux avec des slogans propagandistes, d'énormes toiles avec des chefs d'État, des sculptures. Tout est là, sauf que c'est signé SotsArt - un courant artistique qui veut libérer les esprits en nous apprenant à apprécier les jeux de mémoire historique.   

Avant

Le SotsArt (sots étant l'abréviation de socialisme) est  un courant artistique issu de l'underground culturel moscovite des années 1970,  lancé par deux créateurs de l'art conceptuel : Vitaly Komar et Alexandre Melamid. Depuis, ce concept s'est répandu, a pris des nouvelles formes et est aujourd'hui pratiqué par divers créateurs indépendents, mais aussi par des groupements artistiques.

Le projet original est fondé sur l'appropriation des symboles de la propagande soviétique dans le but de les ridiculiser, tout en changeant le sens initial. Ils procédaient de la technique de superposition des images et des discours solennels de la propagande dans le contexte du quotidien, naïf et hors sujet. Les moyens d'expression ne connaissaient pas de frontières ; dès le début, la mission du SotsArt était d'embrasser toute forme d'art, y compris le cinéma et l'architecture. 

Cette réponse russe au PopArt, qui a pour victime non pas la commercialisation des esprits mais leurs soviétisation, est devenue emblématique de l'époque de la perestroïka. Evidemment, à cause de l'attitude très "voyoue" et agressive à l'égard de la rhétorique exprimée dans les œuvres, le SotsArt est passé d'une période très tumultueuse de l'underground dissident à un statut de courant artistique officiel. L'apogée de la bataille fut la démolition d'œuvres d'art non-officielles lors de la première tentative d'exposition dans une banlieue moscovite par des bulldozers. Surnommée l'exposition du Bulldozer, elle s'est achevée par la disparition des premières oeuvres du tandem K&M et de leurs associés artistiques. Mais désormais, le non-conformisme actif et l'opposition au régime sont devenus la marque de fabrique du SotsArt. Vers la fin des années 1970, Komar et Melamid quittent la Russie pour Israël, puis New York où ils continuent leurs travaux pour acquérir une reconnaissance mondiale dans le milieu de l'art moderne.

Ici

Subissant la censure du ministre de l'éducation russe, Aleksandr Sokolov, qui a éliminé plusieurs tableaux en les qualifiant de « pornographiques », l'exposition, provenant de la branche des courants artistiques modernes de la galerie Tretiakov de Moscou, est finalement ouverte aux yeux du public français depuis le dimanche 21 octobre 2007. Malgré les coupures dans la sélection des œuvres, l'exposition n'a perdu ni son ampleur impressionnante, harmonieusement étalée à travers des couloirs et des salles spacieuses de la Maison rouge, ni son ambiance railleuse et insolente. 

Le scandale qui a éclaté autour de la « censure » de l'exposition a bouleversé les milieux de l'intelligentsia culturelle russe. Entre autres, le ministre de la culture a interdit le tableau montrant deux policiers russes en uniforme en train de s'embrasser sur un fond pastoral hivernal. Le conflit moral autour de « la honte russe », en citant Sokolov, était très suivi dans les médias russes. Les élites culturelles accusaient le ministre « d'être éloigné du processus artistique » et condamnaient l'approche rigide vis-à-vis de l'art contemporain. Andrei Erofeev, le commissaire de l'exposition, a justement fait remarquer : « c'est ridicule de faire le classement des installations selon leurs contenu moral. De toute façon, chaque œuvre est agressivement ironique et sans pitié ». Mais derrière la façade de ces péripéties, se dessinait la question complexe de l'attitude envers ce passé soviétique, ambigu pour beaucoup, dont la mémoire n'a toujours pas trouvé sa niche confortable dans les consciences d'aujourd'hui.

L'oubli

L'exposition parcourt diverses étapes du régime soviétique et suit également la chronologie de l'évolution du SotsArt. Elle rassemble presque toute la production lui appartenant: les classiques du tandem K&M, ainsi que les innovations dans le genre des groupes des créateurs (Gnezdo, Blue Noses, etc.), et des créateurs indépendents (Oleg Kulik, Daniil Lebedev, etc.). La fondation a réussi à compléter les installations de la galerie de Tretiakov par quelques œuvres de collections privées ramenées des différents coins du monde.                                                                          

