Nos Pères, les fondateurs

Par Sara Pini | 25 mars 2007

Pour citer cet article : Sara Pini, “Nos Pères, les fondateurs”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 25 mars 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/149, consulté le 13 août 2022

trois_chaisesQui sont les pères fondateurs de l’Europe unie ? Quelles figures de notre passé commun possèdent l’envergure des Founding Fathers américains ?

Le projet européen a en réalité des racines anciennes et profondes et donc une multitude de pères : hommes politiques, intellectuels, militants d’organisations et associations de toute sorte, entrepreneurs et membres de la société civile. On peut toutefois identifier quelques figures emblématiques qui ont joué un rôle clé dans l’émergence d’un programme d’intégration européenne dans l’après-guerre : les responsables politiques Spaak, Adenauer, Schuman et De Gasperi, soutenus et poussé par l’activité des deux maîtres à penser de la construction communautaire, Jean Monnet et Altiero Spinelli.

L’Europe démocrate-chrétienne

A la veille de la rencontre du 12 mai 1950 avec les Britanniques et les Américains, pour discuter du futur de l’Allemagne, les Français comprennent qu’ils devront céder aux pressions des deux alliés pour le relèvement politique et économique du vaincu. Le Président du Conseil, Bidault, incarnation d’une politique de maintien de la suprématie française en Europe, s’oppose toutefois à ce développement ; ce sera donc à Schuman, le Ministre des Affaires Etrangères, de jouer un rôle important dans la mise en place d’une solution européenne pour encadrer le problème allemand.

Né en Lorraine, il a connu la situation d’avant 1918, lorsque sa région était intégrée à l’Allemagne et veut en finir avec l’inimitié qui a conduit à trois guerres entre les deux pays. Cette expérience de la frontière le rapproche des deux hommes politiques avec lesquels il devra négocier l’organisation de la future Europe : Adenauer et De Gasperi.

Le premier, devenu chancelier allemand en 1949, est un Rhénan, donc tourné vers l’ouest, en particulier vers la France, dont il se sent proche. De Gasperi, Premier ministre italien, est aussi un homme de la frontière, étant originaire de Trente, restée sous domination autrichienne jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Ils sont donc tous les trois particulièrement sensibles à la nécessité de dépasser les rivalités nationales et de construire un nouvel ordre pacifique sur un continent trop souvent déchiré par les guerres.

Outre cet élément biographique, les trois hommes partagent aussi l’appartenance à la famille politique démocrate-chrétienne : leur rêve d’une Europe unie trouve donc ses racines dans l’héritage de cette « res publica christiana » qui était pour eux symbole d’unité au-delà des frontières nationales, au nom d’un bagage commun de valeurs et traditions.

Dans leur quête, ils trouvent toutefois aussi le soutien important du socialiste Spaak, qui déjà en 1943, alors qu’il était Ministre des Affaires Etrangères du gouvernement belge en exil, avait évoqué l’idée d’une organisation des Etats occidentaux, qui regroupe les puissances continentales démocratiques (France, Pays-Bas et Belgique) sous le leadership britannique.

Monnet et Spinelli : deux visions complémentaires de l’Europe

Face à l’apathie de l’administration française, Schuman se tourne vers Jean Monnet, à l’époque Commissaire général au plan, afin de définir le contenu concret de son projet. Celui-ci avait déjà été l’inspirateur de la proposition d’union franco-britannique lancée par le gouvernement anglais en juin 1940, ainsi que du projet promu en 1943 par le Comité français de la libération nationale.

Monnet estime en effet qu’il n’y aura pas de paix durable si l’Europe se reconstitue sur la base de la souveraineté nationale et du protectionnisme économique et il lance l’idée d’une fédération européenne dans laquelle régler le problème allemand, tout en évitant les erreurs de 1918. Il propose d’intégrer l’Allemagne dans un ensemble européen caractérisé par l’égalité des droits et le renoncement à une partie de souveraineté de la part de tout le monde, plutôt que de la rabaisser avec une paix de vengeance. De cette façon, la formidable puissance industrielle allemande cesserait de constituer un danger, mais deviendrait une formidable opportunité pour toute l’Europe. 

