Pourquoi la Biélorussie est-elle étanche aux révolutions de couleur ?

Par Claudia Louati | 14 août 2010

Pour citer cet article : Claudia Louati, “Pourquoi la Biélorussie est-elle étanche aux révolutions de couleur ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 14 août 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/914, consulté le 13 décembre 2018

Le 7 janvier 2005, le Président Alexandre Loukachenko déclarait qu’il n’y aurait pas, au Belarus, de « révolution rose », « orange », ou « de la banane ». Le Président biélorusse faisait alors référence à la vague de « révolutions colorées » qui a déferlé sur l’espace eurasiatique entre 2000 et 2005. Si en Ukraine, au Kirghizistan ou en Géorgie, ces révolutions se sont soldées par un renversement du régime, le rassemblement populaire protestataire après l’élection de M. Loukachenko en 2006 a été rapidement dispersé, sans remettre en cause le pouvoir présidentiel. Comment expliquer l’échec de la « Révolution en jean », appelée ainsi en référence à la chemise brandie par un opposant à Minsk en 2005 ?

Le phénomène des « révolutions colorées »

Si elles ont eu lieu dans un contexte national particulier, les révolutions de couleur qui ont balayé l’espace postsoviétique depuis 2000 partagent un certain nombre de traits communs. La plus connue est bien sûr la Révolution orange ukrainienne, qui a amené au pouvoir le candidat de l’opposition Viktor Iouchtchenko contre le candidat soutenu par le président sortant, Viktor Ianoukovitch, à la suite de rassemblements contestataires massifs sur la place Maïdan à Kiev. Elles se définissent comme des manifestations urbaines spontanées et pacifiques faisant suite à des élections frauduleuses et qui aboutissent au renversement d’un régime et à l’arrivée au pouvoir de l’opposition sur le thème de la défense de la démocratie et de l’Etat de droit.

La répétition réussie de ce même schéma dans plusieurs Etats a pu faire croire à l’émergence d’une nouvelle « recette pour le renversement des régimes autoritaires » selon l’expression de Paul d’Anieri, inaugurant une nouvelle vague de démocratisation dans l’espace postcommuniste. Le cas du Belarus semble cependant contredire l’apparition d’un nouveau modèle. Le régime mis en place en 1994 a été défini par l’homme politique biélorusse Stanislau Chouchkevitch, lui même ancien président du pays (1991-1994), comme « néo-communiste » et se caractérise notamment par la concentration quasi exclusive du pouvoir entre les mains du président. Les élections de 2006 permirent la réélection de Loukachenko avec 82,6% des voix, son principal opposant Alexandre Milinkevitch n’obtenant officiellement que 6,1% des voix.

Des facteurs internes et externes pourtant favorables à une révolution électorale

En 2006, le Belarus présentait un certain nombre de caractéristiques qui auraient rendu possible le succès d’une révolution de couleur. On peut mentionner tout d’abord la relative unification de l’opposition autour d’un candidat commun, Alexandre Milinkevitch – le second candidat d’opposition ayant été largement effacé au cours de la campagne. Un deuxième facteur favorable à l’émergence d’un mouvement contestataire au Belarus avant les élections était le développement de la société civile. Celle-ci a joué un rôle particulièrement important dans les autres révolutions colorées, comme en Ukraine où l’action du mouvement Pora a été considérée comme centrale dans la mobilisation de l’opposition.

Dans la période précédant les élections de 2006, la coordination et la coopération entre les différentes organisations civiles biélorusses augmenta substantiellement. Un premier mouvement d’activistes se réunit autour du candidat Milinkevitch. Ils menèrent notamment deux campagnes civiques, Khopits ! (Assez !) et Za Svabodu (Pour la liberté), qui aboutirent à l’organisation d’un concert de rock avant les élections et à l’installation de tentes sur la Place d’Octobre au moment des manifestations postélectorales. On peut également souligner l’émergence de nombreux mouvements de jeunesse contestataires, comme le Front Jeune créée dès 1997 ou l’organisation Zubr (bison), interdite par le régime. Des facteurs externes, comme le phénomène de « diffusion » des révolutions de couleur ont pu également favoriser le développement d’un mouvement de protestation démocratique au Belarus. Les révolutions colorées ont semblé s’inscrire dans un mouvement de propagation entre les pays de l’ancien bloc communiste, facilité par les échanges entre activistes et le soutien des gouvernements « révolutionnaires » aux mouvements d’opposition démocratique dans les pays voisins.

Un contexte politique et institutionnel défavorable au succès d’un mouvement révolutionnaire

S’il existait des facteurs favorables au développement d’un mouvement de résistance capable d’organiser la protestation électorale contre le régime biélorusse, le contexte politique et institutionnel rendait quasiment impossible le succès d’une révolution colorée.

