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Alors que crise financière et économique a obligé les Etats à mettre la main à la poche, la question se pose de savoir comment cet argent va revenir dans celle du contribuable. Car celui-ci est le pourvoyeur de fonds des finances publiques – mises à mal par les sauvetages financiers, les stimulus fiscaux et la chute des revenus budgétaires. Entrent en scène les idées de taxer les bonus des traders, les profits des banques ou encore les transactions financières avec leur cortège de polémiques. Comment se retrouver dans ce débat complexe ?
Bénéfices privés, pertes collectives
Le débat a été exacerbé au moment où les banques publient des résultats positifs et distribuent des bonus. C’est possible – grâce aux les politiques monétaires accomodantes et les garanties fiscales des Etats, pervertissant ainsi la logique d’action de l’Etat comme prêteur en dernier ressort et confirmant le risque de hasard moral. Cela entérine aussi un jeu où les banques font du chantage aux Etats parce qu’elles sont trop importantes pour ne pas être sauvées : si elle ne le sont pas, c’est tout le système financier qui s’effondre. Du coup les institutions financières peuvent prendre tous les risques qu’elles veulent. Après tout, elles ont une assurance vie. Ce n’est certainement pas là un système stable ni soutenable.
Ces distortions du système ont créé, avant et pendant la crise, de grandes institutions tellement complexes et entrelacées qu’il est impossible de les « laisser tomber » sans courir le risque de voir tout les sytème financier s’effondrer.
C’est cette logique asymmétrique qu’il faut changer, où les pertes sont collectives et les profits privés.
Faut-il alors imposer une taxe sur les bonus des traders ? Après tout, ils ont mis le feu aux poudres. Et puis cela semble juste socialement de récupérer leurs salaires superflus pour les rendre à ceux qui ont besoin du nécessaire. Reste qu’on se heurtera à une logique de compétition entre Etats au moment même où ceu-ci doivent coordonner leurs actions. "Taxe tes traders en premiers, et mes banques les récupèrerons" – l’assiette de la taxe n’est-elle pas hautement mobile ? D’où la nécessité d’agir de concert et/ou de chercher d’autres solutions. Surtout que taxer les bonus revient à s’attaquer aux effets et non pas aux causes d’un système financier déboussolé. En dernière analyse, imposer une taxe pour des raisons vindicatives donne aux banques des arguments pour s’y opposer. On peut alors se demander si politiser un problème aussi complexe est une méthode efficace.
Une taxe internationale sur les transations pourrait être une réponse possible. C’est la fameuse « Taxe Tobin ». elle date de 1972. Elle devait servir à alimenter l’aide au développement, diminuer la volatilité des marchés de change (c’était le moment où le système de Bretton Woods implosait) et prévenir les bulles spéculatives. Elle pourrait être mise en oeuvre par les chambres de compensation qui font déjà payer une somme sur les transactions. Problème : on ne peut pas taxer toutes les opérations financières car certaines se font « de gré à gré », entre la banque et le client. Autre problème – il faudrait une coordination internationale pour l’imposer. On a vu à Copenhague la difficulté de l’exercice. Une taxe est d’ailleurs l’apanage d’un Etat – à qui bénéficierait-elle ? La taxe Chirac sur les billets d’avions montre qu’une taxe internationale est difficile à mettre en oeuvre – mais pas impossible.
D’autres idées attirent l’attention, comme celle mise en place par la Suède. On peut taxer les banques et placer les revenus de ces taxes dans un fonds qui servirait d’assurance aux banques en cas de crise. Il y a plusieurs avantages à cela. Le système financier s’assure lui même et protège les finances publiques d’une crise éventuelle. Donc le contribuable qui ne verra pas ses impôts augmenter. La structure d’incitations passe du hasard moral à l’internalisation des risques – si, comme dans les assurances, on fait payer des primes de risques. Moins de risques, donc plus de sécurité. Cela évite aussi la création d’innovations financières censées éviter ces taxes. On élimine aussi le problème de la concurrence entre les pays comme pour la taxe sur les bonus. De fait, choisissant cette solution, la Suède a mis en place une taxe pour ses banques (objectif 2.5% du PIB dans 15 ans, 1% aujourd’hui).
Le seul problème est qu’un tel système d’assurance existe déjà – sous une forme ou une autre. En France, le Fonds de Garantie des Dépôts est censé assurer 1 200 milliards de dépôts ... avec uniquement 0.14% de cette somme – soit 1.7 milliards d’euros. Une somme bien maigre comparée à celles que les Etats ont dû débourser pendant la crise...
Une bonne taxe devrait être proportionelle aux risques pris par l’institution qui la paye : elle devrait couvrir les risques qui concernent l’institution en question et ceux qui concernent le système dans son ensemble. En somme, il s’agit de s’assurer qu’un prochain choc financier n’implique pas – ou pas autant – les contribuables. Et d’envoyer un signal fort : les Etat ne seront plus les prêteurs de dernier ressort... Est-ce possible ?
Pas si facile...
Taxer les institutions financière ne résoudra pas tous les poblèmes. D’abord parce qu’à trop taxer les banques on réduit d’autant leur prise de risque, sans laquelle il n’y a pas d’investissements. Cela risque d’avoir un certain impact sur la croissance future. Il faut trouver l’équilibre adéquat – plus facile à dire qu’à faire.
On risque aussi de ne pointer du doigt que les banques alors que les raisons de la crise sont complexes : les déséquilibres économiques mondiaux, les problèmes d’ordre monétaire, la question de la régulation et la supervision financières et l’évaluation de la prise de risques par le système financier ... D’autres questions encore plus épineuses se posent : quels ratios de capital pour les banques? Quelle est la taille optimale d’une banque ? Comment encadrer les innovations financières sans cesse plus complexes ? Faut-il revenir au Glass-Steagal Act qui séparait les banques de dépôt des banques d’investissement ?
Finalement, on doit s’interroger sur la nature du débat et l’origine des arguments: les fauteurs de troubles n’ont de cesse de se repasser la patate chaude. Les banques centrales désignent les institutions financières qui auraient joué gros sur le dos de l’Etat et des contribuables ; celles-ci accusent le manque de supervision financière efficace, qui montre du doigt les taux trop bas de certaines banques centrales avant la crise... La boucle est bouclée. Prendre parti n’apporte rien, tous ont raison. C’est confirmé par la règle de Taylor, la fragmentation des régulateurs et leur capture par les marchés ainsi que le hasard moral exploité par les banques. On ne peut comprendre la faillite des marchés – un coup de poignard dans le dos de l’hypothèse des marchés efficaces d’Eugène Fama ? – que par une approche systématique. Une belle occasion de s’intéresser à l’économie politique du système sanguin de nos sociétés – la finance. Et de repenser les bases de la macroéconomie moderne qui traverse une phase cartésienne de doute avec la crise.
La question est technique autant que fondamentale. Il n’y a pas de solution miracle. Céder aux sirènes du populisme ou se soumettre aux émotions rancunières mène à l’impasse. Au delà des mérites et des défauts des taxes proposées, il faut orienter la finance vers plus de stabilité et lui redonner le rôle qu’elle semble avoir perdu : être au service de l’économie et de la société. L’équilibre entre l’Etat et le marché devrait être restauré. Vaste chantier au moment où la sortie de crise laisse entrevoir les besoins immenses en investissements nécessaires pour faire face au changement climatique...
Pour aller plus loin
Sur Nouvelle Europe
Illustration :Bitzenhofer, Mike. Credit Crunch , Novembre 24, 2008. Flickr.
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