Pologne, Lituanie : deux faces baltes d’une stratégie de décloisonnement de la Biélorussie

Par Horia-Victor Lefter | 6 février 2011

Pour citer cet article : Horia-Victor Lefter, “Pologne, Lituanie : deux faces baltes d’une stratégie de décloisonnement de la Biélorussie”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 6 février 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1014, consulté le 13 août 2022

Dans un monde où les dictatures s’effondrent comme des pions sur un jeu d’échecs, Loukachenka, le président du Belarus, semble plus fort que jamais. La Pologne et la Lituanie, parmi d’autres, se sont saisies de la question, chacune avec leur approche. En dépit de leur divergence de points de vue, peut-être sauront-elles trouver un terrain d’entente. Par le biais de la coopération transfrontalière et de l’intégration régionale ?

Depuis vingt ans indépendantes et démocratiques, la Pologne et la Lituanie se retournent, avec l’expérience acquise de leur propre vécu, vers leur voisin prisonnier de son passé soviétique, avec son KGB, ses fermes et usines ; prisonnier aussi de sa géographie, sans ouverture à la mer Baltique. Leur approche des relations avec le Belarus indépendant, ont certes constrasté de plus en plus ; cependant elles poursuivent un même but. Qu’il s’agisse du Groupe de Visegrád ou du Conseil des États de la mer Baltique, ces organisations soutiennent que la région ne peut se construire sans le Belarus, et la Baltique est prête à lui tendre la main.

Pologne : priorité à la protection de la société civile et à la démocratisation

Avec la Déclaration tripartite sur le Belarus de 1996 la Pologne, la Lituanie et l’Ukraine ont fait transparaître de manière officielle leurs préoccupations devant les évolutions autoritaires du régime de Loukachenka et son rapprochement de Moscou. Ces États s’engagèrent alors, au regard de leurs préoccupations sécuritaires, à maintenir, voire renforcer, le dialogue politique avec Minsk dans leur coopération régionale.

Côté polonais, la première facette des relations avec Minsk, il y a une persistance dans le maintien des sanctions, doublées d’une collaboration étroite avec la société civile. Cette attitude est reprise par les autres membres du Groupe de Visegrád, comme en témoigne, entre autres, la participation de l’ambassadeur hongrois aux manifestations suivant les élections présidentielles. La position de l’organisation a été durablement modifiée après son accession à l’UE et du fait de son voisinage avec le Belarus et l’Ukraine.

La Pologne met déjà en application toutes les mesures que le Parlement européen avait deux semaines auparavant recommandé au Conseil de prendre. Actées au moins en partie par la Décision du Conseil en date du 31 janvier 2011, ces sanctions sont similaires à celles prises par les États-Unis. Cependant, peut-on considérer ces sanctions efficaces si d’une part certains suspects n’y sont pas inclus et, d’autre part, s’« il n’y a pas de consensus » quant aux sanctions économiques à prendre (comme le fait remarquer Andrew Rettman dans Euobserver, 21/01/2011) ?

Pour ce qui concerne la Pologne, les sanctions consistent principalement dans l’annulation des coûts de visas de longue durée et dans l’augmentation des fonds pour soutenir les médias libres diffusant vers le Belarus. Plusieurs chaînes de télévision ou de radio sont basées en Pologne, car considérées comme une clef dans la lutte contre le régime loukachenkiste. C’est d’ailleurs à Varsovie qu’a été organisée la Conférence Internationale des Donateurs pour la campagne Solidarité avec le Belarus. Lors de cet évènement, le Ministre des Affaires étrangères polonais, Radoslaw Sikorski, a repris le globe de cristal de Medvedev pour prédire le départ en exil de Loukachenka – aucun rapport avec le fait que 87 millions d’euros aient été récoltés par la campagne.

La Pologne a été, en outre, accusée par le pouvoir de Minsk de financer l’opposition, ou encore d’instrumentaliser la minorité polonaise au Belarus, autre sujet de discorde avec la Lituanie. Cette minorité semble être à la fois l’une des causes de l’intensification des relations entre les deux États, mais aussi le facteur qui a fait se détériorer leurs relations depuis l’entrée de la Pologne dans l’UE.

