Vers un renouveau de l'idéal hanséatique en Europe ?

Par Gatien Du Bois | 3 janvier 2010

Pour citer cet article : Gatien Du Bois, “Vers un renouveau de l'idéal hanséatique en Europe ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 3 janvier 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/758, consulté le 13 août 2022

luebeck_x130.jpgLes regards européens contemporains ont tendance à lorgner vers les États et les villes du pourtour méditerranéen pour y chercher les développements futurs de l'Union européenne. Toutefois, il ne faudrait par pour autant sous-estimer l'importance de la Baltique, devenue depuis 2004 un « lac européen », dans la structuration et la recomposition possible de l'espace européen. 

Les regards européens contemporains ont tendance à lorgner vers les États et les villes du pourtour méditerranéen pour y chercher les développements futurs de l'Union européenne. Toutefois, il ne faudrait par pour autant sous-estimer l'importance de la Baltique, devenue depuis 2004 un « lac européen », dans la structuration et la recomposition possible de l'espace européen.

De fait, pendant des siècles, la Baltique et la mer du Nord ont joué le rôle de Méditerranée du monde nordique. De nombreuses marchandises y transitaient : ambre, esclaves, hareng salé, bois, céréales, cire, fourrure. Entre le XIIe et le XVIIe siècle, cet espace fut dominé par la Ligue hanséatique, une association de plus de cent ports d'Europe du Nord. Lieux de production et d'échanges, ces villes ont joué le rôle d'interface entre l'Europe continentale et les mondes scandinave et russe. De Londres à Novgorod en passant par Bruges, Hambourg, Lübeck, Gdańsk ou Riga, cette association fondée sur la reconnaissance d'intérêts commerciaux communs eut un rôle important au niveau tant commercial que politique en Europe. Aujourd'hui encore, que ce soit au travers de noms de rues, de quartiers ou de la fameuse architecture de briques, nombreux sont les indices de ce passé commun.

Un réseau de villes reliées par un intérêt commun

L'idéal hanséatique semble également opérer un retour en force dans l'Europe contemporaine. Pour s'en convaincre, il faut revenir sur les conditions qui ont présidées à l'établissement de cette association de villes. La Ligue hanséatique s'est constituée dans l'espace libre entre le fief et l'État-nation (qui n'existait pas encore dans son sens moderne). La Ligue fut au départ une association germanique de marchands, instituée pour sécuriser les échanges entre villes de la Baltique. Peu à peu, cette ligue de marchands devint une ligue de villes libres. Vers le XIIe siècle, en certains endroits le pouvoir a glissé vers des associations capables de fonctionner comme entités unifiées. C'est le cas de la Ligue hanséatique avec la bourgeoisie des villes (notamment des villes d'Empire) s'affirmant contre leurs souverains et organisant leurs échanges dans un monde baltique dominé par les Allemands. Se libérant d'un système d'ordre public pyramidal, les villes de la Ligue ont élaboré un système réticulaire, un modèle souple de réseaux entrecroisés.

Disposant de son propre droit, de sa propre politique étrangère et d'un parlement, la Ligue hanséatique domine jusqu'au XVIIe siècle un espace géopolitique qu'elle a elle-même contribué à façonner. Toutefois, ne formant pas un État, mais plutôt un réseau de villes souveraines mettant en commun certaines prérogatives, la Ligue a montré ses faiblesses face à la montée en puissance de l'État-nation, fondé sur la territorialité et non plus sur l'association mutuelle.

Le retour des villes comme lieu de pouvoir

Actuellement un glissement similaire du lieu de pouvoir est en cours. Vers le haut, avec la construction européenne et vers le bas, avec la montée en puissance des villes et régions. Ces glissements, aux dépends de l'État-nation, se retrouvent également dans les changements dans les valeurs géographiques. En effet, aujourd'hui proximité rime avec une meilleure gouvernance. Cette idée est d'ailleurs renforcée par le principe de subsidiarité, érigé au niveau européen en principe d'action.

