Région balte : enfin une approche différenciée des Etats !

Par Pascal Orcier | 16 décembre 2010

Pour citer cet article : Pascal Orcier, “Région balte : enfin une approche différenciée des Etats !”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 16 décembre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/926, consulté le 13 août 2022

Comment sortir de l’appellation « balte » ? Les politiques comme le grand public ont toujours tendance à considérer la région balte comme une entité régionale si évidente et commode que l’on conçoit difficilement qu’il pourrait en être autrement. Le temps aidant, les choses sont-elle en train de changer ?

L’unité régionale est historiquement fictive et n’a pris sens que dans le contexte de son intégration forcée à l’Union soviétique de 1940 à 1990. À cette époque, une mise en avant de l’unité de l’ensemble balte permettait de dénoncer les conséquences du pacte Ribbentrop-Molotov d’août 1939. Dans le cadre des approches régionales de l’Union soviétique, l’ensemble balte prenait sens par son peuplement non slave, son caractère, ou son exotisme « occidental » et son intégration tardive par rapport aux autres républiques. L’ensemble balte a pris ensuite sens dans la contestation du régime dans les années 1980, et les trois républiques ont été les premières à proclamer la restauration de leurs indépendances respectives, puis à rejeter l’adhésion à la Communauté des États Indépendants (CEI) en 1991.

Des processus et démarches parallèles 

Par la suite, la question de l’adhésion des trois républiques à l’Union européenne et à l’OTAN, s’est exprimée sous la forme de demandes décalées dans le temps de la part de chacune d’elles (la Lettonie a déposé sa candidature à l’adhésion à l’Union européenne le 13 octobre 1995, l’Estonie le 24 novembre 1995, la Lituanie le 8 décembre 1995 ; les candidatures à l’OTAN ont été également étalées dans le temps : Lituanie en janvier 1994, Lettonie en 1995). Ces demandes ont toutefois fait l’objet d’une approche commune de la part de ces deux institutions. Pour l’OTAN, l’ancienne appartenance de la région à l’Union soviétique, le voisinage immédiat et la question des relations de l’Alliance avec la Russie posaient des problèmes spécifiques, par rapport aux autres États de l’ancien bloc de l’Est alors candidats. Cette situation avait entraîné un rejet des candidatures baltes en 1997 et la recherche de solutions alternatives. L’adhésion des trois républiques à l’Alliance atlantique n’a été possible que grâce à un accord spécifique conclu entre les États-Unis et la Russie, mais n’est intervenue que lors de la seconde vague d’élargissement de l’Alliance en 2004 (en plus des trois républiques baltes, il y avait la Slovaquie, la Roumanie et la Bulgarie la première vague avait concerné la Pologne, la Hongrie et la République tchèque en 1999).

Pour ce qui est de l’adhésion à l’Union européenne, la région a sans doute souffert d’un déficit d’image et d’un manque d’information auprès des citoyens de l’Ouest. La disparition des trois États de la carte politique du continent pendant cinquante ans y est pour beaucoup. Malgré la constitution par Bruxelles en 1997 d’un « groupe de tête » d’États plus avancés en vue d’une première phase d’élargissement de l’UE en Europe centrale et orientale (dont faisait alors partie l’Estonie, avec la Pologne, la Hongrie, la Slovénie et la République tchèque), c’est finalement ensemble que les trois républiques baltes sont entrées dans l’UE le 1er mai 2004, puis dans l’espace Schengen en décembre 2007. Donc, l’approche commune l’a finalement emporté sur l’approche individuelle.

Le phénomène s’est poursuivi. Durant les années qui ont suivi l’adhésion à l’UE, les forts taux de croissance économique enregistrés par les économies baltes ont fait perdurer l’idée d’unité de la région. On parlait alors des « tigres baltes », qui affichaient une croissance insolente et enviable (supérieure à 10% par an), et contre laquelle plusieurs institutions financières mettaient en garde les trois États, tant le risque de surchauffe était jugé élevé. La suite est connue.

Les éléments précédemment évoqués peuvent expliquer le maintien de l’appellation d’ensemble « balte », d’autant qu’il est toujours difficile de la remplacer par autre chose ! Le géographe travaillant sur cette région reste confronté au même dilemme : comment rendre compte de la région ? Comment intégrer cette région à un ensemble géographique pertinent, sans risquer de faire passer au second plan chacun de ces petits États, voire de les marginaliser ? C’était le cas à l’échelle de l’Union soviétique, puis de l’ensemble géographique formé par les PECO à partir de 1993, puis de « l’Europe de l’élargissement » en 2004. Dans tous les cas, les États baltes « pesaient » peu à côté de la Pologne ou de la Roumanie ! Et du point de vue cartographique, ils se trouvaient inévitablement cantonnés à former l’appendice septentrional d’un ensemble partant de la mer Noire jusqu’à l’Oder.

Quelle(s) appartenance(s) régionales de ces États en Europe ? 

Les géographes ne sont pas tous d’accord concernant les appartenances régionales des États concernés. Yves Lacoste classe les trois États dans l’Europe médiane, ensemble incluant tous les États situés entre le Rhin et les frontières de la Russie, Balkans inclus ; tout comme Georges Castellan dans sa définition de l’Europe centrale. Ils sont en revanche exclus de ces deux définitions géographiques par G. Wakerman et M. Foucher.

