Ceuta et Melilla, atouts ou dangers pour l'Europe ?

Par Luce Ricard | 26 janvier 2010

Pour citer cet article : Luce Ricard, “Ceuta et Melilla, atouts ou dangers pour l'Europe ? ”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 26 janvier 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/768, consulté le 27 novembre 2020

ceuta_petit.jpgEnclaves espagnoles au nord-ouest du Maroc, les villes de Ceuta et Melilla constituent aujourd'hui une présence européenne en plein Maghreb. Atouts géopolitiques pour l'Europe, ces enclaves sont aussi un défi sécuritaire, migratoire, fiscal et politique pour la Méditerranée.

Enclaves espagnoles au nord-ouest du Maroc, les villes de Ceuta et Melilla constituent aujourd'hui une présence européenne en plein Maghreb. Atouts géopolitiques pour l'Europe, ces enclaves sont aussi un défi sécuritaire, migratoire, fiscal et politique pour la Méditerranée.

Ceuta et Melilla : futur épicentre de heurts identitaires ?

Ces villes présentent la particularité d'être restées depuis le XVIIè siècle sous administration espagnole. Toutes deux « villes autonomes » depuis 1995 (statut administratif intermédiaire entre la commune et la communauté autonome) après avoir été longtemps des « ports francs », Ceuta (19,3 km2) et Melilla (13,3 km2) sont des fragments de territoire espagnol et donc européen sur les côtes marocaines. Il va sans dire que cette présence espagnole renforcée dans le détroit de Gibraltar est pour l'Europe un avantage stratégique. Cependant, « le prix à payer » pour ces fenêtres sur la Méditerranée est sujet à polémique.

Ceuta, de par sa position, contrôle le détroit de Gibraltar et a donc un accès direct aux routes stratégiques commerciales internationales.

La question des enclaves espagnoles soulève immédiatement celle des revendications marocaines et de l'enjeu identitaire de l'appartenance nationale de ces villes. Le Maroc, soutenu par l'Union africaine, l'Organisation de la conférence islamique et la Ligue arabe revendique les enclaves et fait pression sur l'Espagne et l'UE via des ONG et des lobbies. Ces soutiens ne vont pas sans être à l'origine de tensions puisque l'OCI n'a pas hésité à faire intervenir une dimension religieuse dans la revendication des enclaves lors de la publication d'un communiqué sur le « soutien total au Maroc dans la récupération de ses deux villes occupées Sebta (Ceuta) et Melilla ». En outre, lors d'un discours au Parlement marocain, le Premier ministre marocain Abbas El Fassi a assimilé le statut des deux villes aux Territoires Occupés palestiniens. Plus fort encore, l'intervention de Mustafa Ramid, président du groupe parlementaire PJD, qui parle de du sort des « Marocains vivant sous colonisation espagnole (qui) sont comme nos frères palestiniens dans le cadre de la colonie israélienne ». Or, voici l'un des risques du cas de Ceuta et Melilla : que le débat soit confisqué par les opinions les plus radicales et qu'une question territoriale se retrouve teintée de revendications religieuses sur fond de « clash des civilisations » ou dépasse du cadre maroco- espagnol. C'est une dérive que les rois du Maroc et d'Espagne ont choisi d'écarter très clairement en adoptant une attitude fondée sur les principes de coexistence et d'intégration, principes rappelés lors du discours de Melilla du 6 novembre 2007.

Le défi migratoire, un test pour l'UE ?

Outre ces dérives qui pourraient porter un coup d'arrêt aux relations maroco-espagnoles, le principal défi des enclaves est la question migratoire avant tout illégale et le contrôle des flux de personnes et de marchandises. De cette question découlent des difficultés humanitaires, sécuritaires et économiques.

