Quand la PAC s’invite dans notre assiette

Par Virginie Lamotte | 4 novembre 2008

Pour citer cet article : Virginie Lamotte, “Quand la PAC s’invite dans notre assiette”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 4 novembre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/539, consulté le 17 septembre 2019

L’alimentation est partie prenante de notre quotidien : aspect central de notre survie et de notre (bonne ou mauvaise) santé, bien manger relève également de notre plaisir. En Europe, on aime à parler de notre culture culinaire. Comment percevons-nous cette alimentation (dont nous aimons tant parler) ? Entre la PAC et la table, il n’y a qu’un pas que nous vous invitons à franchir.

 

Les Européens face à leur gastronomie

En Europe, nous avons la chance de jouir d’une agriculture importante permettant notre subsistance alimentaire. Parler de tradition culinaire revient souvent à parler de gastronomie, que nous aimons vanter par-delà des frontières. En effet, la nourriture est un fort symbole de notre identité nationale, mais pas seulement : les traditions régionales et locales sont fortement valorisée. En outre, nous connaissons tous des recettes de nos grands-mères qui rendent les déjeuners familiaux si uniques !

Chaque pays est ainsi fier de présenter ses spécialités lors de salons, de réceptions ou de forums, et ce même si l’alimentation n’est pas le sujet principal. Il aura à cœur de faire découvrir ses mets, ses vins et alcools traditionnels, ses fromages, ses chocolats, etc. Les fêtes traditionnelles, telles que Pâques ou Noël en sont des exemples bien spécifiques. Les volailles ne seront pas préparées de la même façon : rôties ou farcies à l’Ouest, elles seront souvent associées à une sauce plus sucrée composée de baies en Finlande. Le chou, qui a tendance à se raréfier dans la vieille Europe (si l’on excepte l’Autriche et l’Allemagne), est très présent encore dans les cuisines hongroise ou tchèque.

Le cuisinier Bernard Fournier, vice-président d’Euro-Toques International, dans un entretien accordé à Notre Europe, distingue en place de la vieille et de la nouvelle Europe, l’Europe du vin (plus au sud et latine) et l’Europe de la bière (plus au nord). Les nouveaux États membres sont classés parmi l'Europe du vin, bien que ceux-ci soient également de grands consommateurs de bière (Pays baltes, Pologne, République tchèque), et ce en raison d’une sensibilité qualifiée de « méditerranéenne » dans l’appréciation de leurs traditions et arts culinaires.

Euro-Toques International est un lobby des chefs européens qui agit au quotidien pour que conjointement à la PAC, l’Union européenne mette en place une réelle politique européenne de l’alimentation, permettant le développement d’une véritable politique d’éducation à l’alimentation. Les différentes crises sanitaires en la matière, à commencer par la vache folle, n’ont fait que renforcer cette idée. Sujet hautement transversal, la cuisine permet à son niveau de connaissances et d’expertise, la préservation des particularités locales, régionales et nationales. En cuisine, peut-être davantage qu’ailleurs l’Europe des régions est reine.

La diversité gastronomique n’est pas uniquement le fait de produits, elle est également le fait de techniques. Un simple exemple : le bœuf. Ainsi, en premier lieu, la méthode de préparation de la viande n’est pas la même selon les États. Si en France, nous aimons la viande bien rouge et saignante, en Belgique ou en Suède, elle est comme « évidée » de son sang, lui donnant une couleur plus rosée, et souvent moins tendre. En second lieu, la cuisson. La tradition française la fait revenir au grill ou à la poêle ne peut concevoir une cuisson bouillie telle que faite par les Britanniques ou les Allemands pour leurs Köningsberger Klöpfeln (recette traditionnelle prussienne où les boulettes de viandes sont initialement bouillie avant de leur ajouter une sauce). La construction européenne et les différents élargissements ont ainsi permis à chacun d’entre nous de découvrir plus facilement les autres cuisines et de s’approprier de nouvelles techniques, de nouvelles associations de goûts, de nouveaux horizons. Cela a également permis aux cuisines de s’élargir sans perdre ce qui a fait leur spécificité et leur attrait. Ainsi, c’est un Finlandais qui a dernièrement remporté l’un des prix les plus prestigieux de cuisine, alors que la Finlande a été stigmatisée comme une zone de non-droit gastronomique par le Président Chirac lors d’un Conseil européen !

