Prisonniers des échos soviétiques - "Longue Vie" de Alvis Hermanis

Par Liza Belozerova | 25 décembre 2006

Pour citer cet article : Liza Belozerova, “Prisonniers des échos soviétiques - "Longue Vie" de Alvis Hermanis”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 25 décembre 2006, http://www.nouvelle-europe.eu/node/77, consulté le 24 septembre 2022

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Sans doute du côté Est le rideau de fer était beaucoup plus épais. Pendant que par des tours de magie dissidents, les gens de l’autre côté trouvaient l’accès aux voix culturelles et politiques de l’Ouest, les derniers demeuraient dans une ignorance totale.

En effet, le "camp socialiste" n'était pas partagé par un "mur" mais par une multitude de murs comme le souligne souvent Jacques Rupnik.

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Sans doute du côté Est le rideau de fer était beaucoup plus épais. Pendant que par des tours de magie dissidents, les gens de l’autre côté trouvaient l’accès aux voix culturelles et politiques de l’Ouest, les derniers demeuraient dans une ignorance totale.

En effet, le "camp socialiste" n'était pas partagé par un "mur" mais par une multitude de murs comme le souligne souvent Jacques Rupnik.

Non seulement le côté soviétique était un espace clos mais les gens étaient aussi enfermés dans un langage technique et des réalités imposés par l’Etat, pratiquement intraduisibles dans d'autres langues. Quinze ans après la chute de l’URSS, les hommes de culture s'embarquent pour une mission (presque) impossible : finalement raconter à l’Occident le passé et ses échos aujourd’hui. Tel est aussi Alvis Hermanis, un metteur en scène culte du théâtre letton, qui est en tournée en Europe depuis 2004 avec son spectacle muet "Longue Vie" (Gara dzive). Cette année, Hermanis était près de Paris, sur la scène du théâtre de l’Agora à Evry, où il a raconté encore une fois le destin tragique des vieux dans un appartement communautaire.

L'appartement communautaire est un des héritages les plus funestes de l’époque soviétique. Pendant que les jeunes ont réussi à s'en sortir, c’est les retraités qui en sont devenus les victimes. Piégés dans un espace limité, ils sont obligés d’utiliser le peu de place au maximum. Hermanis va au-delà de la réalité pour saisir une journée dans la vie d’un appartement communautaire d'un burlesque tragi-comique en restant toujours fidèle  à son style d’auteur. Il se sert bien d'outils modernes déjà devenus incontournables comme les effets de la « télé-réalité » ou le franchissement de la ligne ‘taboue’.  Dès que  les planches en bois sont enlevées du décor, on est forcé d’assumer un degré de voyeurisme devant trois pièces, une salle de bain et une cuisine bondés des meubles, des ustensiles et du décor éclectique qui reproduisent jusqu'au dernier détail un appartement communautaire. Rien n’est caché des spectateurs, ni les moments intimes sur les toilettes, ni toutes les nuances de la vie quotidienne, ni les odeurs particulières du poisson cuit ‘en direct’ qui inondent la salle. 

"Après 60 ans, on apprend qu'il n'y a plus besoin de parler" rappelle la plaquette, et le pari d'une pièce sans parole était risqué mais incroyablement ancré dans le vécu.

 Mais ce réalisme est trompeur, les vieux sont joués par des jeunes vedettes du Nouveau Théâtre de Riga, et à peine le spectacle est commencé qu’on voit des préservatifs trouver une autre utilité, les micros poussés dans la gorge pour en tirer des sons bizarres… Déjà gêné d’être forcés à observer des moments aussi privés, on se trouve plus déstabilisé par les transitions fluides entre le réel et le burlesque.  

Hermanis a réussi de produire un spectacle dans l’esprit beckettien avec la rythmique monotone inspirée par le simple passe-temps des personnages qui attendent un événement qui n’arrive jamais: ils occupent leurs temps par des activités inutiles et ridicules. Hermanis présente un message politiquement chargé mais emballé dans les meilleures traditions du théâtre absurde. On a tellement longtemps déploré l’héritage soviétique, que c’est bien le moment de commencer à en rire.