Berlin-Est existe-t-elle toujours ?

Par Claudia Louati | 2 novembre 2009

Pour citer cet article : Claudia Louati, “Berlin-Est existe-t-elle toujours ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 novembre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/735, consulté le 21 novembre 2017

La Chute du Mur de Berlin et son rôle de nouvelle capitale de l'Allemagne réunifiée ont obligé les décideurs publics à définir une politique de rénovation et de recomposition architecturale de la ville. La politique urbaine développée à Berlin a-t-elle voulu effacer le passé communiste ou plutôt l'intégrer au nouveau paysage de la capitale allemande ?

Les questions posées par la réunification et le nouveau statut de capitale de Berlin

Berlin est située au nord-est de l'Allemagne, à moins de cent kilomètres de la frontière polonaise. Symbole entre 1945 et 1989 de la division idéologique et politique du système international pendant la Guerre froide, elle est devenue depuis la fin du régime communiste le lieu d'expression des difficultés concrètes posées par la réunification. Les décideurs publics se sont ainsi trouvés, au moment de la Chute du Mur, devant un défi de taille : comment redonner une apparence réunifiée à une ville divisée pendant plus de quarante ans, dont les deux fractions ont connu un développement politique, culturel, social et architectural radicalement différent ? L'apparente défaite du régime de la RDA devait-elle nécessairement se traduire par une disparition de l'héritage communiste dans le nouvel arrangement de la ville ? Fallait-il faire de Berlin le lieu de rencontre de différentes époques associées à des souvenirs particuliers ou gommer cette fragmentation architecturale, symbole de la division et du déchirement ? Au-delà de ces aspects spécifiquement liés à la nécessité, ou à l'impossibilité, de faire coexister deux mémoires différentes au sein d'un même espace urbain, le nouveau statut de capitale de Berlin impliquait d'autres transformations : la question de la construction de nouveaux lieux de pouvoirs devait être étudiée et il fallait répondre aux besoins concrets de la ville en logements, bureaux et services lui permettant d'assurer son rôle de pôle économique et politique.

Effacer les traces de la division

Si on étudie le nouveau visage de Berlin après vingt ans de rénovations et de travaux, on a clairement l'impression que le pouvoir en place a préféré effacer les traces de la division et du passé communiste plutôt que de l'intégrer à la nouvelle architecture urbaine. Cette entreprise de rénovation a amené d'abord la réhabilitation de la Potsdamer Platz, place centrale de la vie économique berlinoise jusqu'à la Seconde Guerre mondiale puis transformée en immense friche traversée par le Mur. Lieu alors symbolique du déchirement allemand, elle est aujourd'hui l'équivalent du quartier de la Défense berlinois. Daimler Chrysler et Sony s'y sont installés, ainsi que de nombreux magasins et trois complexes cinématographiques, faisant de cette place l'expression triomphante de la victoire de la société de consommation.

D'autres lieux symboliques de la division ont subi le même sort : « Adlershof », ancien centre d'espionnage industriel d'Europe qui servait de centre d'entraînement de la Stasi et de lieu de stockage des archives de la RDA, a été converti en 2000 en véritable technopole du futur. 401 entreprises et douze instituts de recherche se partagent aujourd'hui cet immense espace. Enfin, sur l'Alexanderplatz, utilisée notamment pour les grandes manifestations organisées par le régime communiste à partir des années 1960, des gratte-ciels doivent aujourd'hui remplacer les anciens monuments de la RDA. On y trouve aussi entre autres une succursale de C&A et le plus grand centre commercial de Berlin, Alexa, ironiquement situé sur une des places symboliques de la propagande anticapitaliste.  

Le Palais de la République, symbole de la victoire des opposants à la conservation des reliques du communisme à Berlin

Palais de la République (Berlin)Changement du nom des rues, destruction quasi totale des ruines du Mur, construction ex-nihilo d'un ensemble de bâtiments ultramodernes visant à cacher les traces anciennes de la division, il semble que tout ait été mis en œuvre pour empêcher la subsistance d'une certaine identité architecturale est-allemande. Inauguré en 1976 par le régime communiste et situé non loin de l'Alexanderplatz et des rives de la Spree, le Palais de la République est devenu le symbole du conflit entre les tenants de la sauvegarde d'une partie du patrimoine est-allemand et les défenseurs d'une « table rase » architecturale. Il avait été construit sur les ruines du Château des Hohenzollern, détruit par les Soviétiques à la fin de la Seconde Guerre mondiale et a accueilli près de 70 millions de visiteurs entre 1976 et 1990 pour les concerts, fêtes et autres événements organisés par le régime.