Néanmoins, avant les élections du 19 décembre, des gestes de rapprochement de la part de Varsovie ont pu être remarqués, le Ministre des Affaires étrangères Sikorski ayant promis entre autres trois milliards d’euros sur trois ans à condition que des élections libres et démocratiques soient tenues au Belarus et en ayant également retiré son veto pour la participation du Belarus à la Dimension septentrionale. Cette « dimension » est une stratégie de l'Union européenne dont l’objectif est la coopération transfrontalière des pays d'Europe du Nord et de la Russie.

La stratégie polonaise entre sanctions et ouverture, est ainsi applaudie par de nombreux gouvernements et spécialistes, qui lui conseillent de ne pas couper entièrement le dialogue avec les autorités de Minsk. Celles-ci sont confiantes qu’un dialogue constructif avec Varsovie sera repris...

Lituanie : une stratégie principalement guidée par des intérêts nationaux

Aujourd’hui, vingt ans après, le Dimanche sanglant eut lieu à nouveau au Belarus lors de la suppression des manifestations contestant le résultat de l’élection présidentielle du 19 décembre, et la Lituanie s’en rappelle. Agira-t-elle en conséquence ?

Dans un premier temps, la différence d’attitude entre la Pologne et la Lituanie quant aux mesures à prendre contre l’action violente et arbitraire du président biélorusse n’était pas très perceptible. Ce n’est qu’avec la levée des sanctions de l’UE en 2008 que le gouvernement lituanien a clairement révélé sa position.

Cette stratégie d’ouverture et de blocage des sanctions, aux côtés de la Lettonie et de l’Italie, est d’un point de vue lituanien doublement justifié. D’une part, il s’agit de la méfiance que Vilnius prouve envers la Russie et, par conséquent, la recherche constante d’empêcher que le Belarus se rapproche de son grand frère russe. Ce n’est pas qu’une question de sécurité régionale ; elle est aussi énergétique. En concluant en octobre 2010 un accord avec Minsk pour que celle-ci puisse amener le pétrole vénézuélien par le port de Klaïpeda, la Lituanie joue consciemment un rôle important pour favoriser aussi bien pour elle que pour Minsk, une alternative aux importations russes. Aujourd’hui, la Lituanie s’attaque de plus en plus farouchement à Gazprom, outil de la politique étrangère russe - d’où son projet de développer son terminal d’importation de gaz naturel liquéfié à son port de Klaïpeda.

D’autre part, pour Vilnius, Minsk représente un important partenaire économique dans sa compétition avec les autres États baltes ; la Lituanie est le septième investisseur étranger du Belarus.

Cependant, bien qu’avec une présidence très critiquée pour sa défense des intérêts biélorusses en Europe, position dont elle est convaincue de son efficacité et qu’elle défend, cette terre d’exile universitaire prend  la question des droits humains plus au sérieux dans le cadre des organisations régionales. Selon Dalia Grybauskaitė, présidente de la République de Lituanie, sa politique « désastreuse » a produit « au moins quelques pas envers la démocratisation », ce qui semblait être le cas pour tous avant les élections (citée dans The Lithuanian Tribune, 06/01/2011). Le Ministre des Affaires étrangères lituanien, Audronius Ažubalis, semble confirmer ce point de vue, en réitérant le soutien de Vilnius à la société civile biélorusse et, notamment, le renforcement des activités de l’Université européenne des sciences humaines, lieu d’accueil des étudiants biélorusses en exil. D’ailleurs c’est à Vilnius que les diplomates européens se sont réunis le jour où Loukachenka a été réinvesti président, étant la capitale la plus proche du Belarus.

