Otpor : les révolutions par les élections

Par Natasha Wunsch | 5 octobre 2009

Pour citer cet article : Natasha Wunsch, “Otpor : les révolutions par les élections”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 octobre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/701, consulté le 25 septembre 2020

otpor.gifFondé en octobre 1998 par un groupe de jeunes étudiants serbes, Otpor (« Résistance ») représente une nouvelle ère de la dissidence : grâce à son approche novatrice, le mouvement a non seulement contribué à mettre fin au régime autoritaire de Milosevic en Serbie, mais s'est par la suite transformé en éducateur redouté lors de révolutions suivantes organisées dans plusieurs pays contre d'autres « dictatures souples ».

Les débuts d'une révolution : Otpor en Serbie

 

Le logo du mouvement Otpor est un poing noir serré, symbole de la force, de la détermination et de l'unité de ceux qui ont lutté à la fin des années 1990 contre l'autoritarisme du Président Slobodan Milosevic et pour la démocratisation de la Serbie. Issu de la volonté de quelques jeunes étudiants de rompre l'apathie qui enveloppait alors une population désillusionnée à la fois par Milosevic et par l'opposition, le mouvement adopte une approche peu conventionnelle pour susciter un changement politique. Son arme principale est la non-violence et son mode d'organisation très décentralisé, presque anarchique. Sa force motrice et son objectif primordial consistent en la lutte en faveur d'élections démocratiques, ni plus ni moins. « Une fois la société devenue démocratique, ce sont les partis politiques qui introduisent l'idéologie », dira plus tard un de ses fondateurs, Milos Krivokapic.

Sans hiérarchie ni idéologie politique, Otpor mise sur la mobilisation d'un électorat désenchanté pour sortir la Serbie de l'autocratie. Face à une opposition extrêmement fragmentée – il existe plus de vingt partis politiques différents, dont certains participent par intermittence aux gouvernements du Parti socialiste de Milosevic – c'est la société civile qui s'organise en faveur de la démocratisation du pays. Quelque cent mille copies de la lettre d'information d'Otpor circulent clandestinement, les rangs du mouvement gonflent d'une poignée d'étudiants lors de la fondation en octobre 1998 à plusieurs dizaines de milliers au moment des élections décisives du 24 septembre 2000, et le graffiti du poing noir serré apparaît un peu partout dans le pays.

Les deux candidats principaux à la Présidence sont alors Slobodan Milosevic, en fonction depuis 1989, et Vojislav Kostunica, le candidat de l'Opposition démocratique de Serbie (DOS), coalition au sein de laquelle Otpor a su rassembler dix-huit partis. À l'issue des élections, le Comité électoral fédéral proclame l’avance de Kostunica, mais fixe une date pour un deuxième tour, stipulant qu'aucun des candidats n'aurait recueilli la majorité requise de 50% au premier tour.

C'est alors qu'Otpor déclenche une manifestation colossale de plusieurs centaines de milliers de personnes venues de la Serbie entière à Belgrade pour réclamer que leur vote soit compté de manière équitable. Slobodan Milosevic cherche dans un premier temps à annuler les élections. Les manifestations se généralisent alors, et les foules scandent en chœur « Slobo, sauve la Serbie, suicide-toi ! ». Le 5 octobre 2000, Milosevic doit céder face à la pression et reconnaît sa défaite. Otpor aura remporté sa première victoire sur une « dictature souple ».

Toutefois, Otpor n'agit pas seul. Très rapidement, des acteurs extérieurs à la Serbie se rendent compte du potentiel que revêt l’organisation d'une révolution de l'intérieur. L'International Republican Institute, le National Democratic Institute et la Fondation Friedrich Ebert fournissent des connaissances théoriques fondamentales aux jeunes révolutionnaires et les financent généreusement. Dès le lendemain du renversement de Milosevic, Otpor aurait pu se dissoudre et déclarer sa mission accomplie. Toutefois, les membres du mouvement décident de rester vigilants et de continuer à observer la scène politique jusqu'à ce que la démocratie soit fermement établie. Ce sont leurs sponsors qui les encourageront à aller plus loin encore et à étendre leurs activités dans d'autres pays, et qui leur donnent les moyens nécessaires au partage de leur expérience dans d'autres États d'Europe de l'Est qui peinent à se démocratiser.

