Retour de la crise économique en République tchèque ?

Par Martin Janíčko | 26 décembre 2010

Pour citer cet article : Martin Janíčko, “Retour de la crise économique en République tchèque ? ”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 26 décembre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/986, consulté le 28 octobre 2020

Petite économie ouverte, la République tchèque a été frappée par la crise économique mondiale notamment en raison de son ouverture au commerce - les exportations et les importations représentent plus de 100 % de son PIB. Comme dans la plupart des économies européennes, le PIB national a chuté considérablement : en 2009, il s'est contracté de 4,1 %.  À présent, il semble que la pire phase de la crise soit passée et peut-être même surmontée. Pourtant, on pourrait s'attendre à une « deuxième phase ».

Pourquoi ? Plusieurs raisons peuvent être avancées. Le nouveau gouvernement (dont le premier ministre Petr Nečas) aimerait bien lancer des mesures d'austérité budgétaire inédites. Est-ce que cette décision peut mettre l'économie de nouveau en crise ou en récession ?

Un peu de théorie budgétaire...

Il y a plusieurs possibilités par lesquelles la République tchèque pourrait être frappée de nouveau. Arrêtons-nous un instant sur le mécanisme de « multiplicateur des dépenses publiques ». Ce multiplicateur est originairement lié à Richard Kahn (avec ce qu'on appelle « le multiplicateur d'emploi »), mais avant tout à John Maynard Keynes. C'est lui qui l'avait quasiment « découvert » et décrit dans le plus célèbre de ses ouvrages, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936). Le principe de multiplicateur est surtout lié à la propension marginale à consommer. Cette propension est grosso modo le rapport de la variation des dépenses de consommation en fonction du revenu disponible ou du revenu issu de la richesse précédemment accumulée. Elle s'appuie sur le principe suivant : si je consomme, il faut que je dépense ; si je dépense une partie de mon revenu, ces dépenses constitueront une partie d'un revenu de quelqu'un d'autre, qui va en ensuite partiellement dépenser à son tour.

C'est aussi comme cela comme qu'on crée la richesse : par la demande des ménages ainsi que par la demande des autres agents économiques. Ce qui rend le degré de cette propension intéressant, parce qu'il est toujours vrai que plus grande est la propension marginale à consommer, plus grand est également le multiplicateur des dépenses publiques, et donc plus important est aussi l'effet final de la politique budgétaire du gouvernement.

En règle générale, la propension à consommer croît si les perspectives économiques sont bonnes et/ou si l'économie se trouve dans une phase de croissance. En revanche, elle diminue si les perspectives économiques sont plus sombres et/ou si l'économie se trouve dans une phase de récession. Plusieurs autres facteurs l'influencent, par exemple les différences culturelles (aux États-Unis, elle est traditionnellement plus importante qu'au Japon), la volatilité des marchés financières, etc. Néanmoins, même si la propension marginale à consommer est maintenant assez faible  en République tchèque - elle est estimée autour de 0,2 - ça signifie tout simplement qu'une augmentation des dépenses publiques d'une seule unité conduira à une hausse de PIB par environ 1,12 unités. Il faut dire en même temps qu'on ne compte pas  l'effet d'éviction » (crowding out) des investissements par la hausse des taux d'intérêt. Cet effet « accompagne » normalement l'effet de multiplicateur, mais il est empiriquement très faible en temps de récession économique, et pourrait donc être mis de côté. C'est pour cela avant tout que les politiques gouvernementales restent toujours importantes !

Revenons aux conséquences d'une politique d'austérité budgétaire  tchèque. En premier lieu, il faut bien comprendre le risque de ralentissement de l'économie à l'intérieur du pays.  Prenons donc l'exemple suivant (lequel on peut bien adapter aux conditions actuelles en Tchéquie) : supposons qu'un gouvernement décide d'acheter une partie d'autoroute de 20 kilomètres. Cela va lui coûter, disons, 10 milliards de couronnes thèques (c'est-à-dire environ 800 millions d'euros). Le gouvernement va alors se munir de la somme sur un marché financier, puis va charger un constructeur local de construire cette autoroute et finalement lui payera la somme susmentionnée. Supposons donc maintenant que l'effet complet sur le PIB demeure autour de 1,12 ; autrement dit que le PIB - dans notre exemple - va augmenter non pas seulement 10 milliards dépensés initialement par le gouvernement, mais de 11,2 milliards (en omettant l´effet d'éviction). Alors le même effet, mais dans le sens contraire, est à attendre si le gouvernement baisse ses dépenses, ce qui est maintenant le cas pour la Tchéquie : les projets pour construire des autoroutes et des chemins de fer ont été récemment réduits de plus de 25 % par rapport à l'année précédente.

