Russe par intérêt. Le professeur Martens, conscience, connivence et droit international

Par Philippe Perchoc | 13 avril 2015

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Russe par intérêt. Le professeur Martens, conscience, connivence et droit international”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 13 avril 2015, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1893, consulté le 14 décembre 2017

La littérature estonienne est encore trop peu traduite en français. Pourtant, quelques romans de Jaan Kross, comme le Fou du Tsar, sont depuis longtemps accessibles. Dans le contexte de la politique étrangère russe actuelle, Le départ du professeur Martens, roman historique sur un des plus grands jurisconsultes des tsars, questionne les raisons de l'adhésion d'intellectuels non-russes au pouvoir de Moscou.

Le Départ du professeur Martens est l'un des plus grands romans de la littérature estonienne, publié en 1984, en République socialiste soviétique d'Estonie. Comme souvent, Jaan Kross illustre la situation en Estonie soviétique à travers un roman historique sur l'empire des tsars. Dans le Fou du Tsar, il questionnait le problème du libéralisme politique, de la censure et des internements psychiatriques en URSS. Dans le Départ du professeur Martens, il illustre une autre dimension, aussi présente dans le Fou du Tsar, à savoir la collaboration de minorités non-russes (allemandes, estoniennes) au régime russe.

Une Estonie perdue

L'Estonie n'a été indépendante pour la première fois qu'en 1918. A la fin du XIXe siècle, un certain nombre d'élites locales prennent conscience de la singularité de la langue estonienne et des populations estoniennes. Ces dernières sont alors majoritairement rurales et souvent à peine sorties d'un servage intransigeant maintenu par les élites allemandes de la région, elles-mêmes soutenant sans réserve le régime des Tsars. Dans ce contexte, un certain nombre d'intellectuels estoniens pensent aussi s'allier à Saint-Pétersbourg, mais contre les minorités allemandes qui les oppressent.

L'influence de la cour des Tsars est assez forte en Estonie, tout comme celle de la Finlande russe, au régime relativement libéral et autonome, de l'autre côté du golfe. Ainsi, le roman rappelle qu'on pouvait au début du XXe siècle acheter en Estonie la presse estonienne, mais aussi russe et britannique. Tout mobilité sociale est alors une mobilité linguistique, ainsi ce jeune pasteur qui raconte comment un jeune paroissien très aisé s'esclaffe "donnez-moi mes papiers, je quitte cette paroisse de paysans. Je vais m'inscrire à la paroisse allemande !". Le jeune pasteur raconte comment il essaya de retenir ce Fabergé, joaïller de la Cour, en lui rappelant que son père était un fidèle de la paroisse, que cette dernière comptait des nobles héréditaires, des hauts fonctionnaires, des Estoniens, certes, mais aussi des Allemands et des Hollandais. Et de finir "Avec vous, du moins, Monsieur le Professeur, rien de tel ne risque d'arriver ...". 

De la campagne à la Cour

Pourquoi telle chose pourrait se produire avec l'honorable professeur Martens? Tout simplement parce qu'il est un diplomate et juriste célèbre, gonflé de son prestige, inquiet de la possibilité de ne pas recevoir le Prix Nobel de la paix pour ses missions et son estimable contribution à la définition du droit international. Friedrich Martens est en effet un personnage historique, célèbre pour avoir représenté la Russie à la Haye et avoir joué un rôle de médiateur dans le conflit opposant la France et l'Angleterre à propos de Terre-Neuve, ou entre les Etats-Unis et le Mexique. Né près de Parnü, Estonien, il perd ses parents à neuf ans, élevé en allemand dans un orphelinat à Pétersbourg, il suit ses études en russe à l'Université de la capitale. Voilà le parfait parcours du jeune Estonien de campagne au service du Tsar. De retour dans son Estonie natale pour les vacances, il s'adonne à la rêverie, écrit à sa femme, se souvient d'aventures sentimentales en Belgique, se laisse aller à la vie rurale, sans oublier sa propre importance.

Russe par choix?

Le professeur Martens illustre toute l'ambiguité des fidélités nationales et de l'intérêt personnel. Adopté par le système tsariste, il le sert avec beaucoup de zèle, mais ne peut s'empêcher une certaine distance critique, vite mise sous le boisseau pour ne pas ruiner sa carrière. Ainsi, pensant à sa nécrologie dans les journaux britanniques, il présent que l'on pourra écrire de lui :

"Monsieur Martens a défendu cette vérité - ou soutenu ce paradoxe - que plus un gouvernement respecte les droits de ses sujets, plus il est constant et pacifique dans ses relations internationales. Connais, disait-il, la situation intérieure d'un pays et tu sauras ce que sont à l'extérieur son influence et son crédit. Avouons-le, appliqué à la Russie, un tel raisonnement ne manque pas de faire sourire. Dans le cas de monsieur Martens, il est cependant peu probable que cette ironie soit voulue ...".

On trouve ici la double prise de distance si commune chez Jaan Kross. Ainsi, Martens se demande ce qu'on dira de lui, lucide sur la contradiction entre les principes internationaux qu'il défend au nom de la Russie et la situation de cette dernière. On ne peut s'empêcher de penser combien, en 1984, ce passage sonnait comme une critique virulente de l'URSS. Cette dernière se présentait comme une puissance pacifique, mais la réalité de sa politique (en Afghanistan, par exemple), et de son régime intérieur était bien autre. Aujourd'hui, ce passage prend aussi une coloration particulière, si l'on pense au discours de Moscou à différentes tables de négociations.

Pourtant, Martens, esprit estonien brillant, choisit, comme d'autres, de taire ses préventions envers le régime. Le roman de Jaan Kross mérite qu'on le rouvre aujourd'hui: liberté individuelle, morale et intérêt, cosmopolitisme russe, toutes ces questions restent posées en 2015 dans les termes de 1900 ou de 1984.

 

Pour aller plus loin:

  • Jaan Kross, Le départ du Professeur Martens, Robert Laffont, 1990
  • Jaan Kross, Le fou du Tsar, Robert Laffont, 1989

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