Petr Drulák : "La République tchèque est encore dans la mentalité du Retour à l’Europe"

Par David Cadier | 2 janvier 2009

Pour citer cet article : David Cadier, “Petr Drulák : "La République tchèque est encore dans la mentalité du Retour à l’Europe"”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 2 janvier 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/574, consulté le 08 décembre 2022

Petr Drulák est Directeur de l’Institut de Relations Internationales de Prague, principal centre d’analyse de la politique étrangère de la République tchèque. Il commente pour Nouvelle Europe les priorités affichées pour la Présidence de l’UE et analyse l’orientation politique du gouvernement actuel : entre néolibéralisme et pragmatisme, entre atlantisme et internationalisme.

 

Vous aviez établi une typologie des différents courants de politique étrangère en République tchèque (atlantiste, internationaliste, européaniste et autonomiste). Comment caractériseriez-vous la politique de l’actuel gouvernement ? Sa position à l’égard de l’Union européenne en particulier ?

Je dirais que le gouvernement actuel se situe entre atlantisme et internationalisme. La base idéologique de l’ODS, principal parti de la coalition gouvernementale, est atlantiste alors que les deux autres partis (chrétiens-démocrates et verts) sont plutôt d’orientation internationaliste. Quant au Président, qui occupe une position institutionnelle à part, il semble pencher maintenant vers l’autonomisme. Il s’est démarqué du positionnement atlantiste de l’ODS à plusieurs reprises, concernant la guerre d’Irak, l’indépendance du Kosovo ou encore plus récemment au moment de la crise géorgienne.

Leurs approches respectives à l’égard de l’Union européenne découlent de ces orientations fondamentales. Ainsi, le parti au pouvoir est particulièrement  critique vis-à-vis de l’UE, le Traité de Lisbonne est au mieux perçu comme un document douteux, au pire ouvertement décrit comme un texte très mauvais. Pour autant, une tradition est déterminante dans la politique tchèque, celle de la responsabilité gouvernementale. Les partis politiques, lorsqu’ils sont aux affaires, s’attachent à ne pas compromettre les deux paramètres principaux du positionnement international de la République tchèque, que sont le maintien de bonnes relations avec les États-Unis et avec l’UE. Ainsi, un gouvernement d’inspiration européaniste évitera toute détérioration du lien avec Washington. Inversement, un gouvernement atlantiste s’attachera à garder de bonnes relations avec l’UE. De fait, dans l’optique du gouvernement actuel, l’UE est là, il faut « faire avec », c’est une institution avec laquelle il est nécessaire travailler et que l’on doit respecter. Les deux autres partis de la coalition sont plus enthousiastes à propos de l’UE, mais leur influence sur la politique étrangère est limitée.

Dans quelle mesure la situation difficile du Premier ministre sur la scène politique intérieure risque-t-elle d’affecter la Présidence de l’Union européenne ?

Effectivement la situation de la coalition n’est pas des plus confortables en ce que la majorité au Parlement n’est pas claire ; mais elle existe. Preuve en a été faite la semaine dernière avec l’adoption du budget gouvernemental malgré l’opposition des sociaux-démocrates et des communistes. Le soutien du Parlement est assez variable, mais à l’occasion le gouvernement parvient à obtenir l’appui nécessaire. Ce n’est pas un gouvernement privé de majorité, mais il ne peut pas vraiment compter dessus pour autant. Et c’est toujours demandant de rassembler une majorité de parlementaire sur un dossier. À cet égard, la latitude d’action du gouvernement va beaucoup dépendre de la capacité de Mirek Topolanek [ODS] à se mettre d’accord avec Jiri Paroubek [leader de l’opposition sociale-démocrate]. On sait en effet que les deux chefs de partis négocient une sorte de trêve, en d’autres termes les conditions pour que les sociaux-démocrates soient accommodants avec le gouvernement durant le mandat de la présidence européenne. Il semblerait qu’un tel accord soit proche, Paroubek a, chose peu commune en politique tchèque, récemment loué l’action du gouvernement en soulignant que le Premier ministre n’avait pas fait d’erreurs graves jusqu’à maintenant. L’accord avec les sociaux-démocrates est une importante condition stabilisatrice.

L’autre condition est un accord similaire avec le Président.  Ce dernier a quitté le parti [ODS] notamment parce qu’il reprochait au Premier ministre d’être trop amical avec l’UE et de soutenir le Traité de Lisbonne. Ces thèmes ont été des pierres d’achoppements récurrentes entre le gouvernement et le Président. Maintenant qu’ils ne sont plus dans le même parti, les accrochages risquent d’être plus fréquents, bien qu’ils aient été déjà nombreux ces derniers temps. La relation avec le Président doit être contenue ; on ne sait dans quelle mesure le Premier ministre y parviendra.

Quelles sont les priorités définies par le gouvernement pour  la Présidence de l’Union européenne ? Ont-elles été ajustées à l’aune du contexte de crise économique ?  

