Serbie et Kosovo : des discours sur le patrimoine et les discours comme patrimoine

Par Sarah Struk | 9 juin 2010

Pour citer cet article : Sarah Struk, “Serbie et Kosovo : des discours sur le patrimoine et les discours comme patrimoine”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 9 juin 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/892, consulté le 24 septembre 2022

Qu'ils soient politiciens, étudiants, femmes ou hommes d'églises : le récit de Serbes sur le Kosovo fait vivre un patrimoine à la fois proche et lointain, différent de celui dont témoignent des Albanais du Kosovo. Chassés-croisés.

Dans un restaurant moderne du centre ville, Milos, Vice-président du parti de droite DSS de Kostunica, attire l'attention sur des questions liées au patrimoine serbe : la signification du nom Kosovo et Metohija (‘champ aux merles' et ‘territoires des monastères'), l'importance de cette province considérée comme une 'Terre Sainte' et qu'André Malraux avait citée comme étant "au coeur de votre culture" (celle des Serbes). Dès lors se pose la question : peut-on concevoir le patrimoine au Kosovo comme un patrimoine commun aux Serbes et aux Albanais, et ce, malgré les discours différents qui nous sont livrés sur le Kosovo ? En rencontrant des Serbes originaires de Belgrade, on peut être marqué par leurs témoignages sur l'héritage du Kosovo : cet héritage vit en eux de façon encore très intense. On perçoit alors l'enjeu lié à la région : l'enjeu, c'est le discours sur le patrimoine, qu'il faut soigner, car le discours fait vivre le patrimoine. On peut dire que ce discours est le relais immatériel d'un patrimoine matériel dont les Serbes se sentent dépossédés. Une autre question se pose : au-delà des discours concurrents, une unité autour de l'héritage est-elle envisageable ? Devrait-elle ou pourrait-elle se faire sur une sorte de réconciliation autour des mots - cela semble une gageure - ou malgré eux  ?

À Gracanica, monastère situé à quelques kilomètres de Pristina au Kosovo et datant de 1320, une sœur religieuse est fière de pouvoir faire visiter - en français - la dernière église bâtie sous le règne du roi Milutin, fils d'Hélène d'Anjou. Ce monastère qui a connu l'occupation ottomane, « aura souffert des Turcs, des Bulgares, des Communistes et des Albanais », explique-t-elle. Elle rappelle le nom attribué à la province : Kosovo et Metohija, la « terre des églises » (ou « territoire des monastères »). « Mais maintenant, les Albanais ont 'jeté' ce nom... oui, parce que... » dit-elle sans finir sa phrase. Ce qui donne à penser que la perception du patrimoine passe par le langage avant tout, d'où le rejet des noms serbes de la part des Albanais, vécu douloureusement par les Serbes. Les jeunes Serbes rencontrés au retour de Serbie parlent en tout cas d'une perception différente du patrimoine du Kosovo de la part des Serbes et des Albanais.

L'atmosphère est pesante dans le bureau de l'Assemblée des municipalités serbes à Mitrovica-nord où vit la communauté serbe du Kosovo : « Kosovo, dusa Srbije - SOS spacite nasu dusu » (Kosovo, l'âme de la Serbie - SOS sauvez notre âme) proclame une banderole au mur. Le constat des étudiants serbes de la partie Nord de Mitrovica est sévère : Gazimestan, monument en souvenir de la bataille de Kosovo-polje, sera invisible dans quelques années en raison des constructions albanaises. Cette rencontre singulière donne envie d'interroger davantage de jeunes Serbes et Albanais sur le Kosovo et son patrimoine. À défaut de pouvoir les faire se rencontrer, on peut tenter de confronter leurs points de vue sur ces questions de patrimoine au coeur, peut-être, de leurs relations à venir.

Le discours fait vivre le patrimoine

En témoignent les conversations à Belgrade mais aussi en France avec Sanja, étudiante serbe. « Le Kosovo est le berceau de la civilisation serbe. Tout a commencé au Kosovo en fait ». Un discours qui n'est pas étranger à Tefta, une étudiante albanaise du Kosovo à Paris, qui cite elle-même le terme de ‘birthplace' attribué à la province par les Serbes. Sanja de son côté aborde « ce conflit serbo-albanais sur le Kosovo » à partir de l'étymologie du nom de la région. « En serbe on dit Kosovo (deux intonations possibles) alors que les Albanais disent Kosova ». Kosovo vient de kos, ce qui veut dire merle ; Kosovo-polje signifie le champ des merles. « Kos et ovo étant des mots et suffixes serbes, les Albanais ont voulu le changer : ils disent Kosova ». Les termes de Kosovo et Metohija pour désigner la région en serbe renvoient clairement « à l'influence chrétienne sur ce territoire », Metochija signifiant le territoire des monastères. « Les Albanais n'utilisent plus les termes de Kosovo et Metohija aujourd'hui », explique Sanja pour rappeler cependant que ces termes renvoient à une partie de la culture des Albanais du Kosovo : « comme l'a rappelé un écrivain albanais, Ismael Kadare, les Albanais étaient majoritairement chrétiens au Moyen-Âge, avant l'arrivée des Turcs ».