Tout d’abord, la relative unité de l’opposition avant les élections n’a pourtant pas permis de populariser la candidature d’Alexandre Milinkevitch, du fait de la monopolisation des outils de communication par le Président Loukachenko et de l’inexistence dans le régime d’une opposition institutionnalisée. En Ukraine à l’inverse, le succès de la Révolution orange s’est fondé sur la reconnaissance institutionnelle du pluralisme malgré les tendances autoritaires du régime. Victor Iouchtchenko disposait en 2004 d’une expérience de gouvernement plébiscitée par les électeurs et l’opposition s’appuyait sur un groupe parlementaire d’une centaine de députés. Si, à la sortie du communisme, l’Ukraine et le Belarus ont tout deux adopté un régime semi-présidentiel conservant la dualité de l’exécutif, le fonctionnement politique des deux régimes a subi une inflexion différente. Le Belarus s’est rapidement dirigé vers un « ultra-présidentialisme », tandis que l’Ukraine développait un régime semi-présidentiel reposant sur la compétition entre président et parlement pour le contrôle du gouvernement

Lors de la « Révolution en jeans » au Belarus, l’opposition n’a même pas prétendu à la victoire et n’a fait que contester les marges de la victoire du Président sortant, celui-ci bénéficiant à la veille des élections de près de 60% d’opinions favorables. Il faut dire que le Président Loukashenko reste très populaire en Biélorussie, notamment parce que le niveau de vie des Biélorusses leur semble assez bon. Or, selon Henry Hale, un des facteurs déterminants permettant l’émergence d’une révolution colorée est la sortie du jeu politique du président au pouvoir, affaibli et impopulaire. Si cette situation était présente en Ukraine où Leonid Koutchma n’était populaire qu’auprès de 12% de la population et affaibli par les scandales de corruption, la popularité de Loukachenko et sa volonté de se maintenir à la présidence d’un Etat autoritaire fortement consolidé n’ont pu créer le « vide politique » propice au succès d’un mouvement protestataire.

 

Le rôle du facteur identitaire dans l’échec de la « Révolution en jeans »

Une autre différence fondamentale entre l’Ukraine et la Belarus concerne la conception de l’identité nationale et peut constituer une approche intéressante dans la tentative d’explication de l’échec de la « Révolution en jeans ». La faiblesse de l’opposition et son échec révolutionnaire proviendraient également de son incapacité à proposer une alternative populaire à la conception de l’identité nationale proposée par le président. En Ukraine, l’opposition s’est fondée sur la présence, au sein de la population, de deux visions différentes de l’identité ukrainienne : l’une fondée sur l’appartenance slave et la proximité avec la Russie et défendue par l’équipe sortante, l’autre sur l’ethnicité et la langue ukrainiennes et promue par l’opposition. La présence de divisions sur la conception de l’identité nationale n’est pas directement responsable d’une orientation démocratique, mais elle permet de remettre en question la conception officielle de l’identité donnée par le régime et induit nécessairement un facteur d’opposition sociale et culturelle. En Ukraine, cette opposition entre deux conceptions de l’identité nationale s’appuie également sur une distribution géographique entre l’est et l’ouest, qui a constitué une véritable clé d’explication de la Révolution orange.

L’absence d’une compétition géographique et politique forte entre deux conceptions de l’identité nationale en Belarus peut donc être présentée comme un facteur déterminant dans l’échec de la « Révolutions en jeans ». L’incapacité de l’opposition d’allier la promotion de la démocratie à une vision de l’identité biélorusse alternative à celle du régime semble être en partie à l’origine de sa faible capacité de mobilisation. Si un mouvement nationaliste a émergé en Belarus avant la chute de l’URSS, il n’a pas ensuite connu le même succès que son équivalent ukrainien. Le mouvement nationaliste, qui s’appuya notamment sur l’idée d’un « génocide » soviétique et renia la conception des racines slaves du peuple biélorusse, était animé essentiellement par les intellectuels et s’exprimait en dehors des structures politiques et institutionnelles. Bien plus populaire est la conception de l’identité nationale promue par le Président Loukachenko. Elle s’appuie sur l’appartenance au peuple slave, dont les Biélorussiens sont les représentants les plus « purs » et sur la nostalgie de la période soviétique, justifiant ainsi le maintien de liens forts avec la Russie. Il n’y a pas non plus au Belarus, contrairement à l’Ukraine, de sentiment d’identification à la langue, le russe étant toujours la langue très majoritairement usitée par la population.

Si la Révolution orange pouvait être vue comme un mouvement d’affirmation de l’indépendance et de l’identité nationales contre des dirigeants souvent très influencés par Moscou, il n’existait pas au Belarus la même volonté d’émancipation à la fois démocratique et identitaire.

