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En
avril 2003, un sondage réalisé par la Commission européenne indiquait que 90%
de la population de l’Europe des Quinze était incapable de nommer les dix États qui allaient intégrer l’UE un an plus tard, soulignant ainsi l’échec de
la stratégie de communication des institutions sur l’élargissement. Quelle
avait été cette stratégie et quelles ont été les causes de son échec ?
Cinq ans après l'intégration, la perspective d’un nouvel élargissement a-t-elle
fait changer l'approche de la communication dans l'Union européenne ?
Stratégie de communication de
la Commission pour les élargissements de 2004 et 2007
En
2000, la Commission publiait sa Stratégie de Communication pour
l’élargissement. Elle s’adressait à la fois aux pays candidats et aux États
membres. Ses objectifs principaux étaient, dans les pays candidats, de mieux
faire comprendre les enjeux et les implications d’une intégration dans l’Union européenne et, dans les États membres, d’expliquer les raisons de
l’élargissement, son impact futur et les défis que l’Union devrait relever pour
« digérer » le passage à vingt-cinq puis vingt-sept membres. Deux
autres objectifs étaient de promouvoir le dialogue entre le public et les
décideurs politiques et de fournir des informations sur les nouveaux adhérents.
Pour mettre en place sa stratégie, la Commission s’appuyait en particulier sur
ses représentations à l’étranger, chargées d’organiser, souvent en
collaboration avec les futurs États membres, expositions, conférences et autres
événements visant à promouvoir une vision positive de l’élargissement. Par
exemple, la Représentation de la Commission à Vienne organisa une série de
visites pour les journalistes autrichiens en République tchèque et en Hongrie
afin de leur faire découvrir ces deux États. La représentation danoise quant à
elle édita en masse des brochures, particulièrement destinées aux jeunes, présentant
les futurs adhérents et voulant transmettre un message enthousiaste sur leur
prochaine intégration.
L'image peu
positive qu'avaient les États candidats dans l'esprit des populations des
« anciens » États membres justifiait clairement cette politique de
communication renforcée sur le futur élargissement de l'Union. Pauvres,
nationalistes, peu démocratiques, insuffisamment engagés dans le développement
de l’économie de marché et culturellement « différents », telles
étaient souvent les caractéristiques associées aux États candidats. Cette
perception négative était principalement due à l’ignorance : en 2003,
seulement 34% de la population des « Quinze » avait déjà visité au
moins un des nouveaux États intégrant l’Union. Des craintes étaient également
exprimées quant à la capacité de l’Union d’absorber un tel élargissement, les
coûts et l’affaiblissement du processus décisionnel qu'il engendrerait. Selon
un Eurobaromètre de la Commission publié en avril 2003, 62% des personnes
interrogées pensaient qu’avec l’élargissement, l’immigration en provenance des
pays de l’Est de l’Europe augmenterait significativement et 43% affirmaient que
passer d’une Union de quinze à vingt-cinq puis vingt-sept entraînerait une
augmentation du taux de chômage dans les anciens États membres.
L’échec de la politique de
communication sur l’élargissement : une responsabilité partagée ?
Si la
Commission avait pour objectif louable d’informer les citoyens des États
membres et de leur faire mieux connaître les futurs adhérents, force est de
constater que sa stratégie de communication fut un échec, qui ne fit que
creuser le fossé entre la population et les élites institutionnelles
européennes. Fin 2002, 85% des Britanniques considéraient qu’ils étaient mal
informés sur l’élargissement. La plupart des Européens regrettèrent le manque
de dialogue et l’impression d’être, une fois de plus, mis devant le fait
accompli. L'idée selon laquelle l'élargissement s'était fait dans le dos des
citoyens s'est largement répandue.
La Commission
et les institutions européennes sont-elles pour autant les seules responsables
de l’échec de la stratégie de communication ? Rien n’est moins sûr. En
effet, c’est avant tout la faiblesse des moyens mis à disposition de la
Commission ainsi que l’insuffisant engagement des gouvernements nationaux dans
la mise en place d’une communication pédagogique sur l’Europe qui sont à
l’origine du désintérêt et de la désinformation des populations. Obligée à la
fois de mener les négociations d’adhésion avec les États candidats, de gérer
les pressions des États membres et de mettre en place une stratégie de
communication visant à promouvoir l’intégration, la Commission s’est trouvée
face à un défi difficile à relever. Avec un budget équivalent à 1% du PIB
européen, dont 90% sont consacrés à la politique de cohésion, au développement
économique et à l’agriculture, la communication ne peut raisonnablement pas
faire partie des priorités de l’Union. Le débat sur l’Europe, quand il existe,
est donc un débat essentiellement national, instrumentalisé par les courants
populistes et négligés par les partis de gouvernement, plus préoccupés par les
échéances électorales nationales que par la nécessité de combler le déficit
communicationnel européen. Le rôle des médias nationaux n’est également pas à
négliger : en France, le temps de parole consacré à l’actualité européenne
au journal télévisé représente en moyenne seulement 10% du temps consacré à
l’actualité française. Alors qu’entre 30 et 60% (selon les estimations) de la
législation française actuelle est d’origine communautaire, cette insuffisante
couverture médiatique des questions européennes est de plus en plus
injustifiée. Si tout le monde est prompt à constater l’absence d’un
« espace public européen », la réflexion sur les moyens de le créer
reste limitée.