Représentation typique d'un « style » architectural communiste chargé d'exprimer la grandeur et la puissance du régime, le Palais a aussi été le siège des séances du Parlement de la RDA et un lieu de référence politique et culturel pendant près de 25 ans pour les Berlinois de l'Est. Le débat sur son avenir après la Chute du Mur et dans le contexte de la rénovation urbaine de Berlin a été âpre et difficile. Après avoir procédé à un coûteux désamiantage, le Bundestag a finalement décidé d'ordonner la destruction du Palais, achevée fin 2008. Cette décision a suscité de vives critiques de la part des anciens habitants de l'Est, déçus de voir disparaître un vestige d'une époque révolue mais néanmoins toujours présente dans les esprits. Le projet de reconstruction du Château des Hohenzollern à la place du Palais de la République apparaît aux yeux de bon nombre d'entre eux comme l'expression de la volonté du pouvoir d'effacer une partie de l'histoire allemande et de nier une certaine identité est-allemande. Ironiquement, le nouveau château sera reconstruit presque en totalité grâce à des fonds privés et un hôtel de luxe s'élèvera également sur la place.

La persistance d'une mémoire de la RDA malgré les tentatives d'effacement des traces de la division

Malgré la volonté de donner à Berlin l'image d'une ville réunifiée et représentante d'un certain triomphalisme occidental, les fractures internes de Berlin n'ont pas vraiment disparu. Les défenseurs d'une restructuration complète de l'identité berlinoise n'ont pas pu empêcher la subsistance d'une mémoire vivace de la RDA. L'Est reste toujours associé à un quartier prolétaire, où le niveau de revenu est comparativement plus faible à celui de l'Ouest, comme le niveau d'éducation de la population. Le Parti communiste y a à nouveau du succès, comme si 20 ans après la réunification, les Berlinois de l'Est, déçus de l'économie de marché et d'un modèle occidental autrefois idéalisé, étaient pris d'un soudain sentiment de nostalgie, ou plus exactement « d'ostalgie ».

Pourtant, une nouvelle identité de l'ancien Berlin-Est est en train d'émerger. Le centre culturel et les quartiers les plus animés se trouvent aujourd'hui dans cette partie de la ville, tandis que l'Ouest embourgeoisé a perdu tout son dynamisme. Ainsi, les quartiers de Prenzlauer Berg et Friedrichshain, jouxtant le Mitte, nouveau centre culturel et politique de Berlin sont devenus des lieux incontournables de rencontre pour les artistes et du « Berlin by night ». Par ailleurs, si le régime a voulu effacer la mémoire de la RDA par la destruction de lieux symboliques comme le Palais de la République, il n'a pas pu s'attaquer à toutes les réalisations architecturales de la période communiste. Ainsi, la Tour de la Télévision près de l'Alexanderplatz, construite entre 1965 et 1969, est toujours un point de repère dans le ciel berlinois et la Karl-Marx Allee présente encore quelques vestiges de l'architecture réaliste de la RDA. Plus subtilement, la transformation d'un certain nombre de bâtiments est-allemands pour les adapter aux standards occidentaux n'a pas effacé, dans l'esprit des gens, la mémoire qui s'y attachait. De nombreux bâtiments et monuments de Berlin sont des palimpsestes, témoins d'époques différentes et des tentatives successives d'effacement de la mémoire récente par les régimes en place. Comme l'actuel Ministère des Affaires étrangères, autrefois siège du comité central de RDA, beaucoup de lieux conservent, cachée, la mémoire du passé de Berlin.

 

La volonté de faire de Berlin la vitrine d'une Allemagne réunifiée a abouti à la mise en place d'une politique d'effacement systématique, et pas forcément opportun, des traces du passé communiste d'une partie de la ville. Le passé lourd de Berlin, successivement capitale de la Prusse, de la République de Weimar, du Troisième Reich, puis expression concrète et douloureuse de la division idéologique de l'Europe, a posé la question de l'image que la ville voulait aujourd'hui donner d'elle-même. Elle apparaît tiraillée entre la volonté d'apparaître comme une ville moderne, résolument tournée vers l'avenir, et la difficulté de se débarrasser d'un passé encombrant. La reconstruction identitaire ne passe cependant pas nécessairement par la destruction, avant tout cause de nouveaux conflits entre Berlinois de l'Est et de l'Ouest plutôt que facteur de réconciliation.

Pour aller plus loin 

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Ailleurs sur Internet

À lire

  • GRESILLON, B., "Berlin, frontières anciennes, frontières actuelles", in Bulletin de l'Association de géographes français, décembre 2004, N°4

Sortir

  • Exposition temporaire au Musée d'Histoire contemporaine (Invalides), "Berlin, l'effacement des traces, 1989-2009"

 

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