Retour sur la crise politique tchèque : dialogue avec Michel Perottino

Par David Cadier | 24 mai 2009

Pour citer cet article : David Cadier, “Retour sur la crise politique tchèque : dialogue avec Michel Perottino”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 24 mai 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/657, consulté le 08 décembre 2022

Le 24 mars dernier, le Premier ministre tchèque, Président en exercice du Conseil européen, est tombé. La coalition gouvernementale dirigée par Mirek Topolánek (ODS, libéraux) a été renversée par une motion de censure, passée notamment grâce au ralliement de deux députés ODS et de deux anciennes députées du parti Vert (membre de la coalition gouvernementale).

 

S’ils n’avaient pas forcement prévu la chute du gouvernement ce jour, la déroute au Parlement a constituée une surprise relative pour les observateurs de la vie politique tchèque. En effet, la coalition gouvernementale, ne disposant de la majorité au Parlement que d’une voix, faisait office de « canard boiteux » dès sa prise de fonction. Plus que les algarades lyriques du Président Klaus, c’est d’ailleurs la situation politique instable du Premier ministre que les analystes pointait à la veille de la Présidence européenne. Cette dernière ne devrait pas trop pâtir du point de vue fonctionnel (beaucoup plus du point de vue du leadership) de la crise gouvernementale,  les administrations tchèques ayant eu le temps de se roder à l’exercice. En revanche, au niveau national, la démission du gouvernement a provoqué un vide de pouvoir, un appel d’air conduisant à un repositionnement des différents acteurs. Michel Perottino, Professeur de science politique à l’Université Charles et Secrétaire général du Centre français de Recherche en Sciences sociales (CEFRES) de Prague, revient pour Nouvelle Europe sur la nature et les conséquences potentielles de cette crise gouvernementale.

Que s’est-il passé au Parlement tchèque ? Comment expliquer la chute de la coalition gouvernementale ?

Premièrement, il convient de souligner que le système politique tchèque est un système parlementaire ; le rôle central est attribué au Parlement, et par là aux partis politiques. Le gouvernement repose sur un système de coalition, de répartition des postes, et chaque prise de décision nécessite de trouver un compromis au sein de cette coalition gouvernementale.

Deuxièmement, rappelons que les élections de 2006 ont débouché sur un partage des voix équilibrés (100/100) entre d’un coté les sociaux-démocrates et les communistes, et de l’autre la coalition de l’ODS, des Verts et Chrétiens-démocrates. Il aura fallu la défection d’un député social-démocrate pour que la situation se décante et que le deuxième gouvernement Topolánek obtienne la confiance au Parlement après des mois de tribulations. La donne a évoluée depuis 2007 et, pour des raisons internes aux partis ODS et Vert, la coalition a progressivement perdu sa majorité au Parlement. En d’autres termes, depuis quelques mois, le gouvernement Topolánek n’avait plus la capacité de faire passer certaines lois. De l’autre coté, l’opposition n’avait pas non plus réussie jusque-là à obtenir les voix nécessaire pour le renverser.

En mars, l’opposition a déposé une cinquième motion de censure, qui aurait dû échouer également, mais qui a finalement aboutie. Il importe de noter que ce sont d’anciens députés de la coalition qui ont voté contre le gouvernement (deux ODS et deux verts). Par ailleurs, dans un système parlementaire, lorsqu’une motion de censure est déposée, soit le gouvernement est certain de se maintenir et l’on vote immédiatement, soit il a la possibilité de retarder le vote pour expliquer aux députés pourquoi soutenir le gouvernement ; et c’est ce que Topolánek n’a pas fait. En d’autres termes, certes c’est notamment le parti social-démocrate qui a fait tomber le gouvernement, mais il n’y a pas vraiment eu en face de volonté de le sauver. À ceci, on peut avancer deux explications. Premièrement, nous l’avons dit, le gouvernement n’était pas en mesure de faire passer des lois. Deuxièmement, l’ODS remontait dans les sondages. Ainsi, ils ont probablement choisi de rationaliser la situation en vue des élections législatives et préféré abandonner le gouvernement.

