Au bon vieux temps des blagues communistes

Par Véronique Antoinette | 2 novembre 2009

Pour citer cet article : Véronique Antoinette, “Au bon vieux temps des blagues communistes”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 novembre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/734, consulté le 21 novembre 2018

Pendant la période socialiste, la vie à l'Est était grise : manque de biens de consommation, pauvreté déguisée, pas de liberté d'expression et peur quotidienne. Et pourtant dans cette ambiance à l'air tragique, les blagues et l'humour en général ont fleuri ; car là où il y a des hommes, il y a de l'humour.

Pendant la période socialiste, la vie à l'Est était grise : manque de biens de consommation, pauvreté déguisée, pas de liberté d'expression et peur quotidienne. Et pourtant dans cette ambiance à l'air tragique, les blagues et l'humour en général ont fleuri ; car là où il y a des hommes, il y a de l'humour.

Quels types d'humour sous le socialisme ?

Dans son ouvrage Aux sources de l'humour, Alfred Sauvy détecte plusieurs catégories d'humour dans les pays socialistes : « humour des gouvernants vis-à-vis des pays occidentaux, entre eux  ou vis-à-vis des gouvernés ; humour populaire spontané circulant sous le manteau ; humour social, critique de la vie des ménages, comme en tout pays, de tout régime ».

Les trois premières catégories ne surprennent personnes, d'autant qu'elles correspondent à l'idée que « le rire vient d'une manifestation de supériorité ». Mais quid des deux autres catégories d'humour ? Pour lui, l'humour des pays socialistes serait comme une « revanche du faible » tel « l'enfant qui tire la langue à ses parents » ou « l'élève qui accroche quelque dessin de diable dans le dos du professeur ». Ce sont ces blagues-ci qui sont intéressantes pour analyser un élément supplémentaire du rapport des populations au pouvoir soviétique.

« - Rabinovitch, quelle est votre relation au pouvoir soviétique ?

- Un peu comme avec ma femme : je l'aime un peu, je la crains un peu, je la trompe un peu, j'en aimerais un peu une autre. Et en gros - je m'y suis habitué ».

Pourquoi faire de l'humour politique ?

L'humour serait donc une sorte de revanche de la population sur les gouvernants et sur le système qui les opprime. De son côté, A. Regamey estime que l'humour a plusieurs rôles. Tout d'abord, il peut être considéré comme un « exutoire du mécontentement ». En délégitimant le pouvoir et le système, en acceptant l'existence de plusieurs vérités, en brisant l'idéalisation des gouvernants, la population se libère de toute la colère qu'elle peut avoir de toutes les blessures qu'elle ressent pour réussir à vivre avec. Ne pouvant accepter le système, ne pouvant contester le système, que reste-t-il à part l'humour comme catalyseur des rancunes et des rancoeurs ?

" Si j'avais des oeufs, je me ferais une omelette au jambon... mais comme j'ai pas de jambon..." (Blague polonaise)

Elle estime aussi que « les histoires drôles permettent de surmonter l'atomisation de la société en rétablissant la communication entre les individus. Raconter une histoire drôle est un moyen de « reconnaître les siens », de confirmer une communauté d'idée. Le rire est le signe que l'on partage un code commun, et que l'on a compris le texte « caché » derrière le sens apparent de l'histoire drôle ».

« Après la guerre, Tito se balade dans la rue. Il croise une vieille paysanne. Il lui dit : "Mort au fascisme, ma vielle !"  (Salut utilisé après la guerre)

- À toi aussi, mon fils, à toi aussi !", répond la vieille » (Blague serbe)

Emprisonné pour blague

Pourtant, comment imaginer que l'humour bien que difficile à empêcher, limiter ou contrôler, fusse aussi prolixe sous le système communiste, où la liberté d'expression était si contrôlée ? Nikolai Zlobin, repris par Amandine Regamey, rappelle « qu'à l'époque de Staline, celui qui avait raconté une blague pouvait, en application de l'article 58 du code pénal (agitation et propagande anti-soviétique) recevoir une peine allant de dix ans de prison à l'exécution. Plus tard, le régime allégea la punition pour ceux accusés de "colporter délibérément des idées contraires au gouvernement et à la structure sociale soviétique" à trois ans de prison ». Mais l'évaluation du nombre de personnes réprimées du fait d'une blague est extrêmement compliquée.

« Au Goulag : - Tu es là pour quoi, toi ?

- Paresse

- ? ? ?

- Oui, on était trois à boire un soir, on s'est raconté des histoires drôles politiques. Je suis rentré chez moi, et avant de me coucher je me suis dit qu'il faudrait peut-être aller raconter tout ça à qui de droit. Mais j'ai eu la flemme, j'ai reporté au lendemain. Eh ben les autres, ils y sont allés le soir même ! »

Les blagues politiques seraient-elles le fait uniquement de dissidents ? En effet, en URSS circulait aussi la rumeur que les blagues politiques étaient le fait même du KGB. Ces blagues « officielles » auraient pour fonction de contrer les blagues des dissidents, en instaurant une « concurrence ». « Les histoires drôles représenteraient un tel danger pour le pouvoir que le KGB lui-même tenterait de contrôler leur contenu, quitte à en inventer une série pour en désamorcer d'autres considérées comme encore plus dangereuses ». Mais cette rumeur, (difficilement vérifiable car qui connaît vraiment l'origine d'une blague ?) que le pouvoir puisse inventer des blagues politiques sous-tend une autre idée bien plus réaliste : la peur. «  Transparaît ainsi la peur d'une institution omniprésente qui contrôle même la plus insaisissable des formes d'expression, l'histoire drôle ». {mospagebreak}

Rire du système

L'humour politique est là pour délégitimer le pouvoir en plus de le critiquer. Les blagues dans les pays du bloc socialiste s'attaquent donc autant aux gouvernants, qui incarnent le pouvoir qu'au système lui-même.

