Ukraine : des élections sans passion ?

Par L'équipe | 5 février 2010

Pour citer cet article : L'équipe, “Ukraine : des élections sans passion ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 5 février 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/786, consulté le 08 août 2020

dirigeante_et_assistante_bureau_de_vote_kharkiv_130.jpgAprès une campagne inaudible et un premier tour sans surprise sur fond de crise économique, de grippe A et de records de chute de neige, des électeurs ukrainiens désabusés s'apprêtent à départager l'ancien et l'actuel premier ministre dans un second tour plein de suspense mou. Premier tableau d'une pièce en trois actes.

Après une campagne inaudible et un premier tour sans surprise sur fond de crise économique, de grippe A et de records de chute de neige, des électeurs ukrainiens désabusés s'apprêtent à départager l'ancien et l'actuel premier ministre dans un second tour plein de suspense mou. Premier tableau d'une pièce en trois actes.

Au bureau de vote - par Camille MarquetteLe dimanche 17 janvier 2010, les Ukrainiens étaient appelés à voter pour la première élection présidentielle depuis la Révolution Orange de l'hiver 2004, qui avait vu arriver au pouvoir le pro-occidental Victor Youshchenko. Cinq ans après cette victoire acquise dans la rue, les électeurs ont départagé sans passion 2 des 18 candidats (dont 3 femmes, un communiste, un original, un président en cours de mandat, l'ancien speaker du parlement, un ancien ministre de la défense, une poignée d'oligarques ...) pour un second tour très attendu : sera-ce l'heure de la revanche pour Victor Yanoukovitch (35.32% des voix), dont la victoire à l'élection de 2004 à été annulée par la Cour Suprême pour fraudes massives ou  l'aboutissement de l'ambition de l'égérie de la Révolution Orange, la dame de fer Youlia Timoshenko (25.05%), actuelle premier ministre du pays. La bataille entre Bleus et Oranges, les deux camps fondamentaux de la politique ukrainienne est donc toujours d'actualité, même si les Ukrainiens ont montré qu'ils ne croyaient plus à ces idéologies, en sanctionnant sans détour le président sortant, qui se présentait pour un second mandat et n'a récolté que la 5èmeplace avec 5.85% des suffrages exprimés.

Cette sanction est le reflet de la déception des ukrainiens face à un président qui, selon eux, s'est installé confortablement dans son fauteuil sans mettre en œuvre ses ambitieuses réformes. On retiendra de ses cinq années de présidence les conflits incessants entre les deux leaders du « clan Orange », le président et son premier ministre Timoshenko. Cette querelle au sommet de l'état a été rendue possible par la modification de la constitution de 2004, qui fait de l'Ukraine une république parlementaire, après 13 ans de présidentialisme. La Rada, parlement du pays, s'est alors transformée en lieu d'affrontements entre de multiples partis à l'idéologie peu définie, prompts a des alliances contre nature. Cette ambiance tendue a poussé la majorité des candidats à mettre en avant la nécessité d'un retour à un pouvoir présidentiel fort (Timoshenko appelant à l'établissement d'une « dictature de la loi », paraphrasant Vladimir Poutine, ou Tihipko déclarant qu' « un président fort, c'est une Ukraine forte »).

Le mal est cependant fait et nombreux sont les indécis à penser que Timoshenko ou Yanoukovitch, c'est blanc bonnet et bonnet blanc, et que le nouveau président sera de toute manière incapable de régler les problèmes des ukrainiens. Les  sujets abordés pendant la campagne, entre populisme et guerre des civilisations (faut-il entrer dans l'OTAN ? faut-il faire du russe la seconde langue officielle ?) sont loin des préoccupations de la population. Le Centre des Etudes  Politiques de l'Université d'Etat de Donetsk a mené une enquête sociologique révélant les trente priorités de la population de cette ville. OTAN et statut linguistique (tout deux aux alentours de la vingtième place) apparaissent alors loin derrière la question des salaires, de l'amélioration du système éducatif, de la sécurité sociale. Lioudmila Goumeniouk, directrice du Centre pour la Réforme des Médias, préfère cependant parler d'une perte de confiance dans les politiques plutôt que d'une perte d'intérêt pour la politique, la participation au premier tour (environ 66%) montrant que les ukrainiens désirent peser sur le choix du 4ème président de l'Ukraine indépendante.

Cette lassitude non résignée s'est illustrée par l'apparition de « nouvelles figures » du champ politique ukrainien. Le troisième homme du 17 janvier, Sergueï Tihipko (13.05% des suffrages) et Arseni Yatseniouk, arrivé en quatrième place avec 6.96% sont les incarnations de ce changement d'élite politique. Ce changement reste tout relatif, Yatseniouk, 36 ans, ayant été ministre des affaires étrangères de Youshchenko et Tihipko successivement ministre de l'Economie, directeur de la Banque centrale et coordinateur de la campagne de Victor Yanoukovitch en 2004. Ces « nouveaux » politiques restent donc des parfaits membres de l'establishment, l'un en tant qu'oligarque, l'autre en tant que « cafard soviétique » selon l'expression de Mikhail Kamtchatny pour décrire les apparatchiks. La structure très verticale des partis politiques (basés sur un leader plutot que sur une idéologie, comme en témoigne les noms des partis eux-mêmes : le ByouT - Blok Youlia Timoshenko, le Blok Litvina - du nom du speaker de la Rada) et le manque d'habitude démocratique de leur dirigeants peuvent expliquer cette absence de renouvellement des « têtes d'affiches ».

Cet impossible renouvellement des élites identifié par Eugène Zakharov, directeur du Groupe de Protection des Droits de l'Homme de Kharkov, peut être expliqué par la volonté de l'élite économique du pays de protéger ses acquis (la privatisation des entreprises d'état) en obtenant l'immunité parlementaire. Le parlement serait alors un repaire de corruption composé d'hommes politiques qui « prennent et mentent ». Eugène Tarassov de l'Université d'Etat de Donetsk explique quant à lui cet éloignement entre l'élite politico-économique ukrainienne et le peuple ukrainien par l'écart croissant des revenus et l'absence de développement d'une classe moyenne. La forte crise économique n'a pas arrangé ce phénomène réciproque d'incompréhension.

Camille Marquette est diplômé de l'Université pour l'Amitié des Peuples de Moscou

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