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Retour sur les élections présidentielles en Biélorussie avec Alexandra Goujon

Rédaction Paris Par Antoine Lanthony — Vendredi 7 janvier 2011 | Tags : Biélorussie
Retour sur les élections présidentielles en Biélorussie avec Alexandra Goujon

Alexandra Goujon, maître de conférences à l’université de Bourgogne, enseignante à Sciences Po et spécialiste de l’Ukraine et de la Biélorussie revient pour Nouvelle Europe sur ces élections présidentielles biélorusses.

Alexandre Loukachenko, élu pour la première fois président de la Biélorussie en juillet 1994, vient d’être officiellement réélu pour un quatrième mandat avec environ 80 % des suffrages, la participation se situant aux alentours de 90 %. Alors qu’une ouverture politique était envisagée suite à l’amélioration des relations avec l’Union européenne et à une campagne électorale légèrement moins fermée qu’en 2006, c’est au contraire un durcissement du régime qui s’est produit. En effet, après l’annonce des résultats, une importante manifestation au centre de Minsk, qui a donné lieu à quelques débordements, a été sévèrement réprimée et plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées, y compris des candidats. L’UE (Jerzy Buzek en tête), l’OSCE et les États-Unis ont dénoncé le déroulement et les résultats des élections, ainsi que les arrestations et violences post-électorales, tandis que la CEI, le Kazakhstan, l’Ukraine, la Russie, la Chine ou encore la Géorgie ont félicité Alexandre Loukachenko.

Alexandre Loukachenko semblait vouloir s’organiser un plébiscite tout en recevant les félicitations d’un jury composé de l’UE et de l’OSCE. Au vu des résultats et des événements post-électoraux, comment analysez-vous la situation ?

Je pense qu’il faut repartir de 2008. La Biélorussie étant touchée par la crise économique, il y a eu une volonté affichée par le président biélorusse de libéraliser le pays tant d’un point de vue politique que d’un point de vue économique. Cela a entrainé en 2008 une suspension des sanctions politiques de la part de l’UE, qui a révisé sa position et a essayé de saisir une opportunité de renouer le dialogue avec la Biélorussie. C’est ce qui a permis au pays de participer au Partenariat oriental et de bénéficier dans ce cadre d’une aide financière. Les dirigeants européens ont pensé que, dans ce contexte économique difficile pour la Biélorussie, il pourrait y avoir une fenêtre d’opportunités pour démocratiser le régime. Ils ont donc appelé la Biélorussie à organiser des élections libres, ce qui aurait pu notamment l’amener à faire partie de la politique européenne de voisinage.

De l’autre côté, nous avons la Russie, avec laquelle la Biélorussie entretient des relations tendues ces derniers temps, en particulier parce qu’elle n’a pas été toujours fidèle à ses engagements, notamment en ce qui concerne les reconnaissances de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud demandées par la Russie. Une sorte de chantage s’est mis en place et la Russie est devenue de plus en plus critique, notamment via les chaînes de télévision [NDLR : en particulier le programme Krëstnii Batka, diffusé sur la chaîne NTV]. Je pense que la Biélorussie a joué la carte européenne contre la carte russe. C’est pourquoi, jusqu’au dernier moment, on pensait que le scrutin pouvait se dérouler dans un cadre plus démocratique que précédemment. D’ailleurs, la campagne a permis aux opposants de s’exprimer plus librement qu’avant, même s’il faut rester très nuancé. Ces opposants ont pu s’exprimer à la télévision deux fois 30 minutes alors qu’en 2006 leurs exposés avaient été censurés, mais les médias, contrôlés par l’État, sont restés dominés par le président et les opposants ont été l’objet d’une campagne de propagande hostile. On ne peut donc pas parler d’une campagne électorale démocratique, même s’il y a eu un certain progrès.

Enfin, le jour du scrutin, on s’est rendu compte que le dépouillement n’avait pas été réalisé de façon satisfaisante et on a assisté à des violences policières post-électorales et à un durcissement très rapide du régime.

