Nouveau départ ou fin de la démocratie en Hongrie ?

Par Bence Ákos Gát | 10 avril 2011

Pour citer cet article : Bence Ákos Gát, “Nouveau départ ou fin de la démocratie en Hongrie ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 10 avril 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1092, consulté le 13 décembre 2018

Vingt ans après le changement de régime, la Hongrie voit ses politiques intérieure et extérieure se redéfinir profondément. Le gouvernement du centre-droit sorti des élections du printemps 2010 parle de changements nécessaires pour le bon fonctionnement de la démocratie hongroise. Les socialistes et libéraux de l’opposition craignent l’installation d’une dictature.

Le Parti Socialiste Hongrois (MSZP), ancien parti gouvernant de la Hongrie, passé dans l'opposition depuis le printemps 2010, ne cesse d’attirer l’attention des médias nationaux et internationaux au sujet du danger que représente le pouvoir extraordinaire accumulé entre les mains du Premier ministre actuel, Viktor Orbán. Tandis que les socialistes parlent d’un régime autoritaire ou d’ une « démocratie centralisée » voire d’une dictature, que le Fidesz-KDNP (l’alliance des deux partis conservateurs du centre-droit) est en train de construire selon eux, ce dernier argumente qu’il ne fait que changer les mécanismes erronés d’un système certes démocratique, mais doté de pratiques dérivant des traditions de l’époque socialiste-communiste. La victoire écrasante du parti du centre-droit en Hongrie signifie-t-elle vraiment la fin de la démocratie hongroise ? Ou, au contraire, n’est-elle que le début d’une démocratie effective qui essaye de guérir les maladies graves des vingt années de la transition démocratique ?

À l’heure actuelle, il serait impossible de répondre à ces questions de manière objective sans prendre parti soit pour la gauche soit pour la droite politique hongroise. Cependant, en comparant  cette année du gouvernement de M. Orbán à la politique des gouvernements antérieurs, il est possible d’expliquer pourquoi le gouvernement actuel jouit du soutien de la grande majorité de la population hongroise. En fait, de la même façon que Barack Obama en 2008, Viktor Orbán a également promis le « changement » à ses électeurs. Et il le met en place. Reste à savoir pourquoi les Hongrois souhaitent tellement le « changement ».

Quelques années de crises, une douzaine de scandales : les ingrédients pour la victoire du « parti du changement »

Pendant huit ans de gouvernance socialiste (2002-2010), la jeune démocratie hongroise a connu un nouveau phénomène, celui d’une instabilité gouvernementale élevée avec quatre gouvernements dont un gouvernement de minorité et un gouvernement technocrate. Après les élections de 2006, le « discours menteur » de Ferenc Gyurcsány (premier ministre de 2004 à 2006 et de 2006 à 2009) a été publié dans les média. Dans ce discours lancé en secret devant son parti, Ferenc Gyurcsány a reconnu avoir menti aux électeurs pendant non seulement la campagne politique mais aussi pendant durant toute la durée de son gouvernement précédent.

Naturellement, après la publication de ce discours choquant, chaque parti en a fait une interprétation qui lui était le plus favorable. Ce qui est sûr est que, par la suite, des manifestations antigouvernementales d'une dimension jamais atteinte depuis le changement du régime ont eu lieu en Hongrie. Elles étaient aussi alimentées par l’agitation de l’opposition avec à sa tête le parti du centre-droit et par l’appel à la violence d’un parti de l'extrême-droite qui venait de se former. Ces manifestations ont montré que la coalition au gouvernement avait perdu le soutien populaire. En partie à cause de cette perte de soutien, les socialistes ont été incapables de mener une politique économique cohérente et réussie qui aurait pu permettre de résister à la crise économique mondiale de 2008.

Si malgré le handicap gouvernemental, il restait encore des électeurs soutenant le Parti socialiste, ils étaient certainement dégoûtés par les nombreux scandales de corruption révélés par les médias de droite. Plus les investigations ont avancé, plus il est devenu évident que la corruption avait atteint des formes sophistiquées, bien organisées même dans les plus hautes de sphères des partis de la coalition gouvernante.

Dans pareil contexte, il n’est pas surprenant que les socialistes aient perdu les élections parlementaires du printemps 2010. Si quelqu’un en a été encore surpris, il ne l’a été qu’à cause des dimensions de la victoire de l’alliance du centre-droit. Le Fidesz-KDNP a remporté 67,88 % des votes, ce qui lui a permis de former un gouvernement avec une majorité parlementaire extraordinaire de deux tiers.