En d’autres termes, diverses logiques sont à l’œuvre, ce n’est pas simplement un putsch social-démocrate…

Non, mais ça a été présenté comme tel dans les médias, qui ne sont pas toujours impartiaux. Une telle explication offre à la fois l’avantage de présenter l’ODS comme une victime et de dénoncer l’irresponsabilité de l’opposition sociale-démocrate et communiste (et ainsi de lier les deux) en temps de Présidence européenne. On est dans une situation assez paradoxale où les médias critiquent vivement la social-démocratie, tout en reconnaissant que le gouvernement, de toute façon, était paralysé. 

La logique de victimisation va assez loin : le 12 mai dernier était organisé à Prague un concert de soutien en l’honneur de l’ancien Premier ministre…

Quel rôle a joué l’exercice de la Présidence tournante de l’UE dans  la chute du gouvernement tchèque ? Paroubek (leader social-démocrate) l’avait présenté comme une des justifications au dépôt de la motion de censure.

La question n’était pas du tout celle de la Présidence européenne, d’autres enjeux sont à l’origine de la chute du gouvernement Topolánek, il y a eu une conjonction d’intérêts assez divergents. D’ailleurs, il n’y a pas eu de grandes confrontations entre libéraux et sociaux-démocrates sur les questions européennes. Certes, le parti libéral est peu européen, mais l’on ne peut pas dire que la Présidence tchèque de l’UE ait été marquée par un euroscepticisme explicite. Elle n’a pas fondamentalement altéré les choses dans un sens négatif. Ni dans un sens, ni dans l’autre d’ailleurs ; la Présidence tchèque a été celle du status quo.

Comment s’est négocié l’après Topolánek ? Quel a été le positionnement des différents acteurs de la vie politique tchèque ?

La suite a été déterminée par la logique inhérente au système parlementaire. D’aucuns ont critiqué l’idée d’avoir un gouvernement apolitique. Mais rien n’est mentionné dans la Constitution sur la nature du gouvernement, ce qui compte c’est qu’il reçoive la confiance de la Chambre des Députés. Donc la question était celle du soutien parlementaire, c’était d’ailleurs la condition posée par le Président Klaus pour la nomination de tout nouveau gouvernement. Actuellement, il suffit que les deux grands partis (ODS et Sociaux-démocrates) trouvent un accord pour garantir la majorité. Ce qu’ils ont fait.

Un tel accord a été trouvé plutôt rapidement. Qu’est ce qui a poussé ces deux partis rivaux, polarisant la vie politique tchèque, à s’entendre ?

L’accord est né d’un intérêt commun : déterminer la date des prochaines élections. Un compromis a été trouvé sur cette question, qui constituait le cœur des négociations. En fait, il s’agissait de s’entendre sans le montrer, de trouver un compromis sans pour autant former une coalition. Il a fallu dépasser l’antagonisme entre les partis mais également entre les personnes, Topolánek et Paroubek polarisant le paysage politique à l’approche des élections. Ils se sont mis d’accord sur l’organisation des élections, que chacun espère remporter afin de gouverner à partir de l’automne. Notons par ailleurs que les européennes ont pris plus d’importance parce qu’elles sont, pour les petits partis l’occasion de se montrer et de faire un bon score dans des élections qui restent de second ordre, tandis que pour les grands partis, l’enjeu est de montrer d’ores et déjà quel est son poids. De ce point de vue, l’ODS part sans doute avec un avantage sur son concurrent social-démocrate, puisque le paradoxe est que ce parti souvent qualifié d’eurosceptique est celui qui dispose de l’électorat le plus proeuropéen et par conséquent capable de se mobiliser pour ces élections.