Peu de temps avant les élections, la Russie et la Biélorussie ont paraphé un accord portant principalement sur la suppression des taxes douanières sur le pétrole en provenance de Russie, en parallèle de la signature d’accords portant sur la mise en place d’une zone économique unique entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan (avec pour objectif l’intégration de l’Ukraine). Ces points ont finalement plus ou moins décidé la Russie à conforter le régime biélorusse [NDLR : signe d’hésitation, le président Medvedev a cependant félicité Alexandre Loukachenko plusieurs jours après le scrutin, bien après le Kazakhstan par exemple]. Le président biélorusse s’est donc probablement senti dans une dynamique lui permettant de couper court à la contestation, d’autant plus que le nombre de manifestants a surpris, et il a joué le refrain suivant : être maître dans son pays, être réélu avec des chiffres élevés pour affirmer clairement qu’il n’y a pas de contestation possible de son autorité, quitte à se couper des États-Unis et de l’UE.

Peut-on alors dire qu’Alexandre Loukachenko a refusé les fonds européens et donc un appui européen à la sortie de crise économique ?

On ne peut pas dire cela. Alexandre Loukachenko ne refuse pas les financements européens. Il serait ravi de les recevoir, mais ceux-ci seraient trop coûteux pour lui d’un point de vue politique. L’UE a pensé que la situation financière difficile de la Biélorussie allait inciter son président à libéraliser le régime. Or, Alexandre Loukachenko peut montrer des signes d’ouverture, mais ceux-ci ne visent pas à libéraliser le régime, car les exemples, qu’ils soient en ex-URSS ou aujourd’hui en Côte d’Ivoire, montrent qu’une libéralisation comporte des risques pour le président sortant. Dans le cas du président biélorusse, on ignore comment se passerait un changement de régime. Serait-il négocié, comme c’est souvent le cas dans l’espace post-soviétique, ou bien accompagné de violence ?

Comment pourrait évoluer la position de l’UE, et notamment des États (Pologne, Allemagne…) qui avaient initié ce rapprochement avec Minsk depuis 2008 ?

Les dirigeants européens sont très embarrassés face à ce régime autoritaire inflexible. Sanction ou pas sanction, on garde le même régime. Les sanctions ne payant pas, et Alexandre Loukachenko accusant en permanence l’UE, celle-ci a changé de tactique, a ouvert une délégation à Minsk, a cherché à améliorer son image et à s’ouvrir à la Biélorussie. Cette stratégie de l’UE n’est pas couronnée de succès. Donc, logiquement, les mesures à prendre devraient être à hauteur de la répression. Pour le moment, il y a eu une condamnation verbale des Européens et des Américains. S’il n’y a pas de libération rapide des opposants, il sera très difficile pour l’UE et les États-Unis de ne pas réagir. On risque un retour à une politique de fermeté, donc un retour en arrière.

Quelle est aujourd’hui la situation des candidats de l’opposition, dont une partie a été arrêtée, notamment Vladimir Neklaïev, qui était présenté comme le candidat d’opposition le plus crédible ?

Ce qui est le plus étonnant, c’est que Vladimir Neklaïev a été arrêté à l'hôpital après une altercation avec les forces de l'ordre à la sortie de son siège de campagne, mais pas en situation de manifestation. Plus de 600 personnes ont été arrêtées pendant les manifestations, mais certains, comme Vladimir Neklaïev, ont été arrêtés avant, afin qu’ils ne puissent pas exercer un rôle de leader d’opposition. Ceci montre un réel durcissement du régime, d’autant plus que Vladimir Neklaïev n’est pas l’un des opposants les plus va-t-en-guerre.

Aujourd’hui, cinq anciens candidats à l’élection présidentielle dont Vladimir Neklaïev sont détenus dans les prisons du KGB et viennent d'être inculpés d'organisation de troubles massifs à l'ordre public, encourant jusqu'à 15 ans de prison. La plupart des manifestants ont été condamnés à des peines de détention administrative allant jusqu'à quinze jours, ce qui est une forme « classique » de répression des organisateurs de manifestation en Biélorussie.

On assiste donc à un durcissement qui rejoint d’une certaine manière ce qui avait été observé à moindre échelle en 2006 avec l’emprisonnement, quelques jours après le scrutin, du candidat Alexandre Kazouline, qui avait été condamné à 5 ans et demi de prison et libéré après environ 2 ans de détention, suite à des pressions internationales.

 

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