Nouvelle éducation secondaire ou comment dompter l'enfant terrible de la perestroïka

Par Liza Belozerova | 28 août 2007

Pour citer cet article : Liza Belozerova, “Nouvelle éducation secondaire ou comment dompter l'enfant terrible de la perestroïka”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 28 août 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/257, consulté le 27 septembre 2022
pushkinopinionNouvelle Europe discute des bouleversements idéologiques dans l'enseignement scolaire en l'Europe de l'Est avec Alexandre Chafransky, professeur de sciences naturelles au lycée Pouchkine en Lettonie, une école secondaire russe pas comme les autres.

pushkinopinion

Après la chute de l'URSS, les changements politiques et économiques dans les pays d'Europe de l'est ont avant tout touché les écoles. Mais au-delà des changements extérieurs elles devaient s'adapter aussi à un nouvel enfant issu de perestroïka. Nouvelle Europe discute des bouleversements idéologiques dans l'enseignement scolaire avec Alexandre Chafransky, professeur de sciences naturelles au lycée Pouchkine en Lettonie, une école secondaire russe pas comme les autres. Une des rares occasions de se pencher sur les idées et les approches au sein de l'éducation scolaire en dehors des questions douloureuses des minorités ethniques et la politique des langues en Lettonie.

En Europe de l'ouest, le mot "lycée" désigne les trois années avant le baccalauréat. En Lettonie, ce n'est pas un nom courant que l'on donne à une école secondaire et d'ailleurs ce terme comprend toutes les années scolaires. Pourquoi un "lycée" ?

Au début, c'était une simple école numéro 79 [normalement les écoles sont numérotées en Lettonie] qui a été transformée par Anna Borisovna Vladimirskaïa en 1989 en un lycée avec sa propre charte et un système d'organisation unique, auxquels elle veille jusqu'au aujourd'hui. L'établissement  était créé le 19 octobre,  le même jour que l'ouverture du lycée de Tsarskoe-Selo, qui a été fréquenté par le grand auteur russe Alexandre Pouchkine, presque deux siècles plus tôt. A l'époque, c'était un des premiers lycées en Lettonie, dans le sens classique du terme, quand personne encore ne parlait de cette forme d'éducation.

La différence avec d'autres établissements scolaires réside dans le fait que pour les dernières années avant les examens de la fin des études secondaires, l'école invitedes professeurs des universités, qui prodiguent leur savoir dans les trois filières (économique, histoire-droit, langues et lettres) des éléments professionnalisants plus approfondis.

Au niveau de l'esprit, la différence majeure est dans l'idée que c'est l'apparence qui détermine le contenu. Cela s'exprime dans le costume obligatoire au lycée, un habit officiel en noir et blanc, mais ce n'est pas un uniforme concret, juste une règle que chaque élève doit respecter. Le but est de cultiver l'individualité et transférer l'accent sur son développement. Quand nos enfants se plaignent, nous disons souvent qu'à l'étranger le code vestimentaire est un symbole d'élite.

Vous parlez de la personnalité. Après la chute de l'URSS, les professeurs se sont heurtés d'un coup à ce nouveau type d'enfant qui n'avait plus peur d'exposer son individualité. Le déferlement de la culture occidentale a complètement éradiqué tous les complexes  de l'élève soviétique. Cela a été très mal vécu par nombre de professeurs. Comment votre école a-t-elle géré ce changement ? 

Chez nous, on pratique des cours qui ressemblent aux travaux dirigés à la manière universitaire mais adaptés au contexte scolaire où l'on peut discuter des thèmes inédits et donner la possibilité à l'enfant d'exprimer cette individualité autant qu'il veut. Ces TD sont dirigés par plusieurs professeurs des différentes disciplines, on forme souvent un tandem entre les sciences naturelles et les lettres. Ces cours sont ouverts aux élèves de tous les âges et de tous niveaux.

Bien sûr, le thème le plus prisé et le plus actuel est la liberté. Vous ne pouvez pas imaginer les perles, dans le sens positif, qui sont dites pendant ces TD ! Ayant des connaissances basiques dans les domaines de l'éthique et de la philosophie (obligatoires dans toutes les filières), les écoliers plus âgés proposent des idées philosophiques abouties sur le concept de la liberté et bien sûr les petits doivent écouter.

Quand ce n'est pas le professeur, mais un autre élève qui parle, cela a un impact beaucoup plus fort. Souvent pour discuter de la liberté, on revient à des exemples littéraires et historiques. Par exemple, Raskolnikov [personnage principal dans « Crime et châtiment » de Dostoïevski] en quête de liberté a tué la vielle femme mais est-ce qu'il a vraiment acquis cette liberté ?

Alors nos enfants se baignent dans ce métissage disciplinaire, ce qui dirige inconsciemment leur développement personnel. Ce nouvel élève ne peut pas être éduqué par une  simple instruction et nous ne pouvons pas non plus donner libre cours à son individualité, donc c'est le milieu même qui doit former les esprits. Autrement dit, le milieu que l'on côtoie forge la personnalité. 

Comment se construisent les relations entre les professeurs et les élèves dans ce contexte ?

Le principe du respect envers chaque personnalité est incontournable chez nous. Même si cela peut être difficile pour les nouveaux professeurs qui viennent travailler dans notre lycée, mais à partir de la huitième année [14/15 ans], tous les professeurs doivent vouvoyer les élèves. Bien sûr dans les couloirs c'est possible de dire « mon cher petit Pierre, tu t'es taché » mais en toute circonstance, il faut utiliser la forme officielle. A partir de cet âge, ce sont des relations adultes qui se construisent entre le professeur et son élève.

