Solidarnosc : une occasion perdue ?

Par Isabelle Pinzauti | 2 novembre 2009

Pour citer cet article : Isabelle Pinzauti, “Solidarnosc : une occasion perdue ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 novembre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/738, consulté le 21 mai 2022

Tout le monde a entendu parler, d’autant plus après les festivités 1989-2009, du syndicat Solidarność et de son rôle dans la chute du Communisme. Mais peu d’entre nous savent que Solidarność proposait autre chose que le capitalisme qui s’imposa par la suite en Pologne et plus généralement en Europe centrale. Une "troisième voie” méconnue et très discutée.

Tout le monde a entendu parler, d’autant plus après les festivités 1989-2009, du syndicat Solidarność et de son rôle dans la chute du Communisme. Mais peu d’entre nous savent que Solidarność proposait autre chose que le capitalisme qui s’imposa par la suite en Pologne et plus généralement en Europe centrale. Une "troisième voie” méconnue et très discutée.

Comme le souligne Jan Skórzyński (historien polonais ayant fait parti de l’opposition pendant les années 1980, auteur de plusieurs livres sur les années Solidarność), il est difficile de trouver quelques allusions que ce soit au libre-marché dans les propositions de Solidarność et de la majorité des organisations d’opposition des années 1980. Peu de personnes pensaient alors que le régime économique de la Pologne libre devrait être le capitalisme. Le Manifeste du syndicat de 1981 était présenté sous le titre Samorządna Rzeczpospolita (République autonome). Les idées présentées avaient de nombreux points communs avec l’utopie socialiste et bien moins avec le modèle d’économie de marché de l’Ouest souligne Skórzyński. On pouvait lire dans ce programme "la société doit avoir la possibilité de s’organiser de manière à garantir à tous une participation juste dans les questions nationales aussi bien au niveau matériel que spirituel. ... Nous voulons un réel système sociétal d’administration et d’économie".  

Une économie solidaire

En effet, Solidarność était le premier syndicat libre à accepter les postulats du socialisme et à ne pas soutenir le libéralisme, mais une société juste. Dans ce courant, des noms encore connus aujourd’hui, soutinrent ces thèses à l’instar de Jacek Kuroń et Adam Michnik. Selon Solidarność,  à la base de l’économie devaient être les sociétés d’État indépendantes, qui concourraient avec des sociétés de type coopératives et familiales. Rien au sujet de la privatisation. L’accent était largement porté sur les organisations de salariés par lesquelles le personnel devait influencer l’administration des institutions et prendre part aux bénéfices. L’organisation était aussi une des clés de la proposition politique du syndicat de Gdansk. Cela supposait un élargissement des compétences des institutions territoriales. Leurs représentants auraient siégé dans la deuxième chambre du Parlement avec les représentants des organisations socio-professionnelles.

Les propositions économiques remises en question

Au milieu des années 1980, de nouvelles voix se firent entendre au sujet des postulats économiques que préconisaient l’opposition. Piotr Wierzbicki, écrivain ayant publié un livre polémique au sujet de Solidarność et critiqué les anciens opposants pour leur collaboration avec les anciens communistes après 1989, écrivit en 1985 : "l’opposition comme la nation reste sous l’influence d’idées de gauche anachroniques..., la vision de la future société indépendante n’est pas contre le socialisme mais seulement contre ses résultats négatifs, et malgré les améliorations qu’ils voulaient y apporter, jamais encore nulle part dans le monde une harmonie entre l’économie étatique, les syndicats et les organisations n'a existé. C’est une utopie qui, partout où elle a été tentée, a seulement mené à la catastrophe”. L’auteur préconisait des usines à propriété privé et un directeur, faisant attention à la discipline et à la qualité du travail contrairement "aux directeurs dilettantes publics et politisés des syndicats".

Wierzbicki identifiait le problème principal de la Pologne pour ceux qui soutenaient  l’indépendance. Il écrivait : "si un jour le parti unique se dissout et le pays peut décider librement des meilleures solutions à apporter à ses problèmes ; six mois après, les communistes pourraient revenir au pouvoir par la voie du vote démocratique des citoyens”. Si la pensée de l’élite d’opposition ne s’écarte pas de cette utopie "pouvoir aux citoyens-organisations-syndicales”, ainsi que des habitudes nationales utilisées par l’économie d’État du PRL (Polska Rzeczpospolita Ludowa - République populaire de Pologne), cette indépendance sera synonyme de catastrophe économique.

Après le 13 décembre 1981 (jour de déclaration de l’État de guerre par le Général Jaruzelski, de ce fait de nombreux opposants furent alors emprisonnés), les priorités de Solidarność durent faire face aux difficultés en attendant que le pouvoir libère les leurs et par-dessus tout rende légal les organisations sociales indépendantes, mais aussi que l’État mette en place les réformes économiques nécessaires (qui n’étaient pas décrites précisément).  

Les libéraux de Gdansk

Le plus important centre d’opposition libérale était aussi situé à Gdansk. Dans la publication Polityki Polskiej (Politiques polonaises) en 1987, on put lire : "Après 40 ans dans un  système marxiste, nous devrions au moins être conscient d’une chose : libre est celui qui possède les moyens de production… Le fonctionnement de l’économie ne remplace pas les politiques… Mais il peut poser les fondements de la société civile, elle peut enseigner aux Polonais à être plus responsables, travailleurs et liés à leur entreprise". 