D’autant que la défection, dans le sillage Vaclav Klaus, de quelques députés ouvertement opposés au traité de Lisbonne a atténué l’image eurosceptique de l’ODS, parti qui aime plutôt à se qualifier d’« euro-réaliste ». Par ailleurs, l’échec du parti (mort-né) créé, par un disciple de Klaus, simplement sur un programme anti-Traité de Lisbonne a œuvré à démontrer la faible solvabilité électorale d’un tel positionnement.     

Pour revenir à l’accord entre l’ODS et les sociaux-démocrates, il résulte donc moins d’un souci de garantir un exécutif fonctionnel en période de présidence européenne (ou de crise économique)  que d’une volonté de déterminer ensemble les règles du match à venir… 

Il faut bien voir deux choses. Premièrement, c’est une surprise que la motion de censure ait aboutie. Aucun des acteurs ne s’attendaient donc à devoir gérer une telle situation de crise. Bien entendu, la Présidence européenne a en quelque sorte dramatisé la situation et cette variable a été intégrée dans leurs discours. D’un coté, l’ODS reproche à l’opposition d’avoir fait chuter le gouvernement de manière irresponsable à un moment crucial. De l’autre, les sociaux-démocrates soucieux de déconstruire cette image étaient enclins au compromis ; et ils étaient même prêts à laisser le gouvernement en place jusqu’à la fin de la Présidence. Mais, du point de vue électoral, ça n’intéressait pas l’ODS. Deuxièmement, il faut savoir que pour ce parti, la question de la crise économique ne se pose pas. Ardent partisan du laisser-faire néolibéral, il considère que la crise aura des vertus d’assainissement. Il a d’ailleurs défendu ces derniers mois l’idée selon laquelle la crise de 1929 aurait duré moins longtemps si elle n’avait pas été gérée par la politique interventionniste du New Deal.

Et Mirek Topolánek fustigea d’ailleurs, au Parlement européen, le plan de relance de l’actuel Président américain, jusqu’à le décrire comme une « route menant en enfer ». Le Président Klaus, dans cette posture à contre-courant qui lui est chère, avait également présenté la crise économique comme le résultat d’une trop grande régulation étatique des marchés financiers.

À propos du Président Klaus, qui rappelons-le avait quitté en décembre de l’année dernière le parti libéral qu’il avait lui-même fondé, quel a été son rôle et son influence durant cette crise politique ? La perspective d’un vide politique dans lequel il pouvait s’engouffrer n’a-t-il pas poussé libéraux et sociaux-démocrates à s’entendre ?    

D’une certaine manière, effectivement. Et c’est notamment le fait des médias qui ont dramatisé la situation et affirmé que c’est in fine le Président Klaus qui profitera de cette crise gouvernementale. Néanmoins, en pratique, sa marge de manœuvre est assez restreinte. La Constitution confère il est vrai un certain rôle au niveau international au Président et stipule qu’il est censé prendre les rênes dans les cas où le gouvernement est dans l’incapacité (ou le refus) de jouer son rôle. Par là, Klaus peut tenter de revenir sur le devant de la scène. Mais la question n’est pas tant celle d’un vide provoqué par la motion de censure que le retrait volontaire des autres acteurs. Plus exactement, pour les deux grands partis, le dilemme est le suivant : se maintenir en première ligne pour empêcher Klaus de jouer un rôle ou rester en retrait dans la perspective des élections. La réponse passe par le nouveau gouvernement.           

Le 9 avril dernier, sur proposition des deux grands partis, le Président Klaus a nommé l’ancien Président du Bureau national de Statistiques, Jan Fischer, nouveau Premier ministre. Ce dernier a pris ses fonction le 8 mai, Mirek Topolánek ayant souhaité rester en place jusqu’au Sommet d’inauguration du Partenariat oriental, tenu la veille.