Pendant les dernières années [avant le Bac], ce statut d'adulte est davantage renforcé par notre concept des travaux de recherche, selon le modèle universitaire, qui sont obligatoires aux élèves de Terminale.  L'accent est surtout mis sur l'élément créateur qui est impliqué dans ce travail où le professeur n'est qu'un guide. On essaye d'éliminer autant que possible tout bachotage et le par cœur en insistant sur le dialogue, l'échange d'idées. L'enfant n'est pas obligé de répéter son cours, le professeur doit tout faire pour que l'enfant ne le fasse pas !

Dans les années 1990, un autre problème était caché dans les manuels scolaires et les méthodes. Les professeurs étaient saisis par d'une espèce de honte vis-à-vis des systèmes anciens mais ne pouvaient rien proposer de nouveau. Comment le lycée Pouchkine a-t-il résolu ce problème ?

Chaque enseignant dans notre école a son programme d'auteur. Evidemment, il y a des règles que l'on ne peut pas éviter, imposées par le Ministère de l'éducation, mais en se basant sur les standards, chaque professeur a le droit de créer son propre programme. Bien sûr, en ce qui concerne la chimie et la physique, il y a peu de marge de manœuvre, mais en sciences naturelles on a beaucoup plus de liberté. On peut qualifier les sciences naturelles comme un domaine interdisciplinaire, très souple et facilement adapté à chaque filière.

A l'époque soviétique, j'enseignais une leçon qui s'appelait « L'homme et la nature » - un cours hors programme avec l'ambition d'imiter des programmes étrangers. On avait beaucoup de peine avec ce cours car personne ne savait comment il fallait l'enseigner. Aujourd'hui on est beaucoup plus libre et les possibilités ont changé - Internet, PowerPoint. Cela change tout !  

Avec l'accessibilité des informations, les enfants viennent en cours plus érudits qu'auparavant. Comment est-ce que l'école s'adapte à cela ?

Notre système d'éducation en Lettonie, déterminé par le Ministère de l'éducation, est très chaotique car on essaye d'imiter le modèle « occidental » de l'enseignement scolaire. On emprunte surtout l'idée qu'il faut divertir l'enfant et intégrer l'enseignement dans une espèce de jeu, d'où cette tendance à mélanger les thèmes : les dinosaures, les Romains, etc. Il n'y a aucun système.

Les fondements de la pédagogie soviétique étaient la systématisation des connaissances acquises. Peut-être était-elle trop chargée ou trop théorisée, mais à la base, elle, était très bonne. Il y a un grand nombre de professeurs (qui enseignaient à cette époque-là) qui ont repris aujourd'hui ce modèle soviétique comme base pour le développement de nouvelles méthodes personnelles.

En sciences naturelles, par exemple, si rien n'est systématisé, l'enfant n'arrive pas à distinguer la cause des conséquences. A présent, en utilisant Internet et les logiciels académiques les enfants peuvent obtenir des informations très variées et isolées. Notre but aujourd'hui est de systématiser ces connaissances et leur donner une continuation logique. Et surtout montrer aux enfants comment rechercher non pas n'importe quelles informations mais celles qui sont bien ordonnées. La systématisation est la chose la plus importante que doit enseigner un professeur. Et bien sûr la plus grande force c'est la personnalité d'un professeur car seule une vraie personnalité peut créer une autre personnalité et rien d'autre : aucun programme automatisé ne peut souffler l'âme dans le sujet. Même l'humeur de l'enseignant et celle de l'élève sont importantes dans l'enseignement.

Comment trouvez-vous l'équilibre entre la trajectoire académique déterminée par l'école et celle imposée par l'état ?

La réponse est dans les programmes personnels élaborés par nos professeurs. On peut utiliser les manuels scolaires nationaux mais seulement en tant que sources secondaires.

On ne peut pas éviter le sentiment que dans votre lycée, vous êtes retournés aux vieux modèles des gymnasiums d'avant la révolution...

Oui, bien sûr ! Ce n'est pas par hasard. C'est pour cela que c'est un lycée - cette tradition prend ses racines déjà au temps d'Aristote. Et le Lycée impérial de Tsarskoe-Selo [l'école de Pouchkine] - son but principal, en utilisant le vocabulaire moderne, était la formation des jeunes cadres érudits et intellectuels pour la Russie impériale. Chez nous, c'est un peu pareil. Nos élèves sortants deviennent membres du gouvernement letton et des membres actifs de notre société - lettonne et européenne.

Ce qui est souvent reproché à l'école post-soviétique c'est son inutilité absolue vis-à-vis de la vraie vie qu'on découvre en sortant. J'ai l'impression que ce n'est plus le cas avec votre école...

On espère ! Mais prenons par exemple le problème des drogues. Chez nous globalement cela n'existe pas, peut-être il y a des cas qui ne sont pas encore enregistrés, mais le problème n'est pas si aigu que dans d'autres écoles. Je crois que notre éducation enracine une certaine autorégulation, un sens des limites ce qui va au-delà de la simple éducation scolaire.

Est-ce que votre école participe à des échanges scolaires en Europe ?

Bien sûr, on fait partie du programme d'échanges scolaires Comenius à travers lequel on entretient des coopérations avec certaines écoles en Pays-Bas. Mais malheureusement, l'Europe est très peu généreuse quand cela concerne l'éducation secondaire.