Le patrimoine du Kosovo et Metohija est loin de celle qui en parle. D'où l'importance peut-être que revêtent les poèmes populaires et épiques sur le Kosovo, étudiés à l'école depuis des générations. « Ces poèmes sont divisés en plusieurs cycles », explique Sanja. « Pretkosovskiciklus, c'est-à-dire le cycle des poèmes avant la bataille du Kosovo, et pokosovskiciklus, c'est-à-dire le cycle des poèmes après la bataille du Kosovo. [...]. Victor Hugo ainsi que les frères Grimm ont beaucoup apprécié ces poèmes recueillis au XIXe siècle par Vuk Karadzic. Nous en sommes très fiers ». Hristina, étudiante serbe à Paris, insiste pour sa part sur le symbolisme de ces poèmes épiques, qui « ont toujours fait partie du patrimoine serbe. Ils ont permis de rappeler ‘qui on était'. C'est grâce à ces poèmes que nous avons gardé notre identité nationale, et grâce à l'Église. Récemment, j'ai entendu les commentaires d'un Français trouvant paradoxal le fait qu'une nation puisse s'identifier à une défaite - faisant référence à la bataille du Kosovo marquant le début de la domination ottomane. Je lui ai répondu : oui, c'est une défaite. Nous y sommes partis pour y laisser notre corps et notre âme. C'est une chose dont nous sommes fiers ».

Le patrimoine du Kosovo et Metohija est loin de celles qui en parlent, mais il vit à travers leur discours. « Le Kosovo est d'une importance particulière », explique Sanja. « La dynastie Nemanjic y a construit plein de monastères et la culture serbe a commencé à s'y épanouir ». Sanja parle de ce patrimoine au Kosovo comme d'un « patrimoine culturel tangible et d'un patrimoine serbe intangible ». « À l'école, nous apprenons plein de choses sur les monastères et la bataille du Kosovo, datée du 28 juin 1389, qui opposa l'armée menée par le prince Lazar aux troupes ottomanes ». Les monastères ne sont « pas seulement des monuments culturels ou historiques, ils ont aussi une valeur symbolique ». Sanja déplore que les Albanais tentent de présenter ces monastères comme des monastères albanais, construits dans le style ‘albano-byzantin'. « Je pense que l'enjeu des décennies à venir sera de protéger ces monuments serbes et de ne pas céder à la propagande kosovare ». Elle poursuit : « Le Kosovo est un territoire aimé par les deux côtés. Ce que je dis maintenant, ce ne doit pas être interprété comme du discours politique afin d'être politiquement correcte. Je pense au contraire qu'il faut écouter ‘leur côté de l'histoire'. Moi, en tant que Serbe, je ne connais pas beaucoup de choses sur ‘leur position'. À présent, j'apprends l'albanais, j'essaye de comprendre pourquoi ‘ils' sont attachés au Kosovo ». À travers la conversation, je comprends que l'unité autour du patrimoine au Kosovo reste à construire. « On ne peut pas dire ‘c'est uniquement serbe', ‘c'est uniquement albanais'. Il s'agit vraiment de trouver un compromis [...]. En ce sens, le dialogue est très important. J'apprends l'albanais avec des amies et je sais qu'il y a des Albanais, surtout des jeunes, qui apprennent le serbe. Je pense que cela pourrait constituer une bonne base pour de futurs développements ». 

 

 

Dernière rencontre à Paris avec une étudiante albanaise du Kosovo, Tefta, qui livre sa vision du Kosovo en évoquant sans mâcher ses mots la « crise identitaire » kosovare. Son constat est simple sur le patrimoine ‘commun' : « De la part des Kosovars, comme on est musulman, il n'y a pas d'attachement par rapport aux monastères du Kosovo, reconnus comme des symboles de la Serbie ». La conscience d'un patrimoine commun ne semble pas concevable, dès lors que, comme se souvient Tefta, les livres scolaires étaient différents en Serbie et au Kosovo. « Ma génération, poursuit Tefta, a très peu étudié la partie historique du Kosovo. La construction identitaire du Kosovo  a seulement commencé après l'indépendance ». Cette construction récente « ne concerne pas le passé. On veut effacer le passé ». Si l'unité autour de ce patrimoine religieux évoqué ne semble pas concevable, la présence d'un héritage commun n'est pas inexistante : la bibliothèque de Pristina datant de l'époque communiste, souligne Tefta, fait partie de l'héritage commun aux Serbes et Albanais.

Quels marqueurs identitaires pour les Albanais du Kosovo ?