Exporter la révolution : Otpor comme guide révolutionnaire à l'étranger

 

Après sa réussite en Serbie en 2000, Otpor se transforme ainsi en organisation non-gouvernementale de conseil. Les financements proviennent en bonne partie de l’agence USAID : les contacts aux États-Unis, surtout avec le Département d'État, le Congrès et la Maison Blanche, sont étroits. Toutefois, Otpor n'accepte pas toute requête, mais analyse en profondeur la situation sur place pendant plusieurs mois avant d'accepter une mission. La condition incontournable à son engagement est la présence d'une dictature « souple », qui présente certains éléments de démocratie sur lesquels Otpor peut ancrer ses activités. Il s'agit de renverser le régime par la voie légale des élections, et non par la violence ou l'illégalité. Par ailleurs, Otpor regarde de très près les structures embryonnaires des organisations qui demandent son conseil : l'absence de hiérarchie et d'ambitions personnelles parmi les membres de l'organisation commanditaire, fondements si cruciaux du succès d'Otpor en Serbie, sont à ses yeux des conditions sine qua non.

Jusqu'à présent, Otpor a joué un rôle actif en Géorgie (pour Kmara), en Biélorussie (pour Zubr) et en Ukraine (pour Pora), avec un succès indéniable dans le premier et le dernier cas. À chaque fois, ce sont des étudiants qui forment le cœur des mouvements. L'objectif principal est de permettre aux organisations conseillées d'établir un cadre légal pour leurs activités. Par la suite, deux campagnes distinctes sont mises en place : une campagne positive, qui appelle la population à voter et vise une responsabilisation des électeurs, et une campagne négative qui tente de critiquer le régime et encourage le changement. Le poids relatif des campagnes dépend de la situation sur place : en Ukraine, en l'absence de craintes majeures devant le régime pro-russe, c'est la campagne positive qui prévaut et qui permet l'arrivée au pouvoir de Viktor Iouchtchenko en janvier 2005. À l'inverse, en Biélorussie, la répression du régime de Loukachenko est telle que les activités d'Otpor et de son partenaire local Zubr n'avancent que très lentement et que la campagne pro-démocratique demeure moins visible.

Otpor ne prend jamais partie pour un candidat particulier et cesse ses activités à l'étranger le jour même des élections afin de laisser à la population et aux partis d'opposition le choix de leur avenir. L'organisation exige que ses partenaires locaux proposent impérativement une politique alternative au lieu de seulement critiquer le régime en place. Par ailleurs, les mouvements doivent être aussi impartiaux qu'Otpor l'était en Serbie, afin de jouir de la même crédibilité que leur grand frère . Il s'agit de formuler des messages courts et clairs et de cibler surtout les indécis, qui pèseront le plus sur le scrutin.

Pour l'instant, le travail d'Otpor se limite à l'Europe de l'Est et aux anciennes républiques soviétiques, mais l'organisation est très sollicitée ailleurs, surtout sur le continent latino-américain et au Proche-Orient. Pour choisir ses « clients », Otpor considère deux aspects fondamentaux :  la sécurité des collaborateurs d'Otpor dans le pays – en Ukraine, les membres de l'organisation ont été déclarés persona non grata en 2004 et certains expulsés du pays alors que leurs visas étaient en règle - et capacité de l'organisation à répondre à la demande. Des contacts existent au Venezuela et au Liban, mais il n'a pas encore été décidé si Otpor donnera suite. Ce qui est sûr, c'est qu'Otpor a dès aujourd'hui défini un nouveau mode de dissidence, et que son modèle rayonne bien au-delà de la Serbie.

Pour aller plus loin :

A lire

  • Chiclet, Christophe. "The Youths Who Booted Milosevic ", UNESCO, 2001.
  • "Les faiseurs de révolutions", entretien avec Milos Krivokapic. Politique internationale, no. 106, hiver 2005.
  • Bieber, Florian. "The Serbian Opposition and Civil Society: Roots of the Delayed Transition in Serbia." International Journal of Politics, Culture and Society, vol. 17, no. 1, automne 2003.

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