Les villes de Ceuta et Melilla concentrent quotidiennement d'importants flux de personnes puisque 30 000 travailleurs de jour marocains peuvent entrer à Ceuta et 20 000 à Melilla. Or, pénétrer dans ces villes signifie entrer dans l'Union européenne via l'Afrique du Nord. On comprend aisément l'attraction que peuvent représenter ces enclaves où le PIB est 13 fois supérieur à celui du Maroc (la frontière entre Espagne et Maroc à Ceuta et Melilla figure parmi les 10 frontières les plus inégales du monde). L'immigration clandestine, largement médiatisée, est devenue une question épineuse ces dernières années notamment depuis la mise en place en 1998 par le gouvernement Aznar de fortifications militaires équipées de matériel de surveillance autour de Ceuta et Melilla. Suite à cette mesure, les drames humanitaires qui se sont succédé ont mis ces enclaves sur le devant de la scène. En effet, l'automne 2005 a vu des milliers de migrants venus d'Afrique sub-saharienne tenter de franchir les barrières de Melilla et Ceuta. 13 des candidats à la migration ont été tués dans des conditions non-élucidées. Certaines ONG ont dénoncé le transfert de ces derniers à la frontière avec le Sahara occidental sans eau ni nourriture. De son côté, le ministère de l'Intérieur marocain a publié un rapport sur les décès dus aux clôtures espagnoles. La Cimade et Médecins Sans Frontières ont eux dénoncé le haut taux de victimes de violences des forces de sécurité espagnoles parmi les immigrés. L'image des barbelés de Ceuta a cristallisé le débat sur la question migratoire devenue enjeu migratoire et a attiré l'attention de la communauté internationale sur ces drames.

Face à cette situation, l'Union européenne, qui intervient dans les enclaves via le FEDER, le FSE et la BEI, a proposé en 2005 à travers la voix de F. Frattini, alors Commissaire chargé de la Justice, de la Liberté et de la Sécurité des mesures en coordination avec l'agence FRONTEX (Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieure, mise en place en 2005 et visant à fournir une assistance technique aux Etats membres de l'UE) dont les opérations de sauvetage et le prévention de la traite des êtres humains. En parallèle, l'UE a accordé une enveloppe de 67 millions d'euros au Maroc en appui à sa stratégie de lutte contre l'immigration clandestine. Cette aide a répondu aux recommandations de la Conférence euro- africaine sur la migration et le développement de juillet 2006 (qui visait à l'accord des pays africains pour le rapatriement de leurs citoyens). Depuis le traité d'Amsterdam, l'immigration est devenue une compétence communautaire et les politiques des États en la matière se doivent d'être de plus en plus encadrées par la législation européenne. L'UE inscrit sa lutte contre l'immigration illégale dans le cadre d'accords bilatéraux avec des pays tiers qui sont tenus de prévenir l'accès de ces illégaux sur le sol européen en échange d'aides financières. En Méditerranée, les programmes MEDA I (1995-1999) et MEDA II (2000-2006) associent les pays tiers à sa lutte contre l'immigration illégale. {mospagebreak}

Ceuta et Melilla, plaques tournantes du crime organisé

En plus du volet humanitaire des flux migratoires, les enclaves sont au centre de trafics illégaux et de problèmes de contrebande.

Après les barbelés, une autre image dérange à Ceuta et Melilla : celle des portadoras (porteuses) ou mujeres mulas (femmes mulets). Chargées de fardeau pouvant peser jusqu'à 70 kilos, elles sont employées par les commerçants de Ceuta pour acheminer de l'autre côté de la frontière des marchandises vendues ensuite dans les souks du nord du Maroc. Ce commerce d'un autre âge tient au statut de zone franche des enclaves permettant l'échange de produits détaxés avec le Maroc mais aussi de l'absence de douane commerciale avec le Maroc. En effet, le royaume chérifien ne reconnaissant pas Ceuta comme ville espagnole indépendante, n'a jamais officialisé d'échange commercial. Ceuta et Melilla sont devenues les temples de la contrefaçon.

Selon Mustapha Mechahouri, ministre du Commerce extérieur marocain, la contrebande a empêché la création de 450 000 nouveaux postes d'emploi. Selon certaines sources espagnoles, 1500 contrebandiers par semaine seraient en activité à la frontière de Ceuta. En 2003, 700 000 tonnes de hachisch ont été saisies par les autorités espagnoles.