L’heure de la prise des repas est aussi très diversifiée. Il est par ailleurs significatif de voir que plus on va au sud de l’Europe, plus les repas sont pris tard (et inversement de plus en plus tôt en allant au nord). On retrouve assez généralement aussi ces « petits repas » tels que les goûters des enfants, les cafés, le tea-time britannique ou le fika suédois.

Par conséquent, comme pour d’autres domaines (littératures, arts, langues, etc.), la gastronomie souligne bien la nature de l’Europe – la diversité – et illustre à sa façon à merveille la devise européenne : unie dans la diversité. Elle est aussi révélatrice de nos modes de vie tant individuellement que collectivement.

La question du bio

En la matière, l’Europe est précurseur : en 2004, on y retrouve près de la moitié du marché des produits biologiques (13,7 milliards de dollars sur 27,8 milliards), et l’Allemagne en assimile 31% à elle seule. Sur les 15 premiers pays européens en terme de vente, le premier nouvel État membre est la République tchèque avec un marché s’élevant à 9 millions d’euros, suivie par la Hongrie et la Pologne (respectivement 3,1 et 1,6 millions d’euros).

Le bio connaît un développement considérable ces dernières années. Pourquoi un tel engouement ? Selon une étude du Centre for the Promotion of Imports from developing countries (Pays-Bas) de 2005, EU Market Survey 2005: Organic Food Products, c’est avant tout pour des raisons environnementales. Pour la grande majorité des Européens, consommer bio participe à la protection de notre écosystème. Viennent ensuite le bien-être animal et la sécurité alimentaire. Enfin, l’absence d’OGM et l’ancrage régional de ces produits est également un argument d’achat. Cependant, parmi les nouveaux États membres et pour nos voisins nordiques, la sécurité alimentaire prime (République tchèque, Suède, Finlande, Danemark) de même que le goût (Slovénie), cette raison étant par contre la moins citée pour l’UE-15.

Néanmoins, malgré la très bonne image dont jouissent les produits issus de l’agriculture biologique, ces derniers restent chers dans la plupart des pays européens. Ainsi, pour 43% d’entre nous, le prix constitue un frein réel (ACNielsen online survey on consummer behaviour and attitudes, 2005). Ces prix élevés sont aussi dus au fait que la surface consacrée à l’agriculture biologique soit encore relativement faible : elle ne représente que 6,5 millions d’hectares en Europe. Ici, c’est l’Italie qui tient le haut du tableau avec 954.000 hectares. Cependant, si on regarde ces mêmes chiffres par rapport au pourcentage de surface consacrée, c’est l’Autriche avec 13,6% qui figure en tête. La République tchèque avec 6,1% est à nouveau la première des nouveaux États membres, suivie par l’Estonie (5,2%), ces deux pays étant également parmi les nouveaux États membres avec les plus hauts niveaux de vie et où la demande et les exigences de leurs citoyens sont par conséquent potentiellement les plus fortes dans ce domaine.

Malgré leur coût, les produits bio font désormais parties intégrantes de notre quotidien. On les retrouve partout : tant sur les marches (des marchés spécifiquement bio apparaissent de plus en plus) que dans les grandes surfaces. Tous les champs de la consommation sont également concernés ; il ne s’agit plus exclusivement d’alimentation, ce sont aussi des produits ménagers, des textiles, etc. bio qui sont développés.

Et la PAC dans tout ça ?

À l’origine mise en place pour assurer l’approvisionnement alimentaire de chacun, les priorités de la PAC ont été redéfinies au cours du temps, et notamment sous l’impulsion des « citoyens-consommateurs ». Désormais, les questions de sécurité alimentaire priment, de même que celles de la préservation de la planète et du développement d’une agriculture plus équilibrée. Les Européens souhaiteraient voir la PAC jouer par contre davantage un rôle informatif sur la sécurité alimentaire, les questions de santé ou pour connaître les effets de l’agriculture sur l’environnement.