Mais alors, qu'est ce qui fait l'identité des Albanais du Kosovo ? Quel est leur patrimoine ? Tefta est catégorique et évoque non sans fierté la ville de Prizren, située au Sud du Kosovo. « Nous la considérons comme la plus belle ville du Kosovo », laquelle est restée intacte sous le régime communiste (une fierté qui fait sourire en passant car le discours est le même côté serbe : visitez Prizren, c'est magnifique !). Ville dans laquelle eut lieu la liga (la Ligue de Prizren en 1878), on y trouve également des édifices de l'époque ottomane : le Hamman Gazi Mehmet Pacha, la mosquée Sinan Pacha et la forteresse (Kalaja e Prizrenit). Mais Tefta parle non sans amertume de « la crise identitaire kosovare », une crise qui peut être perçue à travers les drapeaux brandis lors de la déclaration d'indépendance du Kosovo le 17 février 2008 : on pouvait y voir le drapeau de l'Albanie (un aigle noir sur un fond rouge) aux côtés du drapeau du Kosovo. « Très original », déclare Tefta avec ironie, et de conclure : « There is a huge identity crisis going on. Les symboles ne représentent rien pour nous : ni le drapeau, ni l'hymne national. Le seul héritage du Kosovo est un héritage yougoslave, mais il est difficile de préciser si celui-ci est croate, serbe ou monténégrin ». Selon Tefta, l'identité kosovare (celle des Albanais du Kosovo), avant la chute du régime communiste, était liée à l'Albanie - et ce en dépit du fait que les Kosovars ne pouvaient voyager en Albanie ... jusqu'à la fin des années 1980, lorsque les Albanais du Kosovo ont alors découvert une identité albanaise différente de celle qu'ils avaient imaginée. « Certains Kosovars s'estiment Albanais, d'autres se considèrent différents pour avoir fait partie de la Yougoslavie, qui regroupait la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Macédoine, le Montenegro, la Serbie et la Slovénie, ce qui en ce sens a forgé notre identité. Les échanges entre les Républiques de Yougoslavie étaient très riches ; c'est pour ces raisons que le Kosovo a été influencé par Belgrade ou encore Zagreb ». En quoi consistait et consiste cette identité yougoslave ? Tefta répond après quelques secondes de réflexion : « La cuisine, la musique... the life style, comment dire... les blagues. Et dans les années 1980, il y avait un groupe et un mouvement de rock. Leurs concerts ont rassemblé beaucoup de jeunes des Balkans

Retour sur la question de l'unité du patrimoine ou plutôt celle des relations entre Serbes et Albanais autour du patrimoine au Kosovo, puis au sens large. En ce qui concerne la question de savoir s'il s'agit d'un patrimoine commun : « À ce stade, confie Hristina, on ne peut parler d'un patrimoine ressenti comme commun par les Serbes et par les Albanais. Il y a deux patrimoines : il y a un patrimoine serbe, un patrimoine albanais. Les Albanais ne vont jamais ressentir le patrimoine serbe comme le leur, [...] comme quelque chose qu'il faut préserver et ce sera probablement vice-versa ». Tefta est catégorique quant aux relations entre Serbes et Albanais : « Ils doivent se réconcilier, mais cette réconciliation ne se fera pas sur la base de l'héritage religieux et culturel ». Tefta estime que la réconciliation entre les Serbes et les Albanais du Kosovo se fera « sur l'avenir ». Pour permettre à cette réconciliation d'aboutir, « il faut se mettre d'accord sur le fait qu'il faut protéger l'héritage serbe et kosovare, en prenant cependant en compte le fait que les Serbes ne confieront pas la protection des monastères au gouvernement du Kosovo ». On assiste alors à une situation paradoxale de cette région : une partie de son patrimoine est éloignée dans l'espace de ceux qui y sont attachés, tandis que ceux qui vivent près de ce patrimoine ne sont pas directement concernés par lui.

Ces rencontres et conversations montrent qu'Albanais et Serbes sont conscients de la responsabilité et des difficultés de la mise en oeuvre de la protection du patrimoine. Au-delà de ces difficultés reste la question plus large du dialogue entre les deux communautés, qui souffre encore des préjugés et de la méfiance, comme en témoigne Hristina :  « J'ai entendu dire que les Albanais avaient une image assez diabolisée de notre communauté. Il y a apparemment une ignorance de leur côté, mais il y a aussi une ignorance de notre côté ». Sa réaction personnelle d'il y a quelques semaines l'a surprise et même « déçue », selon ses propres mots. Après avoir jeté un coup d'oeil (sur Facebook) au profil d'étudiants albanais rencontrés par des étudiants français, Hristina a été très surprise en découvrant « des gens qui nous ressemblaient tout à fait, qui étaient mignons, qui étaient bien habillés. Des gens comme à Paris, comme à Belgrade, comme les jeunes à Belgrade. Je ne pourrais pas les distinguer des Serbes. Et je me suis dit : pourquoi ne seraient-ils pas normaux, pourquoi ne seraient-ils pas mignons, bien habillés, ‘cools' ? C'est à ce moment que je me suis rendue compte à quel point j'avais une image un peu déformée. [...] Je pense que c'est là qu'il faut faire un travail. Il faut que l'on apprenne à se connaître [...]. » Et de conclure : « Peut-être que s'ils avaient un autre nom de famille et que nous nous rencontrions dans un autre pays, nous pourrions tomber amoureux... ».

 

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Source photo : Dreaming out loud, par Jack-I, sur Flickr