Que sait-on de la nouvelle équipe gouvernementale ? Quelle va être son mandat, ses priorités ? De quelle marge de manœuvre disposera le nouveau Premier ministre Jan Fischer ?

Ce gouvernement est le fruit d’un compromis entre les partis : les ministères ont été répartis de manière équilibrée entre d’un coté l’ODS et les Verts et de l’autre les Sociaux-démocrates. C’est un gouvernement dit « technique », c'est-à-dire apolitique, mais qui a néanmoins le soutien de ces trois partis. Ses membres ne sont pas encartés, mais ils ont été désignés respectivement par les partis, il y a ainsi des liens et affiliations qui peuvent jouer. La question est donc effectivement celle de la marge de manœuvre de Fischer et de ses intentions en tant que chef de gouvernement. Il est trop tôt pour y répondre, à ce stade le champ des possibles est extrêmement large. Certains le décrivent comme une personnalité transparente, qui risque d’être instrumentalisé par le Président Klaus. Mais ce dernier aurait pu, à l’instar de ce qui s’était passé après les élections de 2006, nommer un Premier ministre qui gouvernerait sans la confiance du Parlement. Au moment de la chute du gouvernement Topolánek, Klaus a annoncé qu’il ne désignerait qu’un Premier ministre capable de réunir une majorité parlementaire, il s’est ainsi fixé lui-même les limites de son action, il n’y était pas contraint. Il souhaitait à ce moment-là faire pression sur la classe politique, cela c’est un peu retourné contre lui. Ensuite, certains mettent en doute la volonté de Fischer de réellement gouverner. Mais c’est une personne qu’on est allé chercher, qui s’est engagée et mis en avant ; il est donc peu probable qu'il refuse de jouer son rôle. Il a d’ailleurs essayé, sans succès réel, d’imposer aux partis certains choix de ministres.

Le Président Klaus a ainsi de fait limité son pouvoir d’influence et par ailleurs annoncé ces derniers jours qu’il ne présiderait pas au Sommet européen de juin (perspective qui inquiétait à juste titre les médias étrangers) ; les deux grands partis soutiennent ce gouvernement qui par là sera à même d’assurer une majorité au Parlement, les ministres en tant que « techniciens apolitiques » n’auront pas les yeux rivés sur les échéances électorales. N’est-ce pas une configuration idéale pour la nouvelle équipe gouvernementale ?

En théorie oui, on rejoint d’ailleurs une logique mise en avant à l’époque par Václav Havel, où il s’agissait d’échapper à la logique des partis. Mais le gouvernement aura besoin du Parlement pour faire passer ses lois. Or, son mandat va coïncider dans une large mesure avec la trêve estivale. Par ailleurs, en perspective des élections, les deux grands partis auront intérêt à se différencier, voir à s’opposer ; des tiraillements pourraient donc se répercuter au sein du nouveau gouvernement. Les ministres seront peut-être insensibles aux échéances électorales (notons qu’un résultat à nouveau équilibré lors des législatives et l’incapacité de trouver une coalition pourra conduire ce gouvernement à rester en place jusqu’à ce qu’une solution alternative ne soit trouvée, ce qui en 2006 avait pris plusieurs mois), mais inversement il est peu vraisemblable que le gouvernement Fischer soit exempté de critique de la part des partis qui trouveront certainement toujours de bonnes raisons de manifester à haute voix leur désaccord pour mieux se positionner sur le marché électoral.

Pour aller plus loin :

A lire

  • Revue d’études comparatives Est-Ouest. 40-1, « La République tchèque de l’intégration à la présidence del’Union européenne », mars 2009. Numéro coordonné par M.-C. MAUREL et M. PEROTTINO
  • PEROTTINO M., « Partis politiques tchèques et clivages fondamentaux : une pertinence retrouvée », in J.-M. De Waele (dir.), Quels clivages partisans pour l'Europe centrale et orientale ?, Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, 2004, p. 71-90

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