Ce qui inquiète de plus en plus les autorités espagnoles comme les autorités marocaines c'est l'utilisation des fruits du trafic de drogue dans les deux enclaves comme source de financement de groupuscules terroristes. En effet, on estime que l'argent produit par le trafic de hachisch en 2003 aurait servi au financement de la conférence de Mohammed Atta pour la préparation des attentats du 11 septembre 2001 mais aussi au soutien de groupes islamistes algériens. Par ailleurs, la majorité des personnes interpellées dans le cadre des attentats du 11 mars 2004 à Madrid étaient liés à des groupuscules de Ceuta et Melilla, financés par l'argent du crime organisé.

Ce climat d'insécurité lié à la crainte de possibles actions terroristes est aujourd'hui palpable : en 2006, 11 islamistes supposés appartenir à la Salafiyya Jihadiyya (un mouvement radical que les autorités marocaines accusent d'être derrière les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca, provoquant la mort de 45 personnes, dont 12 kamikazes)ont été arrêtés alors qu'ils prévoyaient de lancer un attentat à Ceuta. Entre la montée de revendications islamistes appelant à la « libération des deux villes » et des poussées nationalistes espagnoles, les deux enclaves connaissent aujourd'hui un état de crispation évident.

Entre trafics illégaux, drames humanitaires et bastions du terrorisme islamiste, l'image des deux enclaves n'est guère reluisante et on est en droit de se demander si ces possessions espagnoles ne sont pas devenues encombrantes pour l'Europe et sources de discordes dont les rives méditerranéennes se passeraient bien.

Une collaboration Maroc/ Espagne prometteuse : des enclaves devenant ponts sur la Méditerranée ?

Pourtant, une des caractéristiques de la situation des enclaves perdure : il s'agit de la coopération maroco- espagnole. En effet, au lieu de se braquer sur des questions identitaires et territoriales comme on serait en droit de l'attendre, les dirigeants des deux Etats ont choisi de faire face aux défis que représentent ces enclaves ensemble.

Nombre d'analystes estiment que les attentats de Casablanca du 16 mai 2003 et ceux de Madrid du 11 mars 2004 ont rapproché le Maroc et l'Espagne sur les questions de lutte contre le terrorisme et de contrôle de l'immigration clandestine. On ne compte plus aujourd'hui les démonstrations d'amitié et de collaboration entre les deux Etats. Lors d'une visite à Ceuta le 5 novembre 2007, le roi d'Espagne Juan Carlos a préféré souligner « l'esprit d'intégration et de coexistence de Ceuta » qui « regarde vers l'avenir avec confiance et le soutien de tous, et avec une jeunesse de mieux en mieux informée ». Lors de la visite de José Luis Zapatero à Oujda le 11 juillet 2008, le roi Mohammed VI du Maroc a fait savoir qu'il estimait que les problématiques soulevées par ces enclaves se résoudraient avec le temps et par la voie de l'intégration euro- méditerranéenne. Normaliser la relation avec l'Espagne et minimiser l'impact des tensions créées par les enclaves, voilà le pari du roi du Maroc. Preuve ultime de cette volonté de travailler ensemble, le projet à l'étude de la construction d'un tunnel connectant les deux rives. Le projet, estimé par l'Espagne entre 4 et 5 milliards d'euros a été approuvé par le conseil des ministres en juillet 2006.

Ces enclaves seraient elles un pont entre les deux rives de la Méditerranée, forçant le Maroc et l'Espagne/l'UE à plus de concertation et confirmant la célèbre déclaration de M. Azoulay, conseiller du Roi du Maroc, qui veut que « le détroit de Gibraltar (soit) juste un accident géographique » ? Ou bien les deux villes ne feraient elles que rajouter de l'huile sur le feu d'un rapprochement euro- arabe déjà sensible et compromettre les chances de parvenir à une politique migratoire cohérente ? Ils sembleraient que tous les scénarios soient encore possibles pour les enclaves, de l'embrasement à une coopération accrue.

 

Malgré la petite surface que représentent ces villes, l'enjeu est ici de taille et l'issue sera révélatrice: il s'agit pour l'Espagne et pour l'UE d'adopter une politique migratoire cohérente, réaliste, acceptable et en partenariat avec son voisinage. En effet, la gestion de ses frontières externes et de ses relations de voisinage est aujourd'hui d'ordre vital pour l'UE.

Pour aller plus loin :

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En images :

Illustration : Novo, Miguel González. Amaneceres , Décembre 8, 2008. Flickr.

 

 

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