Débat du 15 décembre 2009 : les nostalgies du communisme

Par Virginie Lamotte | 24 décembre 2009

Pour citer cet article : Virginie Lamotte, “Débat du 15 décembre 2009 : les nostalgies du communisme”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 24 décembre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/750, consulté le 13 novembre 2019

ours_communisme.jpgLe 15 décembre dernier, Nouvelle Europe organisait au Centre culturel bulgare un débat consacré aux nostalgies du Communisme. 2009 a vu un vent de nostalgie parcourir l'Europe et nous avons choisi de nous y pencher. Pour en débattre, nous avons eu le plaisir de recevoir Jean-Yves Potel, écrivain et universitaire français et André Skogström-Filler, maître de conférences de l'Université Paris VIII.

Le 15 décembre dernier, Nouvelle Europe organisait au Centre culturel bulgare un débat consacré aux nostalgies du Communisme. 2009 a vu un vent de nostalgie parcourir l'Europe et nous avons choisi de nous y pencher.

Pour en débattre, Nouvelle Europe a eu le plaisir de recevoir Jean-Yves Potel, écrivain et universitaire français, spécialiste de l'Europe centrale, auteur de Les cent portes de l'Europe centrale et de La fin de l'innocence, la Pologne face à son passé juif, et André Skogström-Filler, maître de conférences letton au département d'Études slaves de l'Université Paris VIII - Vincennes-Saint-Denis, auteur de Anatomie d'un mythe. La notion de sobornost dans la pensée russe (1850-1950).

La question de la nostalgie : des origines à la mémoire

De gauche à droite : Philippe Perchoc, André Filler, Jean-Yves Potel La question de la nostalgie n'est pas spécifique à 1989. La nostalgie a toujours existé. Avant 1989, du temps du socialisme réel, on pensait à la période antérieure au régime. À la chute du système, les discours de nostalgie ont commencé à apparaître dès 1993-94, dans des partis politiques issus des anciennes équipes communistes. Ils existent, mais selon nos invités, ces discours sont montés en épingle par les médias et ne sont que des épiphénomènes.

"L'Europe s'est construite sur un double paradoxe" explique Jean-Yves Potel : d'une part, les catastrophes du XXe siècle (génocides, totalitarismes) assènent le message "plus jamais" aux jeunes générations ; d'autre part, on cultive une mémoire plus antérieure du beau et du magnifique des XIXe, du XVIIIe et du XVIIe siècles. C'est un phénomène global, on retrouve cela également en Europe centrale. Il y a ainsi une honte du passé récent et une certaine fierté d'une existence de la civilisation pré-moderne.

La nostalgie se décompose en plusieurs éléments : on parle d'une nostalgie du plein emploi, de la sécurité sociale, etc. Cependant, on oublie vite comment ce système fonctionnait, ainsi la sécurité sociale reposait  régulièrement sur des pots-de-vin. Selon Jean-Yves Potel, "le mythe socialiste était une utopie affirmée à laquelle plus personne ne croyait depuis 30 ans". Il faut en outre distinguer l'Europe centrale de l'URSS. En URSS, le socialisme a duré près de 70 ans, soit 2 ou 3 générations, alors qu'en Europe centrale, il n'a duré « que » 40 ans, dont la période très dure fut relativement courte. La vie en Europe centrale n'était pas l'enfer que l'on dépeint parfois.

À cela s'ajoutent des phénomènes mémoriels : généralement - c'est le cas en Pologne - ils sont beaucoup plus centrés sur ce qui précédait le système communiste. Autre exemple, on a détruit le Palais de la République à Berlin pour reconstruire le Palais des Hohenzollern. Il faut enfin ajouter à la mémoire la mélancolie : forme obsessionnelle de la mémoire liée à un deuil impossible. Le phénomène s'incarne bien  dans des événements qui ont profondément marqué les familles, tel Katyn pour les Polonais. Même s'il y a eu reconnaissance et réparations, la cicatrice subsiste.