 

 

Quant à l’OSCE, la Lituanie, qui en est la présidente pour 2011, ne peut pas faire dérogation : elle doit critiquer les autorités biélorusses pour les violations des droits humains qu’elles commettent. Ceci étant dit, ce n’est pas une entrave, mais une autre voie pour Vilnius de poursuivre les priorités de sa politique étrangère nationale et le dialogue avec Minsk. On voit notamment comment Grybauskaitė a effectué une visite à Minsk en octobre 2010 sous couvert de préparer la future présidence lituanienne de l’OSCE. Ce qui d’ailleurs n’a pas empêché Loukachenka de fermer la représentation de l’organisation à Minsk.

Mais si pour certains cette politique peut miner la place que la Lituanie occupe régionalement, pour d’autres elle a le potentiel le plus important d’étendre la coopération notamment avec la Pologne et avec le Groupe de Visegrád.

Cependant, une collaboration peut-elle se mettre en place en dépit des critiques que la Pologne adresse à la Lituanie ? Certains considèrent que la Lituanie peut parfaitement se développer sans l’aide de la Pologne, Vilnius montrant de plus en plus de résistance devant les reproches que Varsovie a faites ces derniers temps.

Enfin, si aujourd’hui, la Lituanie se repent pour sa naïveté dans ses relations avec le Belarus, suivra-t-elle pour autant l’exemple polonais, qualifié de « particulièrement significatif » dans le processus d’intégration ? Est-ce concevable quand les relations entre la Pologne et la Lituanie sont devenues aujourd’hui « les pires en Europe » (Yves Plasseraud)?

Il faut un terrain d’entente ; les Eurorégions pourront-elles jouer ce rôle ?

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • Gordon Fairclouhk, ‘Dissent Hits Belarus via Warsaw’, Wall Street Journal, 29/01/2011
  • Oleksandr Pavliuk, in Building security in Europe’s new borderlands : subregional cooperation, dir. Renata Dwan, 1999, p. 56
  • « Europe et États-Unis annoncent des sanctions contre le Belarus », Le Monde, 31.01.2011
  • Anna Maria Dyner, ‘EU Strategy towards Belarus’, The Polish Institute of International Affairs, Nr. 9/226, 28/01/2011
  • ‘Poland Predicts Lukashenka’s Ouster’, The Moscow Times, 3/02/2011
  • David J. Gakbreath et Joanne McEvoy, ‘European Integration and the Geopolitics of National Minorities’, Ethnopolitics, Vol. 9, Nr. 3 et 4, Sept/Nov. 2010, pag. 372-373

Sur Internet

  • 'The Hungarian embassy in Belarus: Ferenc Kontra was not beaten by riot police', Site du FPS Research center , 25/01/2011 
  • Site du Service européen pour l’action extérieure, sur la Dimension septentrionale
  • ‘Belarus considers it possible to resume constructive dialogue with Poland’, Belarusian Telegraph Agency, 27/01/2011
  • Johanna Hyndle, ‘Lithuania is consistently working more closely with Belarus ‘, Centre for European Studies, 27/10/2010
  • Andronius Azubalis, ‘Lithuania will support civil society in Belarus, Charter ’97 
  • ‘EU Ambassadors accredited in Minsk arrive in Vilnius’, Charter ’97
  • ‘Lukashenko henchman evades EU asset freeze’, Euobserver, 2/02/2011
  • M. Rojansky et B. Jarabik, ‘Cracks in Belarus, confusion in the West’, European Voice, 17/01/2011
  • ‘Lituanie accuse Gazprom d’abus de position dominante’, Fenêtre sur l’Europe, 31/01/2011
  • André Kapsas, « Belarus : l’Union européenne unie contre Loukachenka » , Regard sur l’Est, 05/01/2011
  • ‘Belarus seeks more Baltic ports for Venezuelan oil’, The Baltic course, 27/09/2010
  • ‘Grybauskaite defends Belarus policy’, The Lithuanian Tribune, 06/01/2011
  • Kestutis Girnius, ‘The more Poland criticizes Lithuania, the more Lithuania will put resistance’, The Lithuanian Tribune, 30/01/2011
  • Fiche sur les relations internationale avec la Lituanie , U.S. Library of Congress

Source photo :  Granica państwa w okolicy Lipszczan grudzień 2007, par Rafamiga, sur wikimedia