Avec une carrière hétéroclite comme responsable du Comité interallié pour les transports maritimes pendant la Première Guerre Mondiale, Secrétaire Général adjoint à la Société des Nations, entrepreneur ouvert à l’international, banquier et enfin responsable du Comité de coordination franco-britannique pendant la Seconde Guerre Mondiale, il avait acquis une expérience concrète de coopération internationale.

Sa méthode pour la construction européenne sera donc principalement caractérisée par le pragmatisme, l’idée que des experts, des techniciens entraînés peuvent jouer un rôle fondamental, s’ils ont la confiance des hommes politiques. Il considère en effet que pour réaliser le projet européen il faut procéder par étapes, sur des projets concrets, sans préconcepts institutionnels et politiques.

Son caractère et sa démarche sont donc aux antipodes de ceux d’un autre personnage important du panorama européen de l’après-guerre, Altiero Spinelli. Communiste italien en rupture avec son parti, résistant, il avait été exilé pendant la guerre dans l’île de Ventotene pour ses activités anti-fascistes ; ici, avec d’autres résistants qui partageaient son idéal fédéraliste, il avait écrit le « Manifeste pour une Europe libre et unie » ou « Manifeste de Ventotene », dans lequel il met en cause l’Etat nation comme responsable du conflit et indique que la priorité pour les progressistes ne doit pas être la réforme de l’Etat, mais son dépassement dans une fédération européenne.

Spinelli était donc un idéaliste, un homme de vaste culture mais aussi d’action, capable d’exercer une forte influence émotionnelle sur ses proches, passionné et prêt à se sacrifier pour la cause, n’acceptant aucun compromis, tout le contraire de Monnet, qui pesait chaque mot et agissait seulement lorsqu’il réputait les circonstances propices à son intervention.

Monnet soutenait en effet que « les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité, ils ne voient la nécessité que dans la crise » ; il est donc inutile de presser le changement, d’aller contre les événements ; il faut plutôt tisser un réseau de contacts avec les personnes qui comptent, afin de pouvoir les utiliser pour influencer l’évolution de la situation, lorsque le moment sera le plus propice.

En dépit de leurs différences, Spinelli admirait profondément Monnet, qui de son côté appréciait ses capacités d’orateur ; ils développent ainsi une coopération prolifique, bien que discontinue : Monnet oeuvrait au niveau gouvernemental, en utilisant de ses relations pour pousser l’action des Etats dans la direction souhaitée, alors que Spinelli, en plus d’écrire souvent les discours de son mentor, s’engageait au niveau du Mouvement fédéraliste, des peuples, dans une approche presque carbonariste, afin de susciter un mouvement populaire unitaire en Europe.

 

La naissance de l’Europe est donc due à la rencontre heureuse d’hommes aux caractères et aux idées différents, provenant de pays et d’horizons différents, hommes d’action, de lettres ou de pouvoir, mais qui tous partageaient un même rêve, celui de canaliser le développement de l’Europe à l’intérieur d’institutions et procédures supranationales capables de contraindre le pouvoir des Etats nation, afin de rendre plus concret et réalisable le « Plus jamais ça » wilsonien.

A l’occasion des 50 ans de l’Europe, au-delà des réflexions sur le futur de leur projet, il conviendrait peut-être d'envisager la création d’un enseignement commun à toutes les écoles de l’Union, où les jeunes citoyens européens apprendraient les noms de leurs Pères fondateurs, tout comme les jeunes Américains apprennent les noms de Franklin, Washington ou Madison, afin de faire grandir en eux cette mémoire collective qui est le fondement de toute identité commune.

 

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Pour en savoir plus :

 

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AUDISIO, G., CHIARA, A., Schuman, Adenauer, De Gasperi. Fondateurs de l'Europe unie selon le projet de Jean Monnet, Salvator, Paris, 2004, 247 pages.
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MELCHIONNI, M., Altiero Spinelli et Jean Monnet, Fondation Jean Monnet pour l'Europe, Centre de recherches européennes, Lausanne, 1993, 115 pages
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DESCOUEYTE, F., "La méthode Jean Monnet d'institutionnalisation de l'intérêt commun : une approche pertinente pour le XXIe siècle?", in Relations internationales et stratégiques, (11), aut. 1993, pp. 141-150.