Un choix décidé pour le libéralisme était aussi celui des personnes liées au journal Przeglądu Politycznego (Revue politique). C’était le groupe de  Bielecki où l'on trouvait aussi le futur Premier ministre actuel, Tusk. Ils apportèrent la plus sérieuse proposition libérale au sein de l’opposition. "Les garanties du bon fonctionnement de l’économie sont la propriété privée, le marché libre et la libre concurrence de producteurs libres. Les propositions de réformes et la pression sociale tout autant que l’élite devraient aller dans ce sens" écrivit Tusk en 1987. Ce groupe considérait les idées de «  troisième voie » ou «  socialisme à visage humain » comme des utopies.  {mospagebreak}

Solidarność confronté à la réalité du pouvoir

Comme le souligne la journaliste canadienne Naomi Klein dans son article publié dans le quotidien Dziennik, le gouvernement victorieux « solidaire » fut paralysé par le manque de décisions claires tout au long de l’été. Solidarnosc maîtrisait mal le choc de la victoire mais surtout des problèmes économiques qui s’imposaient à eux comme l'impossibilité de payer les salaires. Au lieu de construire l’économie post-communiste, ils durent parer au plus pressé afin d’éviter le krach complet et une famine. Les leaders de Solidarność savaient qu’ils voulaient en finir avec la force étouffante qui limait l’économie, mais ils n'étaient pas d'accord sur un système de remplacement. Pour de nombreux membres, c'était l’occasion de mettre en pratique le programme économique de Solidarność : si l’on réussissait à transformer les usines d’État en coopératives d’ouvriers, il y aurait une chance qu’elles soient de nouveau rentables, l'administration par les salariés pourrait être plus efficace, en particulier sans les dépenses supplémentaires générées par les bureaucrates du Parti.

Naomi Klein écrit «  Si le rêve de Solidarność a commencé par le saut de Walesa sur la barrière à Gdansk, l’accord sur la thérapie de choc signifia la fin du rêve ». La décision finale fut prise principalement en raison de la crise. Les membres de Solidarność n’admettaient pas que leur vision d’une économie conduite ensemble était une autre utopie, mais les principaux acteurs se convinrent que les priorités étaient de liquider les dettes communistes ainsi que stabiliser la monnaie. 

D’autres réformes étaient-elles possibles ?

Dans une tribune publiée dans Tygodnik Powszechny (Hebdomadaire ouvert pour tous) en septembre dernier, Antoni Dudek (politologue et historien contemporain, chercheur à l’Institut de Sciences politiques et de Relations internationales) et Andrzej Friszke (historien polonais, ancien membre du collège de l’Institut de la Mémoire nationale) répondent à la question de savoir si les réformes lors de la transformation auraient pu être différentes et se demandent où sont passées les propositions de Solidarność.

Dudek répondit : "Au cours des années 1980, à travers la lecture des libéraux de l’Ouest, dans l’opposition on commença à admettre le capitalisme et le marché libre. Un programme anti-inflation, parmi les réformes majeures de Balcerowicz, prit le pas sur tous les autres projets pro-sociaux. Il avait prévu la baisse de revenus réels". Ce fut exact, en effet, s’il n’avait pas tenté de liquider l’inflation, après un an, il n’aurait pas été possible de dire que l’économie avait changé. Jacek Kuroń eut en cela un rôle important car après avoir rencontré Jeffrey Sachs et malgré son parcours (homme politique inscrit au syndicat de Gdansk, il en soutenait le programme économique) se convint qu’il faut d’abord construire le capitalisme, afin d’en partager les fruits par la suite.

A. Friszke répliqua: "Il faut néanmoins souligner que la conviction qu’il n’y avait pas d’alternatives au plan de Balcerowicz, n’était pas généralisée. Sans même parler du point de vue des gens au-delà de l’opposition". En effet, il y avait OPZZ (Ogólnopolskie Porozumienie Związków Zawodowych – Accord des Syndicats de toute la Pologne) ; même si  Solidarność le considérait comme une création superficielle, c'était une force puissante qui existe encore de nos jours. Elle démontrait bien que les gens qui étaient pour des bases économiques socialistes n’étaient pas si peu nombreux qu’on peut le croire maintenant. Accepter le libéralisme économique fut une expérience difficile. Parmi les gens de Solidarność, dans les années 1980, dominait une orientation autonome, pour une économie mixte avec un secteur public dominant, de fortes coopératives et un secteur privé, mais limité à des entreprises petites et moyennes. Il ne pensait pas créer une économie basée sur de grandes corporations privées. 

A.Dudek ajouta: "Aucun des pays ex-communistes ne se reconstruit par une troisième voie. En Pologne aussi, toutes les expérimentations se seraient conclues par des défaites. La troisième voie est un mythe".

Mais Frizke tient à souligner la nécessité de ce mythe : "sans ce mythe, Solidarność n’aurait pas été possible. Les ouvriers croyaient en un État juste et qui prendrait soin d’eux. Aujourd’hui, nous savons que peut-être il n’y avait pas d’alternative, qu’en gros cela marcha et que les propositions de la troisième voie ne furent jamais vérifiées".  

 

Finalement la question d’une troisième voie viable est toujours très discutée, controversée et surtout le fruit d’un grand nombre d’opinions différentes, chacun présentant son point de vue lié à sa sensibilité politique mais aussi ses souvenirs de ce passé glorieux. Il est bien difficile de savoir si oui ou non une troisième voie aurait été réellement possible et quelles auraient été les conséquences pour la Pologne après la Chute du Mur et plus généralement sur la scène internationale, notamment en lien avec l’intégration européenne.

 

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