Ukraine : la tigresse et le prisonnier

Par L'équipe | 5 février 2010

Pour citer cet article : L'équipe, “Ukraine : la tigresse et le prisonnier”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 5 février 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/787, consulté le 08 août 2020

yanoukovitch_affiche_kharkiv_130.jpgL'affrontement entre l'ancien et l'actuel premier ministre reste-t-il un combat géographique entre l'est du pays, industriel et russophone et l'ouest du pays, agricole et pro-occidental pour la définition de l'identité ukrainienne ?  

Affiche électorale pour Yanoukovitch à Karkov - par Camille Marquette L'affrontement entre l'ancien et l'actuel premier ministre reste-t-il un combat géographique entre l'est du pays, industriel et russophone et l'ouest du pays, agricole et pro-occidental pour la définition de l'identité ukrainienne ?  

Des discours en mutation

Les deux candidats retenus pour le deuxième tour se sont efforcés de gommer les traits de caractère les stéréotypant : ainsi, Victor Yanoukovitch le russophone a perfectionné son ukrainien et fait des déclarations pro-européennes ; Youlia Timoshenko quant à elle a adouci ses attaques vers le Kremlin. Au point que son alter ego russe ; d'habitude avare en compliments, a jugé « possible » de travailler avec elle :

Cette atténuation est toutefois à relativiser, le Parti des Régions de Yanoukovitch étant très proche de Russie Unie, le parti de l'équipe dirigeante du Kremlin.

Youlia Timoshenko en organisant le lancement de sa campagne pour le second tour à Lviv, capitale de l'Ouest du pays le vendredi 22 janvier, marque aussi son ancrage électoral.  

Selon Mikhail Kamtchatny, responsable du Comité des Electeurs d'Ukraine pour la région de Kharkiv, les équipes de campagne ont préféré jouer sur l'affect plutôt que sur le fond. Timoshenko joue sur son charisme et son histoire personnelle en opposant « ceux qui parlent » (ses adversaires) à « ceux qui agissent » (elle), mettant ainsi en avant son bilan à la tête du gouvernement. Cette stratégie est risquée quand on connaît les critiques auxquelles elle a dû faire face sur la gestion de la menace de la grippe porcine par le gouvernement fin 2009. Cet atout charismatique a également été utilisé pour la large campagne d'affichage « Vona peremoje » qui fait l'amalgame entre la candidate et l'Ukraine en affirmant qu' « Elle va gagner ». Le candidat adverse est d'ailleurs conscient de l'avantage de Youlia sur le terrain de la dialectique, comme le montre son refus de se confronter au premier ministre en exercice en direct entre les deux tours.

Les deux candidats, se détestant allègrement se livrent une bataille rangée sur les clichés / préjugés, Yanoukovitch joue ainsi la carte du sexisme en invitant Ioulia Timoshenko à « démontrer ses talents de cuisinière, si elle veut être traîtée comme une femme » et l'équipe de Timoshenko réplique en mettant en doute les capacités intellectuelles de son adversaire. Ainsi, la dame de fer l'accuse de « ne pas pouvoir comprendre, ni appréhender de manière intellectuelle ce qui est discuté », lorsqu'il « confond l'Autriche et l'Australie ». 

Autre tactique des deux candidats : porter atteinte à l'intégrité de leur adversaire. Timoshenko, ancienne magnat du gaz, est ainsi décrite par ses détracteurs comme une femme très corrompue. Yanoukovitch n'est à ce sujet pas mieux loti, au vu des liens étroits qui l'unissent à l'oligarque Akhmetov et les fortunes du Donbass , sa région d'origine. Mais c'est surtout son passé de prisonnier de droit commun qui dérange. Présentés comme des « erreurs de jeunesse » par le candidat, les deux séjours en prison (trois mois en deux ans) pour vol, crime organisé et agressions sont relativement mal perçus, malgré l'annulation des condamnations huit ans après les faits par le tribunal régional de Donetsk. Ainsi, selon Andreï, jeune ingénieur au chômage à Kiev, la majorité des ukrainiens ne voteront pas pour un candidat mais contre l'autre, ce qui montre bien la répulsion qu'inspirent les deux finalistes.

Les deux campagnes ont également eu chacune leur part de ridicule. Côté orange, une lourde communication politique a été lancée pour exposer Tigryoulia, félin offert à Youlia Timoshenko pour fêter l'année du Tigre Blanc. Les photographies de la candidate aux cheveux détachés (oh !), penchée sur le jeune tigre et vous présentant ses meilleurs vœux pour l'année 2010, ont fleuries dans le métropolitain de Kiev. Côté bleu, on a beaucoup raillé « Leader », chanson de campagne à la gloire de Yanoukovitch et de l'Ukraine. Cette horreur musicale a indigné l'artiste italien Toto Cutugno, qui a cru y reconnaître son tube mondial « Ti amo »3.

Les clés du scrutin : participation et report de voix.

Eugène Tarassov, sociologue à l'Université d'Etat de Donetsk prévoit une participation plus forte au second tour. L'issue du scrutin de dimanche repose fortement sur le choix de cette population muette du premier tour et sur le report des quelques 42% des voix accordées aux autres candidats du premier tour. Timoshenko fait le pari de combler son retard en dénonçant l'absence de réserve de voix de son adversaire (à part les 3.54% des communistes) et espérant un report de voix massif de tout les autres candidats « oranges » (dont Yatseniouk, Youshchenko, Gritsenko, Souproun...). L'équipe du Parti des Régions met quand à elle en avant son avance de près de 10% et prépare l'opinion aux cris d'indignation face à la fraude électorale qu'elle s'apprête à pousser si son candidat n'arrive pas en tête. Il est intéressant de noter qu'après avoir annoncé qu'elle ne remettrait pas en cause les résultats de l'élection, Youlia Timoshenko a menacé l'organisation d'une « nouvelle révolution Orange » en cas de fraudes massives dues à la modification du code électoral.  

Dénonçant les capacités de déformations du scrutin de l'équipe en place, les députés du Parti des Régions ont réussi en plein second tour à révoquer Youri Loutsenko, ministre de l'intérieur de Timoshenko, en faisant voter un vote de défiance à la Rada. L'inimitié entre le ministre de l'intérieur et Yanoukovitch date de la tentative ratée du ministre d'annulation du le jugement de 1978 du tribunal de Donetsk innocentant le candidat de ses « erreurs de jeunesse». Timoshenko a fait preuve de fermeté en maintenant Loutsenko à la tête du ministère en le nommant vice-ministre. 

Le résultat final repose également sur le troisième homme, Serguei Tihipko, qui est fortement courtisé par les deux camps. Après avoir dans un premier temps essayé sans succès de pousser les deux candidats à accepter ses projets politiques (notamment dans la gestion du gaz), le banquier a refusé de se prononcer en faveur d'un ou l'autre candidat rejetant la proposition de Youlia Timoshenko d'en faire son premier ministre.  

Le choix des électeurs pourraient également se faire selon le futur proche de la politique du pays. En effet, le président élu devra composer avec une Rada émiettée entre de nombreuses fractions politiques. Si Timoshenko a repoussé la perspective d'élections anticipées étant quasiment assurée de conserver la majorité avec laquelle elle gouverne (alliance ByouT - Notre Ukraine), Viktor Yanoukovitch a annoncé que l'actuelle premier ministre ne pourrait en aucun cas rester à la tête du gouvernement s'il était élu président, et qu'en cas d'absence de formation d'une majorité alternative, des élections seraient organisées avant due date dés le printemps. 

Camille Marquette est diplômé de l'Université pour l'Amitié des Peuples de Moscou

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