Quel avenir pour le régime de Loukachenko ?

Si le contexte politique, économique et identitaire du Belarus n’était pas favorable en 2006 à une révolution de couleur, il n’est pas plus propice aujourd’hui au renversement d’un régime encore très populaire, qui fonde sa légitimité sur de bons résultats économiques et un refus de la transition. Le régime apparaît peu sensible à une pression interne en faveur du changement politique, symbolisée par la naissance timide d’une « contre-culture » démocratique en parallèle de l’activité autoritaire du régime. Alors que la Révolution orange était un événement populaire largement soutenu par l’opinion publique, la « Révolution en Jeans » a suscité un rejet, et de l’animosité au sein de la population biélorussienne. Le régime pourrait-il cependant être sensible à la pression internationale ?

Les grandes puissances occidentales ne disposent aujourd’hui d’aucun réel moyen de pression sur le régime de Loukachenko, qui ne répond ni aux « carottes » ni aux « bâtons ». La stratégie de financement des ONG et de la société civile, même si les moyens qui lui ont été accordés étaient plus faibles qu’en Ukraine par exemple, a montré ses limites au Belarus. C’est avant tout un changement de l’attitude de la Russie à l’égard du Président Loukachenko qui permettrait de faire évoluer le régime. En effet, le « miracle économique » biélorusse, qui garantissait au régime une relative stabilité et la soumission de la population, n’a été possible que grâce aux subventions russes. La Russie est le principal partenaire commercial du régime de Loukachenko et lui fournissait jusqu’en 2006 40 millions de tonnes de gaz à un prix jusqu’à six fois inférieur à celui de l’Ukraine. Les subventions de la Russie représentaient en 2006 le quart du budget annuel de l’Etat. La crise du gaz qui eut lieu entre Moscou et Minsk en 2006-2007 marque cependant une période de refroidissement des relations entre les deux Etats. Quelques jours à peine après la victoire électorale de Loukachenko de mars 2006, le directeur de Gazprom a informé le ministre de l’énergie que le prix du gaz allait être multiplié par trois en 2007. Un accord a vu la mise en place d’une hausse progressive du tarif du gaz à destination de la Belarus, qui devra à terme rejoindre le prix pratiqué pour les pays de l’UE. D’autres conflits sont apparus sur le sucre, le tabac et la bière et un nouveau conflit gazier est apparu au début de l’été 2010, la Russie ayant coupé l’approvisionnement en gaz au Belarus après que les deux parties se sont accusées mutuellement de ne pas avoir réglé leurs dettes énergétiques.

Face à un recul du soutien russe et à une menace toujours plus grande sur la souveraineté biélorusse, le Président Loukachenko se verra-t-il obligé de rechercher de nouveaux alliés et de céder à la conditionnalité démocratique de l’occident ? Les élections de février 2011 verront-elles un Loukachenko fragilisé et les premiers signes d’un effritement du régime ?

Au-delà de la question de l’autoritarisme loukachiste, le cas du Belarus permet de réfléchir plus largement au phénomène des Révolutions de couleur, dont l’effet de « diffusion » a fait croire pendant un temps au triomphe final de la démocratie en Europe et dans le monde, synonyme de « Fin de l’histoire ». L’échec de la « Révolution en jeans » en Belarus montre que le phénomène de diffusion des révolutions colorées a peu à peu atteint ses limites. La révolution elle-même n’est d’ailleurs pas forcément la marque définitive d’un succès de la démocratie dans le pays qui l’a connue. Les révolutions électorales ont souvent échoué à instaurer des démocraties stables, parce qu’elles donnent une importance trop grande aux élections et négligent d’autres aspects politiques hostiles à la démocratie dans les régimes hybrides. Le Belarus sera-t-il un jour le terrain d’expérimentation d’un nouveau type de transition dans l’espace postcommuniste ?

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

  • Etude : PERCHOC, l'identité biélorusse au coeur de la transition

Sur Internet

    À lire

    • D’ANIERI, Paul, “Explaining the success and failure of post-communist revolutions”, in Communist and Post-Communist Studies, vol. 39, 2006
    • GOUJON, Alexandra, Révolutions politiques et identitaires en Ukraine et en Belarus, (1988-2008), Paris, Belin, 2009
    • FORBRIG, Joerg, MARPLES, David and DEMES, Pavol (eds.), Prospects for Democracy in Belarus, Washington, GMF, 2006
    • HALE, Henry, “Democracy or autocracy on the march? The colored revolutions as normal dynamics of patronal presidentialism”, in Communist and Postcommunist Studies, 39 (2006)

    Ajouter un commentaire