Présidence chypriote de l'UE : vers la fin du dialogue avec la Turquie ?

Par Anaïs Delbarre | 5 mars 2012

Pour citer cet article : Anaïs Delbarre, “Présidence chypriote de l'UE : vers la fin du dialogue avec la Turquie ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 mars 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1436, consulté le 20 octobre 2019

« Si ça continue comme ça, l’Europe devrait le dire clairement : on ne veut pas de la Turquie parmi nous. Je l’accepterais avec plaisir ». Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, fait un discours virulent lors d’une visite officielle en Allemagne en février 2011. Il y dénonce notamment la lenteur des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE).

La question chypriote reste l’un des obstacles les plus prégnants à l’adhésion de ce gigantesque État européen. Depuis 1974 et la partition de l’île en deux parties distinctes (le Nord étant peuplé de Chypriotes turcs et le Sud de Chypriotes grecs), les relations gréco-turques sont fragilisées. La présidence de l’Union européenne par la République de Chypre, qui débute le 1er juillet 2012, ne sourit donc pas aux dirigeants turcs. Ceux-ci menacent de geler les négociations européennes entamées depuis 2006 si le premier ministre chypriote prend la tête du Conseil de l’UE en juillet prochain.

La Présidence chypriote constitue-t-elle une réelle menace à l’adhésion turque ? Qu’en est-il de cette adhésion ? Le désir des Turcs de faire partie de la communauté des 27 n’est-il pas en voie d’essoufflement ? 

Rappel historique : la Turquie en prise avec son adhésion

Le désir d’adhésion turc est très fort depuis les années 60, seulement quelques années après le traité fondateur de 1957. En effet, en 1963 les accords d’Ankara prévoient déjà la mise en place d’une union douanière entre la Communauté économique européenne (CEE) et la Turquie. En 1987, la Turquie dépose officiellement une demande d’adhésion à la CEE. Ce n’est qu’en 1999 que le pays est officiellement candidat. Le 12 juin 2006 s’ouvrent alors les négociations d’adhésion, comprenant 35 chapitres. A la même période, la Croatie obtient le même statut.

Or les négociations d’adhésion de la Turquie prennent du retard : en 2013 la Croatie sera membre de l’Union européenne, ce qui est loin d’être le cas de son voisin turc. En outre, les négociations pour la Turquie sont remises en cause dès décembre 2006, suite au refus de la Turquie d’accepter le « protocole d’Ankara », qui étend l’union douanière entre l’UE et la Turquie à 10 autres États membres ayant rejoint l’Union en 2004, dont Chypre. Depuis 2008 le pays fait partie de l’Union pour la Méditerranée, organisation régionale lançée à l’initiative du Président français. La Turquie, en 2012, est essentiellement un « partenaire » économique et commercial de l‘Union européenne. 

La difficile intégration à l’Union européenne

En choisissant d’ouvrir des négociations avec la Turquie en 2006, l’Union européenne se lance plusieurs défis. 

De nombreux États européens, à l’instar de la France et de l’Allemagne, ne sont pas favorables à l’adhésion de la Turquie. Intégrer 74 millions de personnes vivant dans un pays où les richesses sont très inégalement réparties suscite la crainte au sein de l’Union européenne. Le pays tout entier serait en effet soumis à l’objectif 1 des Fonds structurels. Il faudrait également entamer une série de réformes à l’échelle européenne, telles qu’une réforme de la PAC (politique agricole commune) ou  du système de votes à la majorité qualifiée. L’Allemagne accepterait-elle d’avoir autant de voix que la Turquie lors des votes au Conseil ? Rien n’est moins sûr. Cette dernière cultive en outre la peur d’un déferlement de jeunes Turcs sur son marché économique. N’en était-il pas la même chose pour la Pologne ? Il semble pourtant que le fameux « plombier polonais » n’ait pas outrepassé ses frontières depuis 2004…Toutefois, il est plus question ici de valeurs et de différences culturelles que d’économie. 

Selon un rapport de suivi des négociations du 25 février 2011, émis par la Commission européenne, la Turquie aurait réalisé de nombreux progrès, notamment dans le domaine économique. Son taux de croissance est en effet très élevé par rapport à la moyenne des pays européens, et ce même en temps de crise (en 2010, il s'élevait à environ 8%). La Turquie entretient plus de la moitié de ses échanges avec l’UE. Malgré cela, des progrès sont encore attendus dans les domaines des droits de l’Homme et de la liberté d’expression. La normalisation des relations avec Chypre est elle aussi un pré-requis essentiel à une prochaine adhésion. 