Les moins de 25 ans connaissent très mal la vie de leurs parents et grands-parents. "Il y a un problème de transmission du vécu de la période communiste" selon Jean-Yves Potel. La génération qui a vécu le système a tendance à être muette sur ce passé. La très grande majorité des gens s' en est accommodée  Il y a une certaine honte des parents vis-à-vis de leurs enfants à répondre à la question « où étais-tu ? ».

En Pologne, des sondages d'opinion ont eu lieu pour analyser l'impact des changements entre 1989 et 2009. Ainsi, la République populaire de Pologne (PRL) a une image équivoque : d'un côté, 44% en ont une vision plutôt positive ("un régime pas si mauvais") dont 9% pensant qu'il s'agissait d'un bon régime ; et de l'autre côté, 43-45% le percevaient de façon plutôt négative, dont 12% pensant qu'il s'agissait d'un très mauvais régime. 82% des Polonais pensent que l'évolution entre 1989 et 2009 est positive, alors que seul 8% pensent le contraire. 55%-60% contre 12% pensent que ces changements ont été bénéfiques.

Sur quels plans la vie a-t-elle changé ? La santé, l'économie, la relation avec les voisins, le niveau de vie, etc. sont vus de façon positive, tandis que les Polonais regrettent le développement d'une société plus individualiste et l'effondrement de la religiosité. Concernant l'économie de marché, la perception des Polonais a considérablement changé : 30% y étaient opposés en 2000, ils ne sont plus que 16% en 2009.

Tout comme en France, l'image des politiciens en Pologne est très mauvaise. Ils sont rendus responsables de l'accroissement des inégalités. Selon nos intervenants, les facteurs de mécontentement actuels sont politiques et non liés à une certaine nostalgie du Communisme.

La question de la nostalgie en URSS : l'exemple de la Lettonie

André Skogström-Filler est revenu sur la situation particulière de la Lettonie, qui est à la fois un ancien pays communiste et un ancien pays soviétique. L'histoire du pays aujourd'hui bi-communautaire après 50 ans d'occupation soviétique est marquée par une double mémoire.

Les Lettons ne sont pas nostalgiques de l'occupation soviétique, mais comme pour les autres populations d'Europe centrale, cette époque garantissait selon eux une vie, un emploi, une sécurité sociale, de manger à sa faim, etc., mais il s'agit ici de données mythologiques. Ces personnes-là sont généralement plus âgées. Selon André Filler, paradoxalement, en Russie, ce sont les jeunes qui ont cette nostalgie, alors qu'ils n'ont jamais connu l'URSS. On trouve aussi le souvenir d'une certaine étanchéité de l'espace soviétique qui empêchait les "vices occidentaux" (sexe, drogues, etc.) de pénétrer. Certains russophones ont une nostalgie de l'empire soviétique, un empire sans frontières intérieures. Alors qu'ils sont minoritaires en Lettonie, ils étaient majoritaires en URSS. Cette nostalgie est entretenue aujourd'hui par la propagande russe. Pour eux, l'apparition de cette frontière est comme une douleur fantôme d'amputation.

Des études sont en cours dans les États baltes sur la comparaison nazisme / soviétisme, notamment en Estonie. Il faut noter cependant une différence fondamentale : le nazisme a duré 4 ans et le soviétisme 50 ans. La comparaison est difficile. À une question provocatrice du public sur une possible nostalgie du nazisme en Lettonie, André Filler a répondu que le cas des légions estoniennes et lettones étaient très particuliers. C'est une affaire qui est portée par les anciens combattants depuis les années 1990 ; ils prétendent qu'ils ne combattaient pas pour l'Allemagne, mais contre l'URSS. "Il n'y a pas de travail suffisant pour montrer la nature complexe de ces formations militaires", selon André Filler.