Un gouvernement fort : la spécialité hongroise

L’effet bénéfique d’un gouvernement fort sur la Hongrie, pays longtemps paralysé politiquement, est comparable à celui d’un bon vin de Bordeaux sur une personne pleine d’inhibition : il permet de prendre plus facilement des décisions qui – à cause du manque du volonté – ne pouvaient pas être prises avant.

De fait, la majorité des deux tiers permet au Fidesz-KDNP de voter facilement des lois de grande importance sans qu’ils n'ait à s'inquiéter de la résistance de l’opposition. La loi sur la double citoyenneté (selon laquelle les Hongrois de souche qui vivent en Europe centrale peuvent obtenir la nationalité hongroise) n’est qu’un exemple du dynamisme du gouvernement qui a décidé d’apporter le point final à une question qui faisait pendant longtemps partie du débat politique. Certainement, cette loi, qui répond entre autres à la limitation des droits des minorités hongroises en Slovaquie, est aussi un signe symbolique de la volonté du gouvernement de renforcer sa politique extérieure et de faire apparaître la Hongrie comme un acteur important de la communauté internationale.

Aussi cette majorité convertit le gouvernement en un négociateur égal à des acteurs économiques dont le poids depuis 1989 paraissait souvent décisif dans les décisions politiques. Auparavant, il était inimaginable que la Hongrie soit le premier pays européen à introduire l’impôt sur les banques pour équilibrer ses finances. De même, pendant longtemps, toucher aux entreprises internationales faisait partie des tabous politiques hongrois. Pour rompre avec cette tradition, le gouvernement actuel demande aux plus grandes entreprises internationales installées en Hongrie de contribuer plus aux charges publiques et envisage d’aider le rattrapage des entreprises nationales.

La volonté du gouvernement d’augmenter l’autonomie économique du pays se manifeste aussi au niveau international. Lors des négociations avec le FMI, le gouvernement a refusé que ce premier dicte la politique économique du pays qui, selon le Premier ministre, reste l’affaire intérieure de la Hongrie.

La majorité des deux tiers : à consommer avec modération

L’expérience de cette année au pouvoir du gouvernement de centre-droit montre bien que le cabinet de M. Orbán n’hésite pas à appliquer toutes les méthodes qui lui sont attribuées juridiquement pour mettre en place sa conception politique. La modification des articles de la Constitution dans le but de les rendre compatibles avec les lois souhaitées par la majorité gouvernementale est devenue un phénomène quotidien en Hongrie.

Mais les critiques se font entendre surtout lorsque le gouvernement utilise des méthodes « moralement douteuses » pour arriver aux « bonnes fins » envisagées. D’ailleurs, pour la première fois en vingt ans, le gouvernement n’essaye pas de donner l’impression de considérer la Constitution actuelle comme un texte sacré. Au contraire, puisque celle-ci n’est que la version abrogée de la Constitution communiste de 1949, elle est considérée comme trop vieille et dépassée. Ainsi, le gouvernement fait actuellement passer une nouvelle Constitution qui doit être votée le 18 avril prochain, avec des concepts qui « conviennent plus aux nécessités du XXIème siècle ».

Les résultats des sondages d’intention de vote et ceux des élections municipales d’octobre montrent que la population continue d’approuver la voie du changement choisie par le gouvernement. De fait, les voix qui augurent la mise en place continuelle d’une dictature de Viktor Orbán en Hongrie, pays membre de l’Union européenne, paraissent être plus influencées par des intérêts politiques que par la réalité. Surtout lorsqu’une bonne partie des décisions gouvernementales visant à résoudre les problèmes les plus graves de la société hongroise contribuent à la perte d’influence de l'extrême-droite. Toutefois, la majorité des deux tiers, de la même façon qu’un bon vin de Bordeaux, devrait être consommée avec modération...

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • KOVACS, Zsuzsanna, "Bilan de la démocratie hongroise" (Látlelet a magyar demokráciárol) in Review of Political Science (Politikatudomanyi Szemle) XVI/2, p. 163-168, Institue of Political Science, Hungarian Academy of Sciences (MTA Politikai Tudományok Intézete), 2007
  • SCHÖPFLIN, György, "Démocratie, populisme et crise politique en Hongrie" (Demokrácia, populizmus és politikai válság Magyarországon), in Review of Political Science (Politikatudomanyi Szemle) XVI/1, p.129-136, Institute of Political Science, Hungarian Academy of Sciences (MTA Politikai Tudomanyok Intézete), 2007

 

Source photo : EPP Summit December 2010, par europeanpeoplesparty, sur flickr

 

 

 

Ajouter un commentaire