L'Estonie et la Lettonie, deux pays Baltes limitrophes, ont adhéré à l'Union européenne avec un même résultat au référendum : 68% des votants pour l'adhésion. Pourtant, aujourd'hui, l'Estonie reste largement pro-européenne, alors que la Lettonie est le deuxième État membre le plus eurosceptique de l'Union, juste après le Royaume-Uni.
Avant l'élargissement de 2004, les pays baltes étaient considérés comme les pays candidats les plus critiques à l'égard de l'Union européenne. En 2003, seulement 38% des Estoniens pensaient que l'adhésion à l'Union européenne serait une bonne chose, ce qui faisait de l'Estonie le plus eurosceptique des futurs nouveaux États membres. En Lettonie, le pourcentage n'était que de 46%, ce qui classait ce pays à la troisième place sur le podium de l'euroscepticisme, juste derrière l'Estonie et la République Tchèque.
À l'époque, ce faible soutien s'expliquait par l'importance de la minorité russe dans ces deux pays, ainsi que par la crainte de perdre à nouveau une partie de leur indépendance retrouvée en 1991 après une longue occupation soviétique, mais également par certaines raisons économiques. On craignait que l'entrée dans l'Union européenne soit source d'inflation et de réduction des subventions pour l'agriculture, notamment en Lettonie. Après l'adhésion de 2004, on a observé un accroissement progressif du soutien de la population estonienne à l'Union européenne tandis qu'en Lettonie le soutien a quelque peu augmenté en 2006-2007, avant de replonger d'autant par la suite. La question qui se pose est claire : quels sont les facteurs à l'origine de cette différence notable entre deux pays Baltes dans l'évolution de leurs opinions publiques ?
Les craintes et la réalité après le 1er mai 2004
Après l'adhésion, nonobstant le pessimisme antérieur, les eurobaromètres ont révélé une satisfaction croissante des Estoniens à l'égard de leur vie, atteignant presque la moyenne de l'Union européenne. Cette satisfaction peut en partie s'expliquer par une expansion rapide de l'économie, un accroissement des revenus et un faible taux de chômage. Ce sont probablement les raisons pour lesquelles, en 2006, selon les sondages, les Estoniens ont accepté l'adhésion et ont reconnu que l'Union européenne avait un impact positif sur leur bien-être. Quant à l'inflation, elle a été peu importante en 2004, voire plus faible que les années précédentes. Cela pourrait expliquer pourquoi les Estoniens n'ont pas attribué la hausse de 2006 à l'Union européenne, mais plutôt au « réchauffement » de l'économie.
À l'inverse, en Lettonie, en 2004, le taux d'inflation a augmenté de 2,9% à 6,2%, et il s'est encore accéléré dans les années suivantes. L'inflation en Estonie et en Lettonie a été provoquée avant tout par les trois facteurs suivants : l'accroissement rapide de l'économie, celui des salaires et la diminution du chômage. Cependant, l'évolution différente du taux d'inflation juste après l'adhésion trouve son explication dans le fait que l'Estonie ait lié sa monnaie à l'euro depuis 1999, l'époque où l'euro était objet de spéculation contre le dollar américain, tandis que la Lettonie n'a indexé le lats (sa monnaie nationale) à l'euro qu'en 2004 quand l'euro était apprécié fortement et le lats, inversement, déprécié par rapport à l'euro. D'où un accroissement instantané des prix en Lettonie après l'adhésion qui, en créant un effet de choc, a augmenté rapidement le taux d'inflation. De ce fait, les Lettons ont été les seuls à mettre en avant les problèmes d'inflation dans les sondages d'eurobaromètre pendant les années 2004-2006. Encore en 2007, plus des trois quarts des Lettons l'ont considéré comme le problème majeur de leur pays. Même si, comme en Estonie, l'économie lettone a connu une croissance très rapide après l'adhésion, la satisfaction des Lettons vis-à-vis de leur niveau de vie n'a guère augmenté ; elle est restée l'une des plus faibles au sein de l'Union européenne.