On commence la balade par un tableau montrant Lénine avec une petite fille dans les mains - une proposition pour la couverture de Lolita, puis apparaît Staline avec des muses en composition baroque. Ensuite, le fameux baiser de Brejnev et Honneker en gros plan sur une immense toile sous-titrée « Dieu, aide moi à survivre à cet amour fatal ». Puis, on est plongé dans l'univers des symboles ridiculisés :  des filles pionnières nues, un marteau et une faucille allongés à la place des couverts à côtés des plats. Une plaque métallique accrochée au plafond avec IRON CURTAIN en grosses lettres au milieu. Pour les œuvres plus récentes - un buste d'Andropov avec de grosses oreilles mécaniques. Plus proche de nous, on rencontre Eltsine sur fond de paysage idéaliste. Et, à la fin de l'exposition, on remarque des signes de la mondialisation, les symboles de l'Ouest - une sculpture en bois de la triade Jésus, Mickey Mouse et Lénine. La Russie des années 2000 est surtout présente sous forme de séquences vidéo en style dadaïste. L'exposition s'achève par une projection dans une boîte de chaussures avec une animation de Lénine en train de tourner dans son cercueil.

Le SotsArt est une façon de parler directement aux gens car il se relève de l'inconscient collectif du peuple. C'est une œuvre qui interroge le spectateur et non pas vice versa. En nous plongeant agressivement dans cette idéologie pervertie soviétique, le SotsArt fait trancher tout de suite les gens selon leur état d'esprit, comme un baromètre spirituel. On distingue ceux qui savent garder un certain recul ironique et critique vis-à-vis de ce passé et d'autres qui se sentent gênés et déstabilisés. Alors, la raison pour laquelle l'exposition est devenue la pomme de discorde entre les milieux culturels russes et le ministère de l'éducation russe avant son départ n'est pas surprenant. Au ministère, « ils ne sont pas encore guéris », s'exlame Erofeev.

Tous les codes de l'oppression soviétique sont là - pervertis et dévalorisés. « Sots » est parfois incorrectement perçu comme « social » car plusieurs travaux datent des années postérieures au régime soviétique. Mais le SotsArt ne peut pas être relié à un certain moment historique parce qu'il évoque surtout les mentalités des gens formés par l'idéologie et non pas par un certain nombre de faits historiques. Dans leur charte, les SotsArtistes disent que leur art est « la négation du fait que la vie spirituelle est individuelle - elle est une propriété de l'État et du public ».

Alors SotsArt n'est pas simplement une mémoire historique. La mémoire, c'est quelque chose de distant, qui nous touche mais à l'égard de laquelle on est capable de maintenir de la distance. Il y a un vide temporel. Mais SotsArt, c'est l'identité d'une génération, sa spiritualité sur laquelle ironisent les créateurs. Avec les tableaux et les installations, les Sotsartistes ont voulu montrer les jeux de la conscience des gens qui ont gardé les images soviétiques dans leurs têtes mais qui ont été déformées par le temps qui s'est écoulé depuis. C'est pourquoi l'indifference à l'égard de cet art est impossible : l'héritage soviétique est profondément ancré dans les mentalités russes d'aujourd'hui. 

En même temps, SotsArt joue sur le fait de créer une barriere ironique entre ce qui faisait partie du quotidien soviétique et de l'actutalité de la personne aujourd'hui en établissant le dialogue à l'intérieur des gens entre le « je » passé et le « je » présent. Mais quel dialogue possible pour un étranger, pour qui les réalités soviétiques se résument en ce terme péjoratif très répandu en Occident, « l'homo sovieticus » ? Il y a longtemps que l'homme occidental s'est ouvert à toute sorte de critique du pouvoir et il n'est plus choqué par la franchise des ces railleries. Pour lui, SotsArt n'est plus qu'une histoire reflétée en miroir déformant. 

Le futur

L'effet du SotsArt est-il temporaire ? Comment les futures générations vont-elles percevoir cet art dont le sens se trouve dans les consciences mêmes des gens ? Sans doute va-t-il perdre son effet aigu, mais en imaginant un avenir plus positif, il est possible que SotsArt puisse devenir un moyen d'immortaliser cette vaste création de la propagande soviétique. C'est un folklore soviétique qui naît avec le SotsArt. Le folklore comme une anthropologie de la culture inconsciente d'un peuple.

Et en même temps, c'est une façon décalée et fraîche de faire subsister cette mémoire et de souffler une nouvelle vie dans les images et les discours qui risquent de perdre leurs âmes sur les pages jaunâtres des livres scolaires. Grâce à l'approche ludique du SotsArt, on peut transmettre aux futures générations une mémoire décortiquée de cette peine et surtout, de ces cachotteries. Autrement dit, une mémoire saine est assumée.  

Une mère russe, aux allures d'une ancienne immigrée fait un tour de l'exposition avec sa fille de six ans : « C'est un pionner, ma chérie, je t'avais raconté qu'il y avait des pionniers, ceux qui portaient des cravates rouges. Et ce monsieur - c'est Staline. Il était très méchant. »

Lien Internet:

- www.lamaisonrouge.org