D’après le sondage Eurobaromètre Les Européens, l’agriculture et la Politique agricole commune en 2007 (Eurobaromètre Spécial 294, mars 2008), les priorités de la PAC devraient se concentrer sur des aspects plus alimentaires, tels que des prix raisonnables (43%) et des produits sains (42%). En matière de prix, ce sont les Grecs et les Slovaques qui tiennent le haut du pavé (66% et 65%) avec Chypre et Malte (62% et 60%). Pour ce qui est de l’aspect sanitaire, ce sont ici les Chypriotes, les Grecs et les Slovènes (73%, 65% et 58%) qui y accorde la plus grande importance. Ces chiffres sont donnés tous pays de l’Union européenne confondus. On peut ainsi noter que ces préoccupations sont particulièrement fortes dans les nouveaux États membres et que leurs attentes par conséquent n’en sont pas moins grandes en la matière.

Une autre acception de ce sondage concernait l’adaptation de la production agricole aux attentes des consommateurs avec une moyenne de 29% pour l’UE-27, où Chypre (46%), la Roumanie et la Slovaquie (42%) manifestent un intérêt tout particulier. En ce qui concerne la promotion de l’agriculture bio (24%), ce sont là la Suède (47%) et l’Autriche (44%) qui ont les plus grandes attentes en la matière.

86% approuvent le système européen de normes de qualités sanitaires et environnementales et souhaiteraient qu’il soit appliqué plus généralement aux importations agricoles. Pour ce qui concerne les normes environnementales, la Suède tient largement le haut du pavé (96%), devant la Belgique, la Grèce, Chypre et la Hongrie (94%). Ces chiffres sont quasiment les mêmes pour la sécurité alimentaire, auxquels on peut ajouter la Slovénie (96%).

Les résultats de ce sondage contredisent par contre une idée largement reçue : la PAC coûte trop cher et il faut changer cela. En effet, pour les Européens, le financement actuel de la PAC ne devrait pas être modifié (43%, 16% souhaitent même le voir augmenter) et celle-ci jouit d’une image plutôt bonne (52% sont satisfaits des évolutions de la PAC).

Cependant, point noir de cette étude, 53% des Européens n’ont jamais entendu parler de la PAC. À cet égard, seul 9% savait ce que la PAC était et ce pourquoi elle existait (34% la connaisse sans savoir ce qu’elle elle réellement). Ici, de très grandes disparités existent : si la France et l’Irlande sont en tête avec 65% et 63%, elles sont immédiatement suivies par la Slovénie (58%). Ici, les anciens États membres ne font pas honneur à une politique dont ils bénéficient depuis leurs tous débuts, telle l’Espagne et l’Italie (33%). Parmi les nouveaux entrants, alors que les agriculteurs français mettaient en garde contre une absorption polono-roumaine des subventions agricoles européennes, on peut constater ici que ces derniers (54% et 33%) n’étaient pas mus par les mêmes demandes qu’on leur attribuait. Il faut cependant noter qu’entre les résultats 2006 et ceux-ci datant de 2007, l’éducation autour de la PAC a bien fonctionné dans les nouveaux États membres, puisque des pays comme la Lituanie, la Lituanie et la Bulgarie connaissent de véritables bonds (+20 points)

La PAC est un sujet sensible pour nos politiques ; l’alimentation n’en reste pas moins un pour les citoyens. Contrairement à nos décideurs qui la perçoivent comme un ensemble d’outils et d’instruments politiques pour des applications pratiques, les « citoyens-consommateurs » voient la réalisation concrète de ces objectifs dans leur assiette. Ils y sont d’ailleurs de plus en plus sensibles et vigilants. À une époque où chacun à peur de se dissoudre dans la mondialisation, la cuisine tient encore et toujours une place toute particulière dans le cœur des Européens, dont ils sont prêts à défendre les intérêts.

Pour aller plus loin :

À lire

  • Notre Europe, Quel cadre pour l’agriculture après 2013 ?, projet de recherche coordonnée par Nadège Chambon « La PAC après 2013 », sous la direction de Jean-Christophe Bureau et Pierre Lepetit
  • "Les Européens jugent leur alimentation", Julien Zalc, in L’opinion européenne en 2007, sous la direction de Dominique Reynié, La Table Ronde / Fondation Robert Schuman, p. 129-143
  • Notre Europe, Rencontre avec Bernard Fournier, cuisinier, Vice-président d’Euro-Toques international, par Nadège Chambon, mars 2007 (accessible en pdf sur le site de Notre Europe)
  • Les Européens, l’agriculture et la Politique agricole commune en 2007, Eurobaromètre Spécial 294, DG Communication de la Commission européenne, mars 2008

Sur Internet

Source photo : sunday afternoon fika at stories, par Anna_t sur Flickr

 

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