Le risque de l'interdépendance commerciale

Cependant,  le plus inquiétant est que ce n´est pas seulementla République tchèque qui est en train de se procurer de telles mesures : les autres pays européens s'y mettent aussi. Les médias et les hommes politiques le répètent, il faut stabiliser des finances publiques à travers toute l'Europe. Par contre, on est rarement confronté aux questions comme  la suivante : que se passera-t-il si les mesures d'austérité ont lieu parallèlement et simultanément ? Dans ce cas, la crise peut s'avérer beaucoup plus longue que prévue. Pour la République tchèque, dont les principaux partenaires commerciaux sont l'Allemagne, la Slovaquie et la Pologne, l´impact des mesures visant à réduire la dette publique aussi bien que le déficit budgétaire s'annonce beaucoup plus significatif. 

La simultanéité des prises des mesures pourrait bien s'avérer néfaste à la consolidation des finances publiques elle-même. À cause des restrictions budgétaires chez ses principaux partenaires commerciaux et étant donné le degré d'ouverture de l'économie tchèque, il n'y aurait donc pas d'exportations soutenant l´économie pendant la baisse des dépenses publiques. En conséquence, les recettes du gouvernement baisseront et les dépenses dites « obligatoires » vont encore remonter (notamment à cause de la hausse du chômage). Or, les mesures de restriction budgétaire s'annoncent encore plus strictes dans un futur proche, avec un possible impact sur la croissance économique encore plus marqué.  

Bien que le scénario présenté ci-dessus soit peut-être le pire possible (les exportations vers l'Allemagne ont considérablement progressé depuis le début de l'année), il reste toujours à espérer que la stratégie d'austérité budgétaire du nouveau gouvernement n'amènera pas l'économie tchèque vers un nouveau déclin.

En effet, un autre problème se pose : au lieu d'utiliser des mesures plus équilibrées, comme par exemple 50 % pour la hausse de taxation et en même temps 50 % pour la baisse des dépenses, on recourt à 10 % de taxation ciblant les classes plutôt moyennes, et 90 % pour la baisse des dépenses publiques (ce qui affecte, bien évidemment, les classes moyennes là encore).

Or ce ne sont pas seulement les économistes keynésiens qui proposent de combiner les mesures de limitation les dépenses avec des mesures visant à augmenter les recettes. C'est avant tout l'OCDE, le FMI et d'autres institutions qui l'exigent ou le suggèrent. En outre, ils conseillent aussi qu'on taxe d'abord les plus riches. Ce qui est en conformité avec la logique de multiplicateur des dépenses : si les agents économiques les plus riches sont taxés plus que les acteurs des classes moyennes, on obtient non seulement davantage de recettes, mais aussi un effet de taxation beaucoup plus prononcé sur le plan macroéconomique. Comme la propension marginale à consommer diminue avec le revenu, il est préférable qu'on taxe plus ceux qui gagnent plus, car l'effet stimulant de leurs épargnes sur une économie ne se montre qu'après un certain temps sous forme d'investissements (on parle alors de « fuites »). Par contraste, l'effet de la consommation est beaucoup plus rapide.

Une relance tchèque sur le fil

Apparemment, le gouvernement tchèque ne veut pas entendre de pareils arguments et fait davantage confiance aux exportations et à la compétitivité tchèques. Hélas, il reste encore assez de pièges à éviter pour la République tchèque, dont une partie est tout à fait hors de contrôle de son gouvernement : avant tout la situation économique et budgétaire chez ses partenaires commerciaux. On peut donc se demander si la crise économique en République tchèque ne se répétera pas trop vite.

Comme l'a dit Paul Krugman (économiste américain d´inspiration keynésienne) plus tôt cette année, le seul pays qui a récemment réussi l'austérité budgétaire sur le plan économique fut l'Irlande en 1987. La liste des pays qui ont échoué est considérablement plus longue. Pourvu que cette liste ne soit pas élargie par la République tchèque.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • Aglietta, M. (2006) Macroéconomie financière. Paris : La découverte, collection Repères
  • Duménil, G., Lévy, D. (2000) Crise et sortie de crise. Ordre et désordres néolibéraux. Paris : Presses Universitaires de France
  • Janssen, R. (2010) Cuts, austerity and fiscal pain: the way into prolonged stagnation. Bruxelles : European Trade Union Confederation/Conféderation européenne des syndicats
  • Keynes, J.M. (1936) The General Theory of Employment, Interest, and Money. Orlando, Florida : HBJ Edition (1964)
  • Lavoie, M. (2004) L´économie postkeynésienne. Paris : La découverte, collection Repères
  • Lemoine, M., Pavot, J. (2009) Les effets de la crise sur la croissance à long terme. Paris : Banque de France

Sur Internet

Source photo : Part of 2 Kč Czech crowns, par saturn h, sur flickr

 

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