Saint-Pétersbourg, une capitale européenne ?
Écrit par Philippe Perchoc | 31-12-2009
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Tags : Russie 

Céline Bayou est analyste à la revue Grande Europe de la Documentation française et co-rédactrice en chef de Regard sur l'Est. Elle est également chargée de cours à l'INALCO. Nous lui avons posé une question simple aux multiples réponses : Saint-Pétersbourg est-elle une capitale européenne ?

Vous avez consacré votre thèse à Saint-Pétersbourg, pensez-vous qu'on puisse la décrire comme une ville, voire comme une capitale européenne ?

celine_bayou_x130.jpgIl faudrait pour cela d’abord s’entendre sur ce que l’on appelle une « ville européenne » ; se demander ce qui peut définir - ou disqualifier - une ville dans son européanité … S’agit-il de sa physionomie, du caractère de ses habitants, de son profil économique, de ses activités culturelles, etc. ?

Czeslaw Milosz estimait que l’architecture était le meilleur moyen de délimiter l’Europe. En la matière, Saint-Pétersbourg est bien évidemment une ville européenne. C’était là le dessein premier de son concepteur, Pierre le Grand. Lorsqu’il a décidé, en 1703, de créer cette ville, dans un lieu excentré, inhospitalier, bref particulièrement inadapté, son idée était de faire de la Russie un État européen. Cette ville, « la plus préméditée du monde » pour reprendre l’expression de Dostoïevski, est née avec une finalité, un dessein ; elle est le contraire de la spontanéité et son architecture en est le reflet. On a appliqué là les critères typiques en matière d’architecture et d’urbanisme qui correspondaient à la physionomie d’une ville européenne du XVIIIe siècle. Voilà pour l’aspect de la ville, ce qu’elle nous donne à voir. Mais on pourrait se demander ce qu’il en est « intérieurement ». Ce qui nous renverrait à la définition de ces fameux critères d’européanité.

L’autre question est de savoir si Saint-Pétersbourg est une capitale européenne. Une capitale régionale – sans conteste. Elle domine indéniablement le district Nord-Ouest, en est le pôle attractif. Si l’on s’attache au critère démographique, elle est une capitale régionale, y compris à échelle de la région baltique. Je serais même tentée de dire qu’elle est, par ce critère, LA capitale de la Baltique. Mais ce n’est pas suffisant. Parce que Saint-Pétersbourg est en Russie et que, même dans cet espace de coopération formidable qu’est devenue la région de la mer Baltique, caractérisée par un foisonnement d’initiatives, un dialogue riche qui réunit les rives de ce qui était ni plus ni moins qu’un morceau de ce mur qui a séparé l’Est de l’Ouest, même dans cette région donc, on continue d’observer une sorte de scission qui ne dit pas son nom, entre les pays « vraiment » européens d’un côté (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Allemagne, etc.) et la Russie, qui reste « autre ». Cette Russie, celle de la façade baltique, est européenne mais elle est aussi russe, donc européenne différemment.

Si Saint-Pétersbourg écrase démographiquement cette région baltique, elle n’en est donc pas pour autant la capitale…

On pourrait aussi retenir le critère de la culture. Alors, oui, sans doute, on qualifierait cette ville de capitale européenne, mais c’est Moscou, alors, qui pourrait mettre en cause ce titre et rivaliser…

Certains auteurs ont affirmé que l'européanisation ou la démocratisation de la Russie passerait par Saint-Pétersbourg. Qu'en pensez-vous ?

La question ne me semble plus d’actualité aujourd’hui. Dans une perspective historique, l’affirmation reste vraie : Saint-Pétersbourg a contribué à l’européanisation de la Russie, c’est évident.

Je serais beaucoup plus prudente sur son rôle dans la démocratisation du pays en revanche. Là encore, de quoi s’agit-il ? De la ville de l’autocrate Pierre le Grand ? De celle du Dimanche sanglant, en janvier 1905, lorsqu’à sa supplique portée pacifiquement au Palais d’hiver le peuple n’a reçu pour toute réponse que la fusillade ? De celle de la Révolution de 1917 qui a tellement fait peur aux bolchéviques, Lénine en tête, qu’ils ont fui à toutes jambes vers Moscou de peur d’être débordés par les élans révolutionnaires de Petrograd ? De la Leningrad du siège, durant la Seconde Guerre mondiale ? De la ville d’Anatoli Sobtchak, en tête de la résistance contre le putsch d’août 1991 ? De celle des premières années de la Russie d’Eltsine, lorsque le chaos était tel que chaque sujet de la Fédération tentait « d’avaler autant d’autonomie qu’il le pouvait » comme l’avait recommandé le premier Président de Russie ? Ou de la Saint-Pétersbourg actuelle, dirigée depuis l’automne 2003 par Valentina Matvienko ?

Il me semble que la période Sobtchak, ces fameuses années du « romantisme démocratique » comme les qualifiait si bien lui-même le maire de la ville, a pu en effet incarner, un moment, cette velléité de jouer un rôle véritable à échelle du pays, afin de contribuer à l’européanisation et à la démocratisation de la Russie nouvelle. Mais je crois que c’est fini. Saint-Pétersbourg tente de s’en tirer au mieux dans un contexte qui est loin d’être facile : verticale du pouvoir imposée par le haut, multitude de problèmes qui se posent à cet ensemble russe qui cherche toujours sa cohérence et son identité, crise économique mondiale… Saint-Pétersbourg a, je crois, revu ses ambitions à la baisse. Du moins pour le moment.


 

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