Les géographes des États concernés revendiquent pour leur part des appartenances différenciées, qui varient selon les États. Les atlas lituaniens classent la Lituanie dans l’Europe du Nord (Šiaurės Europa), tout en le faisant apparaître sur la planche Europe de l’Est (Rytų Europa) aux côtés de la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, mais pas sur la planche Europe centrale (un ensemble massif incluant la Suisse, l’Allemagne, la Pologne, l’Autriche, la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie). Un manuel scolaire estonien classe également la région balte dans son ensemble dans l’Europe du Nord (Põhjamaad), bien que de nombreuses représentations et auteurs n’incluent que l’Estonie dans ce groupe. Dans chaque cas, est-ce le résultat d’une stratégie régionale nationale ? Du poids des représentations ? De la construction de nouvelles identités régionales dans les processus de recompositions qui animent l’ex-Europe de l’Est ?

Le fait est que des problématiques spécifiques à chaque État se sont substituées à l’approche régionale classique. Cela s’explique en partie par le changement d’échelle de l’approche régionale, qui concerne désormais l’ensemble de l’espace baltique, depuis le Jutland jusqu’à la Néva. En effet, bon nombre de problèmes communs aux États riverains de cette mer sont désormais traités via les structures de coopération régionale, renforcées depuis 2009 par l’adoption par la Commission européenne de la Stratégie pour la Baltique. D’autre part, force est de constater que chacun des États baltes connaît des trajectoires politiques et économiques qui ne cessent de se différencier !

Des trajectoires nationales singularisées 

La crise financière qui a éclaté en 2008 a été un grand révélateur de ces évolutions. La Lettonie touchée de plein fouet par la crise bancaire, s’est trouvée en situation de quasi faillite, a dû faire appel au FMI et engager une délicate opération de dévaluation interne. À l’opposé, l’Estonie, grâce à la constitution de réserves et à une meilleure orthodoxie budgétaire (qui la rapproche sous cet aspect davantage de ses voisines nordiques) est parvenue, malgré une baisse sensible de son PIB, à assurer ses obligations, et même à fournir une aide financière à sa voisine lettonne ! Cerise sur le gâteau, les ministres des Finances de l’UE ont donné leur aval le 15 juillet dernier, après celui du Parlement européen et de la Banque centrale européenne, à l’adoption de l’euro par l’Estonie le 1er janvier prochain.

Les dirigeants politiques des États européens semblent prendre acte de l’obsolescence de la notion et du caractère factice de l’ensemble balte. La chancelière allemande Angela Merkel a ainsi effectué une visite officielle les 6 et 7 septembre 2010 uniquement en Lituanie et en Lettonie ; sa visite mettait l’accent sur la question de la dépendance énergétique des deux républiques, qui s’est renforcée depuis l’arrêt définitif le 31 décembre 2009 du dernier réacteur de la centrale nucléaire d’Ignalina et la mise en route d’un nouveau projet de centrale commune.

L’Estonie n’a pas été concernée par cette visite. Doit-on s’en étonner ? Elle est certes concernée par la future centrale nucléaire que les trois républiques prévoient de construire en coopération avec la Pologne d’ici 2020. Mais il se trouve que sa situation énergétique est moins critique que ses deux voisines du sud, étant donné que l’Estonie assure en partie ses besoins énergétiques grâce à l’exploitation et la valorisation des gisements de schistes bitumineux situés dans le comté d’Ida-Viru (est), et qu’elle est en outre raccordée au réseau énergétique finlandais via un câble sous-marin (Estlink), opérationnel depuis 2007 ; un second câble doit en outre entrer en service en 2014.

Avant Mme Merkel, le Premier ministre français François Fillon avait effectué une visite officielle à Riga le 23 mai 2008, puis à Tallinn les 29 et 30 mai. La Lituanie dans laquelle il s’était rendu en 2007 ne faisait alors pas partie de son agenda. L’Estonie et la Lettonie sont davantage concernées par les problématiques d’intégration des populations russophones. Ce qui continue à lier les trois républiques entre elles est le thème du transit ferroviaire, en particulier celui à destination ou en provenance de Biélorussie. Des évolutions politiques de ce pays enclavé dépendent sans doute bon nombre de problématiques régionales et également communautaires.

L’adoption de l’euro par l’Estonie le 1er janvier 2011, et par elle seule, illustre ainsi l’idée que pour la première fois dans un domaine touchant l’intégration communautaire, l’approche étatique l’emporte finalement sur l’approche régionale ancienne du bloc balte.

 

Pour aller plus loin 

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • Lacoste Yves, "Hérodote", n° 48, 1998 
  • Foucher Michel, "Fragments d'Europe", Fayard, 1993
  • Bayou Céline, "Itinéraires baltes, Estonie, Lettonie, Lituanie", Regard sur l'Est, 2005
  • Castellan G., Histoire des peuples de l’Europe centrale, Fayard, 1994
  • Wakerman G., La Nouvelle Europe centrale, Ellipses, 1997
  • Les manuels de géographies : Baltrušaitis M., Žemė. Geografijos atlasas mokyklai, Briedis, 2006 ; et Andrejevienė D., Pasaulio atlasas, Alma littera, 2008 ;  Kukk K., Geograafia põhikoolile 5. osa, Avita, 2004
  • Les analyses de Mindaugas Jurkynas, Fidèles et infidèles baltes, in Bayou C. (dir.), Itinéraires baltes, Estonie, Lettonie, Lituanie, Ed. Regard sur l’Est, 2005, p.13-17

Source photo : Mi butto o non mi butto?, par lonesome:rider sur flickr