Réfléchir sur le sens de la
construction européenne pour mieux communiquer
Dans la
perspective des élargissements futurs, ce constat est malheureusement
pessimiste. Rien n’annonce un changement radical de la stratégie de
communication des institutions et un engagement plus soutenu des gouvernements
dans la promotion de l’élargissement en Europe. Reconnus officiellement
candidats, la Croatie, la Turquie et la République yougoslave de Macédoine ne
font pourtant pas l’objet d’une intense campagne de publicité dans les États
membres. Un mini sondage prouverait rapidement que les populations des États
membres ne sont pas plus capables aujourd’hui qu’il y a six ans de nommer les
adhérents potentiels, ou même les États ayant récemment intégré l’Union. Seule
peut-être la Turquie fait figure d’exception, du fait de la controverse qu’une
éventuelle adhésion suscite.
C’est
peut-être là que réside la faiblesse essentielle de la stratégie de
communication européenne : l’incapacité de ses dirigeants à promouvoir une
idée cohérente de l’Europe, un ensemble de valeurs attachées à un espace
européen suffisamment défini. Quelle Europe voulons-nous promouvoir ? Est-elle
amenée à recouper un jour les frontières de l'Europe géographique qui s'étend
« de l'Atlantique à l'Oural » ou celles de l'Europe de la CEDH ? D'un club privé de six pays physiquement
très proches et culturellement plutôt similaires, la Communauté européenne est
devenue une Union de vingt-sept États, dont douze d'entre eux ont, pendant plus
de quarante ans, connu une réalité politique, économique et sociale
radicalement différente de celle des anciens États Membres. Le besoin
d'exprimer la réconciliation des « deux Europes » par l'intégration à
l’Union européenne des États anciennement situés à l’est du « Rideau de Fer » a masqué la nécessité pour les Européens de réfléchir à la question
de la définition qu'ils veulent donner à la construction politique de l'Union
et aux moyens pratiques permettant d'associer les citoyens à ce processus. Dans
une Union où il devient pratiquement impossible de nouer des liens spécifiques
et privilégiés avec chacun des membres, la promotion de valeurs communes et
d'une idée intégrante de l'Europe devient indispensable au développement d'un
sentiment d'appartenance et de légitimité de l'Union européenne.
Le processus
d’adhésion des pays de l'Europe du Sud-Est obligera sans doute les Européens à
poser ces questions. L'échec de la communication sur l'élargissement en 2004 et
2007 a sans doute eu une responsabilité importante dans la continuation des
préjugés et des craintes des anciens États membres face à l'intégration des
pays directement issus de l'explosion de l'URSS. On peut espérer que les
résultats positifs de l'élargissement auront peu à peu raison de ces préjugés.
Dans le cas de l'intégration des pays de l'Europe du Sud-Est en revanche, une
campagne de communication mal fondée et inefficace aura sans doute des
conséquences bien plus problématiques pour l'Union et résultera certainement
dans le développement de crispations identitaires difficilement gérables. Une
campagne de communication s’appuyant vaguement sur les bienfaits économiques
des élargissements précédents ne suffira pas à faire adhérer la population à
l'idée d'étendre l’Union à des pays dont la différence culturelle, pour la
première fois, constituerait pour certains un réel obstacle à leur intégration.
Pour aller plus loin
Sur Nouvelle Europe
À lire
- RUPNIK, Jacques, Les Européens face à l'élargissement, Perceptions, acteurs, enjeux, 2004, Presses de Sciences Po, Paris
- KURPAS, Sebastian, BRÜGGEMANN, Michael, MEYER, Christophe, "The
Commission White Paper on Communication", in Centre for European Policy
Studies, Policy Brief, May 2006, n°101
- Eurobaromètre Flash 140, avril 2003
- The Communication Strategy for the 5th Enlargement
- Rapport "Explaining Enlargement" publié par la Commission en mars 2002
Source image :Parliament, European. First sitting of the new European Parliament: where is my mailbox? , Juillet 13, 2009. Flickr.
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