Les phénomènes nostalgiques ont des implications politiques. En premier lieu, ils sont marqués par le retour de quelques fantômes de la période soviétique comme Alfreds Rubiks (ancien Premier secrétaire du Parti Communiste à Riga, 1976-91). En 1991, il fut le chef de file de l'opposition à l'indépendance, arrêté et emprisonné pour trahison, il fut par la suite exclus de la vie politique. En 2009, il devient député européen et se fait le porte-parole des russophones à Bruxelles.

À quel point cette nostalgie pourrait-elle être instrumentalisée par la Russie ? Aujourd'hui, l'électorat russophone est important. Si la population est un vecteur de l'influence russe, cela peut avoir des conséquences importantes et rapides, mais si l'Europe comme modèle peut faire barrage, alors ces phénomènes de nostalgie d'Europe centrale seront relégués.  {mospagebreak}

Quel rôle de l'Union européenne ?

Pour Jean-Yves Potel, il faut prendre du recul sur la question 1989, qui marque la fin d'une période de souveraineté limitée pour tous les pays soumis à la doctrine Brejnev. La période qui suivit 1945 fut une sorte de paix, la paix de la Guerre froide. Après 1989, l'insécurité individuelle et collective s'installe. On ne sait plus où l'on est avec la réapparition de vastes courants nationalistes pour deux raisons : d'une part la fin de la souveraineté limitée (période de fête nationale et patriotique, de nostalgie sans histoire) et d'autre part l'exclusion de l'autre (construction d'États par la guerre, comme en Serbie). Trois évènements importants ont marqué cette période : la réunification allemande qui s'est faite pacifiquement, la fin de l'Union soviétique et l'effondrement yougoslave.

Au milieu, il y a l'Europe, qui va jouer un rôle essentiel pour éviter que les nationalismes ne se transforment en guerre, en intégrant ces nouveaux pays au processus de construction européenne tout en leur donnant la possibilité de conserver son identité propre. Entre 1990 et 2004, la préparation de l'adhésion fut difficile, mais avec le résultat que l'on connaît aujourd'hui, soit la grande réussite de l'élargissement et la réunification européenne. Ce tour de force n'était pas joué d'avance. Dans les années 1990, le leitmotiv médiatique était que ces pays seraient la future banlieue de l'Europe, comme des bidonvilles et qu'ils représentaient un risque de guerre avec leurs problèmes de minorités nationales. L'Europe fut une structure institutionnelle positive. Elle permit de contenir les nationalismes dans des limites acceptables grâce aux alternances politiques. Tous les pays sont passés par là à l'Ouest comme à l'Est (France, Autriche, Pologne, Hongrie, etc.).

Pour certains Lettons, "si ce n'est pas l'Europe, c'est le retour à l'URSS" précise André Skogström-Filler. Il rappelle que seuls les citoyens ayant le droit de vote, un vivier anti-européen est contenu dans la mesure où la moitié des russophones ne sont toujours pas citoyens. Les partis nostalgiques en Lettonie sont plus russophones, précise-t-il. "Grâce à l'Europe, ils peuvent se plaindre au centre, à Bruxelles, où ils sont très actifs". Certains partis se font le porte-parole de la cause russe (de la métropole). L'Europe a cassé cette nostalgie d'étanchéité avec l'ouverture des frontières et du marché du travail, même si elle a apporté avec elle les affres de la civilisation occidentale. Cependant de 10.000 à 20.000 Lettons quittent le pays chaque année. Cela crée une osmose négative en dépeuplant l'orient pour l'occident. Il y aura des conséquences dramatiques à moyen terme si rien n'est fait pour les faire revenir. On peut regarder à cet effet le cas de la Pologne. Il y a un siècle, les Polonais émigraient en masse, mais aujourd'hui, on a plutôt des migrations pendulaires, comme ce fut le cas de l'Irlande au XIXe siècle, qui s'est de nos jours repeuplée. Cependant, la crise économique récente ne permet pas d'améliorer la situation balte. 

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