Le gouvernement avance maintenant trois priorités : Europe compétitive, Sécurité énergétique et Europe globale. Il est difficile de dire si elles seront modifiées en fonction de la crise. Prague n’a pas réagi tout de suite à la crise financière, pour la simple raison qu’il n’y avait pas de crise financière en République tchèque, le secteur bancaire n’a pas été touché. Mais tout le monde est conscient en revanche que le pays va être affecté par la crise économique. En effet, l’économie tchèque repose beaucoup sur le secteur automobile et dépend de l’économie allemande. Les prévisions de croissance pour l’année prochaine ont été revues à la baisse, sans pour autant parler de récession.

Le gouvernement entend maintenir ses priorités telles qu’il les a définies, et notamment celle visant à une Europe plus compétitive, volet néolibéral de son programme. Selon les dirigeants actuels, il est nécessaire d’abaisser les barrières, d’autant plus en période de crise car elles ne font que l’exacerber et ne saurait représenter un remède. Concernant la question des relations entre État et marché, les néolibéraux tchèques tendent en fait au pragmatisme. C’était le cas dans les années 1990, leur rhétorique radicalement néolibérale était tempérée dans la pratique. Par exemple, ils étaient prudents, voir même réticents, au moment de privatiser le système bancaire de peur d’exposer l’économie tchèque aux forces du marché et de faire progresser le chômage. Il en alla de même pour la libéralisation du marché de l’immobilier, car c’est un marché fortement subventionné et dont les prix sont régulés ; une partie de la politique immobilière est en réalité une politique sociale. Je subodore que, tout comme dans les années 1990, la politique du gouvernement actuel sera néolibérale dans la direction et la rhétorique, mais elle sera tempérée par un certain pragmatisme, d’autant plus en période de crise.

La République tchèque succède à la France à la tête du Conseil de l'Union européenne. Ces deux pays semblent tributaires de visions divergentes de l’Union européenne. Que vous inspire cette transition ?

Avant tout, notons qu’il paraît difficile de parler d’une vision tchèque de l’Union européenne, à cause de la division entre atlantistes et européanistes. Alors que l’orientation européaniste s’y rapproche, sans pour autant adhérer au projet social, la tradition atlantiste est bien entendu très éloignée de la vision française ; si tenté qu’une telle vision existe. Elle semble elle aussi tiraillée, entre une inspiration ‘néogaulliste’ et une tendance ‘sociale’. Les visions nationales tchèques et françaises sont toutes deux marquées par des divisions internes, c’est d’ailleurs la France qui a enterré le Traité constitutionnel à cause de ces divisions, visibles en particulier au sein du parti socialiste.  

Mais intéressons-nous aux slogans, car le contraste est particulièrement didactique. La devise pour la Présidence tchèque est « l’Europe sans barrières » alors que la France, même si je ne crois pas que c’était le slogan officiel, entendait promouvoir « l’Europe qui protège ». Ces deux formules sont révélatrices de différences profondes.

« L’Europe sans barrières » est un slogan consensuel, acceptable par tous en République tchèque, probablement à cause de l’héritage communiste. La République tchèque est encore dans la mentalité du « Retour à l’Europe », leitmotiv des années 1990 qui consistait justement à surmonter des obstacles et des barrières. Maintenant, nous sommes dans l’UE, mais des barrières demeurent. Une des dernières à avoir été levée est celle de l’espace Schengen, il en reste encore quelques unes, tel l’euro. Mais sont également visées les barrières économiques entravant le marché intérieur. Encore une fois, ce pays a vécu une transformation néolibérale, et nombreux sont ceux en République tchèque qui considèrent qu’une transformation semblable serait bénéfique pour l’UE. Les sociaux-démocrates tchèques peuvent ne pas être d’accord sur certains points, mais ils demeurent bien plus libéraux que les sociaux-démocrates français. Par exemple, les premiers soutiennent sans réserve la directive sur les services. Et tous les partis tchèques militent pour une continuation de l’élargissement de l’UE ; une autre barrière qui doit tomber.

« L’Europe qui protège » est au contraire une position plus défensive par rapport au monde. L’élargissement par exemple est plutôt perçu comme une menace. Les perceptions divergent également sur la question de l’immigration. Les deux pays n’ont pas la même expérience de l’immigration, la République tchèque n’a pas connue de vague d’immigrants venant de loin et s’installant de façon durable dans le pays. Pour résumer, les deux slogans révèlent différentes visions de la mondialisation : si la mondialisation est perçue comme une opportunité, on cherche à abaisser les barrières qui l’entravent ; si au contraire elle est vue comme une menace, on s’efforce de construire un abri.

Pour aller plus loin :

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Sur Nouvelle Europe
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Une présidence qui fait débat ? La République tchèque à la tête de l’UE
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Fiche pays : la République tchèque 
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Les dessous de la réélection de Vaclav Klaus en République tchèque 
   
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Sur Internet
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Site de l'Institut de Relations International de Prague
   
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À lire
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Petr Drulak, "Qui décide la politique étrangere tcheque? Les internationalistes, les européanistes, les atlantistes ou les autonomistes?" La Revue internationale et stratégique, No. 61, Printemps 2006, pp 71-84.
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Petr Drulak, "Motion, Container and Equilibrium: Metaphors in the Discourse about European Integration", European Journal of International Relations, vol. 12(4),pp 499-531.
Source Photo: Petr Drulak, www.iir.cz