Un autre facteur qui a probablement contribué à faire naître une perception différente de l'Union européenne dans les deux pays est la politique agricole commune (PAC). Il s'agissait, plus précisément, de la réforme des subventions agricoles entraînée par l'élargissement. En Lettonie, celle-ci a été considérée comme une suppression des aides directes de l'État ayant ainsi un impact négatif sur l'agriculture, alors qu'en Estonie le même problème n'a pas été soulevé. En réalité, la réforme a consisté en un découplage progressif des subventions à la production pour se concentrer sur le développement rural. L'Estonie et la Lettonie ont bénéficié, tout comme les autres nouveaux États membres, d'une grande part des fonds de l'Union européenne. Par conséquent, les revenus des fermes en Estonie et en Lettonie ont doublé après cette réforme.
Malgré cela, l'action de l'Union européenne en matière d'agriculture était perçue négativement en Lettonie. Après la chute de l'Union soviétique, les pays d'Europe centrale et orientale (PECO) ont dû reconstruire leur agriculture dévastée, ce qui a entraîné des structures agricoles divergentes. L'Estonie s'est caractérisée par une répartition de la terre agricole presque égale entre les petites fermes privées et les entreprises, tandis qu'en Lettonie il y avait une prédominance quasi totale des petites fermes individuelles. Lors du développement et de la modernisation de l'agriculture, favorisés par la PAC, les petites fermes individuelles ont dû se consolider afin de devenir plus efficaces. Ce dernier point peut éclaircir le fait qu'en Lettonie le soutien à l'Union européenne est particulièrement faible dans les régions rurales.
La situation politique en Estonie et en Lettonie
La satisfaction à l'égard de la vie politique dans le pays est généralement en concordance avec le soutien à l'Union européenne. En général, en Europe occidentale, le soutien au gouvernement national semble favoriser le soutien à l'intégration, alors que dans les nouveaux États-membres, la relation semble plus ambigüe. Dans certains sondages organisés dans les PECO, il a été observé qu'au sein des pays où la population est la moins satisfaite de la vie politique, le soutien à l'intégration européenne est plus élevée que dans les pays où la population est en adéquation avec la politique nationale. Or, ce n'est pas le cas en Estonie et en Lettonie. L'Estonie se distingue par une satisfaction élevée vis-à-vis des autorités publiques, alors qu'en Lettonie la population s'est montrée beaucoup plus méfiante à l'égard de son gouvernement et de son parlement (Saeima).
En outre, un autre facteur commun à ces pays peut être examiné : celui de la minorité russe. Lors des référendums sur l'adhésion tenus en 2003, le résultat était négatif dans 5 régions (rajons) de la Lettonie, tandis qu'en Estonie, aucune région (maakond) n'a voté contre l'adhésion. Ces cinq régions lettones se caractérisent par une forte concentration des populations russophones. Plus généralement, la minorité russe en Lettonie paraît avoir davantage d'influence dans la politique du pays que celle d'Estonie, ce qui se reflète également dans les systèmes partisans des deux pays.
En Estonie, on peut compter de quatre à six partis politiques qui exercent une certaine influence sur la politique du pays. Parmi eux, le Parti du centre (Keskerakond), peut être considéré comme un représentant des intérêts de la minorité russe. Cependant, il ne s'agit pas d'un parti « russe » proprement dit, mais simplement du parti pour lequel la communauté russe en Estonie tend à voter le plus souvent et dans lequel certaines tendances eurosceptiques peuvent être observées. Tandis qu'en Estonie le Parti du centre est quasiment le seul à représenter les Russes, en on assiste à une ségrégation depuis le début des années 1990 entre les partis dits « russes », traditionnellement plutôt eurosceptiques, et les partis dits « lettons », qui sont plus pro-européens. Parmi les partis russes de tendance dominante on peut évoquer surtout l'union politique « Pour les droits de l'homme en Lettonie » (Par cilvēka tiesībām vienotā Latvijā) et le parti « le Centre de l'harmonie » (Saskaņas Centrs). Ce dernier est, par ailleurs, l'un des partis le plus populaire en Lettonie et le plus largement soutenu par la minorité russe.







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