La présidence chypriote de 2012 : symbole de l’ultime blocage qui retient la Turquie hors de l’UE

« Nous gèlerons tous nos rapports avec l’Union européenne », précise Recep Tayipp Erdogan en juillet 2011, concernant la présidence chypriote de l’Union en 2012. En l’absence d’un accord entre les deux parties avant juillet 2012, la Turquie affirme qu’elle cessera toute relation avec son partenaire européen. 

En effet, un des problèmes majeurs posé par la prochaine présidence chypriote est la présence d’une force militaire internationale dans les Balkans. Au vu de son futur statut de président du Conseil de l’UE, Chypre dirigera une partie des opérations de cette force militaire sous commandement européen. Or cette dernière est aussi formée de soldats turcs. Comment la Turquie réagit-elle à un tel scénario ? Un quotidien turc avait annoncé le retrait des militaires turcs de la force armée européenne des Balkans, ce qui constituait une décision plutôt radicale. Mais Erdogan, en ce début d’année 2012, semble plus apaisé : il affirme que le commandement chypriote des troupes ne sera pas un enjeu pour la Turquie. Peut-on espérer que cette présidence, très redoutée, soit facteur d’apaisement entre les deux États ?

Un nouveau cycle de rencontres entre la République de Turquie et la République de Chypre, organisé par les Nations Unies, se tient en ce moment à New York. Ban Ki-Moon, le secrétaire général des Nations-Unies, espère que ces rencontres permettront aux deux pays de résoudre une partie de leurs différends avant le 1er juillet 2012.

En outre, en Méditerranée orientale, au large des côtes de la République de Chypre, ont été récemment découvertes des réserves de gaz allant jusqu‘à environ 200 milliards de m3. Convoitées par toute la région (Liban, Syrie, Israël), dont la Turquie, ces gigantesques réservoirs représentent un enjeu de taille pour Chypre : la partie nord du pays, ainsi que la Turquie, clament haut et fort qu’une partie de ce gaz leur appartient. La question est loin d’être résolue en ce début 2012. Elle représente en tout cas un facteur d’explosion imminent entre les deux États en conflit depuis la "dictature des Colonels".  

Une attente trop longue… et trop dissuasive 

L’institut de recherches turc Tesev publie le 1er juin 2011 un sondage analysant le sentiment de la population turque vis-à-vis de l’adhésion à l’UE. 36% des Turcs n’envisagent pas l’adhésion avant 10 ans et 30% d’entre eux sont d’avis que leur pays n’intégrera jamais la communauté européenne. Le pessimisme règne. La Turquie, qui semblait depuis sa candidature en 1987 impatiente de rejoindre la communauté, a vu son désir décroitre au fil des années. La distance que semble prendre la Communauté européenne à son égard, à la fois à l’intérieur des États et dans les institutions communautaires, ne favorise pas l’enthousiasme turc face à sa probable entrée dans l’Union. La France, un des piliers de la création communautaire, et la Turquie sont depuis fin 2011 en conflit dû au vote d’une loi relative au génocide arménien. Perçue par la Turquie comme une profonde ingérence dans ses affaires intérieures, la loi française marque une énième rupture entre les deux Etats. 

Le nouveau mandat de Monsieur Erdogan, reconduit dans ses fonctions de Premier ministre depuis janvier 2011, est-elle prête a relancer les négociations ?

Fin septembre 2011, Abdullah Gül, Président turc, fait un discours à l’Université Humboldt de Berlin : « Les discussions sur l’adhésion devraient continuer. La Turquie devrait pouvoir les achever d’une manière juste et personne ne devrait essayer d’entraver ce processus avec des pseudos-arguments ». Visait-il la chancelière Angela Merkel, hostile à l’adhésion de la Turquie ? Ce discours laisse penser que le combat turc pour l’adhésion n’est pas encore dépassé, et que même si la population turque peine encore à croire à ce « rêve européen », ses dirigeants ont décidé de ne pas réprimer un désir d’Europe né il y a maintenant 25 ans.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • Vérez, Jean-Claude, Chaponnière, Jean-Raphaël, Turquie et Union européenne : un défi réciproque, Ellipses, Paris, 2005

Sur Internet

 

Source photo : Turkse Vlag, par Dickelbers, sur flickr

 

 

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