À cet égard, les réminiscences de l'idéal hanséatique sont à rechercher dans le lien étroit qui est énoncé entre pouvoir économique et politique. Comme l'État-nation semble (du moins symboliquement) affaibli au sein de l'espace européen, cela favorise l'apparition ou la réapparition de formes de développement libérées des contraintes inhérentes au modèle stato-national.

On ne compte plus les projets d'associations transnationales entre villes ou entre régions européennes. Autant de signes qui manifestent un retour des grandes métropoles comme composantes potentielles de l'espace géopolitique européen. Les grandes villes semblent ainsi se croire assurées d'une plus grande prospérité que si elles étaient de simples composantes de grands États territoriaux. {mospagebreak}

Une chance pour les villes de la périphérie européenne

Si cette recomposition de l'espace géopolitique européen émane de la volonté de grandes villes, celle-ci peut être vue comme une véritable aubaine pour les métropoles provinciales et les capitales de petits États localisés à l'extérieur du « power belt » européen, c'est-à-dire à la périphérie de la couronne formée par les États et régions  les plus  développés de l'Union. En effet, fidèle à l'idée hanséatique, ces villes ont entamé des regroupements souples fondés sur des intérêts spécifiques communs.

L'idéal hanséatique est alors conçu comme une voie de développement alternative, capable de concilier l'inertie découlant du passé (notamment l'inadéquation des découpages politico-administratifs, fruits de l'histoire de la région) avec le dynamisme du futur. Dans l'espace de la Baltique, les défis sont techniques (avec le projet de reconnexion routière Via baltica et le projet Rail baltica), commerciaux (insertion dans l'économie européenne et mondiale), énergétiques (indépendance énergétique des États baltes face au voisin russe) et enfin environnementaux (réduction destaux de phosphates et d'azote dans la mer Baltique). Ces enjeux poussent les ports de la Baltique à s'associer toujours plus étroitement.

Depuis le début des années 1990, avec la disparition du Rideau de Fer, des initiatives visant à renouer les anciens liens entre villes de la Baltique sont nées. Ainsi, l'Union des villes de la Baltique (1991) promeut l'échange d'expériences entre villes et le développement durable de la Baltique. Elle s'appuie sur les principes européens de subsidiarité et d'autonomie locale et régionale. De même, l'Organisation des Ports de la Baltique fut créée la même année afin de favoriser la coopération entre ces ports. Autre exemple, le Conseil des États riverains de la Baltique (1992) qui se veut un forum politique pour la coopération intergouvernementale régionale. Enfin, citons également le « Baltic Development Forum » dont les réflexions associent des villes de la Baltique et des acteurs privés et académiques. Du point de vue culturel, le renouveau hanséatique se marque par la fondation d'une nouvelle Hanse, en 1980, et par l'organisation des Journées hanséatiques.

La Russie et l'Union européenne face à l'idéal hanséatique

Côté russe, la perception de l'espace formé par la Baltique a toujours été influencée par des considérations sécuritaires. Dès lors, le renouveau de l'idéal hanséatique au niveau européen n'est qu'un avatar de l'émancipation des anciennes marches de l'URSS, auquel la Russie doit s'adapter. Ceci ne va pas sans mal car de telles évolutions signifient un recul de la position de Saint-Pétersbourg et l'aggravation de la discontinuité territoriale par l'isolement de l'Oblast de Kaliningrad.

Côté européen, la tendance est au soutient aux nouveaux acteurs aptes à prendre en charge un développement fondé sur le niveau local. Dans cette optique, la Commission européenne favorise (via les programmes PHARE, INTERREG et TACIS) les initiatives visant à créer des entités régionales et locales, moteurs de développement.

Sur le plan de la construction européenne elle-même, de tels espaces géopolitiques alternatifs pourraient modifier la nature de l'Europe comme entité géopolitique. Encore faut-il que subsiste un espace entre l'Union européenne, les États-nations et les communautés affectives (non-inscrites territorialement). Le renouveau de l'idéal hanséatique est donc tributaire en définitive d'enjeux similaires à ceux auxquels à fait face quelques siècles plus tôt la Ligue Hanséatique.

 

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Source photo : vali, 1 Year pro account!!!, Octobre 28, 2009, Flickr