Les blagues sur les gouvernants étaient monnaie courante. Le dirigeant du Parti du pays, le dirigeant du parti d'URSS, ou encore le mythe de Lénine, les blagues concernent toutes les personnes qui incarnent de près ou de loin le pouvoir. Concernant Lénine, A. Regamey dit que « les histoires drôles inversent l'image officielle de Lénine, tout en utilisant les multiples épisodes de sa vie que fournit le culte. À la fois tribun révolutionnaire, théoricien de génie, travailleur infatigable, homme simple et modeste, Lénine est transformé en petit chef tyrannique, en intellectuel faiblard qui ne tient pas l'alcool, en cocu dont le corps est prétexte à des jeux de mots érotiques ou scatologiques ».

Les blagues peuvent être clairement l'expression de l'opposition au dirigeant :

« Ceausescu en visite à Scornicesti (son village natal) remarque que la télé de ses parents est toujours cassée. Il se met en colère et demande à son père pourquoi ils n'ont pas appelé le réparateur. Son père lui répond : à chaque fois je le rappelle pour remettre la vitre à ce machin, mais à peine est-il réparé que je le casse.

- Pourquoi mon père fais-tu cela ?

- Quand tu étais petit, à chaque connerie que tu disais, je t'en mettais une. J'ai toujours ce réflexe même quand je te vois à la télé ». (Blague roumaine)

Mais les blagues restent souvent plus subtiles et montrent plutôt la naïveté, la bêtise ou la fourberie du dirigeant :

« Lors d'une rencontre avec Mao, Honecker demande : "Combien d'opposants politiques avez-vous en Chine ? - Environ 17 millions, répond Mao. - Oh C'est presque autant que chez nous ! » » (la RDA comptant 17 millions d'habitants, blague est-allemande)  

Les blagues sur le système apparaissent véritablement comme une soupape de sécurité face aux difficultés de la vie quotidienne. Une sorte d'application concrète de la maxime « Mieux vaut en rire qu'en pleurer ». Cela concerne donc surtout les aspects quotidiens comme l'accès aux biens de consommation :

« À l'époque du communisme, un simple citoyen se balade dans les rues regarde les vitrines vides des magasins et se plaint à voix basse :

- Pas de fromage, pas d'oeufs, pas de viande, pas de lait....

Un policier s'approche de lui et lui dit :

- Tais-toi tout de suite ou je vais te frapper avec mon pistolet !

- Même des balles, il n' y en a plus! » (Blague bulgare)

Mais les blagues peuvent aussi concerner le système politique lui-même comme les élections « libres », mais à candidat unique :

« Les premières élections soviétiques ont eu lieu quand Dieu a présenté Eve à Adam en lui disant de se choisir une femme » (Blague soviétique)

Ou comme la critique de l'égalité proclamée, mais non réalisée :

Dans une école, l'institutrice demande à ses élèves ce que c'est le socialisme. Jean très sûr de lui répond :

- Tout est au nom de l'homme, tout est pour le bien-être de l'homme !

- C'est tout Jean ?

- Je peux vous donner le nom de l'homme si vous voulez ! » (Blague bulgare similaire à une blague est-allemande)

Les blagues politiques sous le socialisme sont souvent semblables d'un pays à l'autre. Non seulement les mêmes thèmes sont repris, mais parfois seuls les noms changent. Le type de blague était aussi transfrontalier.

« Conversation entre un petit grec et un petit bulgare.

Le grec très frimeur : Nous avons des oranges, nous avons des olives !

Le petit bulgare : Et nous, nous avons le socialisme !

Le petit grec un peu étonné : Nous aussi, nous aurons le socialisme !

Le petit bulgare lui rétorque : Oui, mais alors vous n'aurez plus ni oranges, ni olives ! » (Blague bulgare)

ou

« Deux enfants berlinois se parlent de part et d'autre du Mur. La petite fille de l'Ouest mange une banane : « Regarde ! J'ai une banane ! » Le garçon de l'Est ne souhaitant pas lui apparaître inférieur lui dit plein de fierté : « Nous, nous avons le socialisme ! ». La fille réplique "Nous aussi nous aurons bientôt le socialisme." Le garçon dit alors triomphant «  Et bien alors tu n'auras plus de banane !" » (Blague allemande)

Radio Arménie ou Radio Yerevan

Cette forme de blague reprenait le principe de question-réponse : un auditeur pose une question à une radio (fictive) et la radio y répond. Le choix de l'Arménie pour le nom de la radio est analysé par A. Regamey comme le fait que les Arméniens, comme les Juifs, étaient à la fois « à l'intérieur et à l'extérieur du système », c'est-à-dire qu'un très grand nombre avait des contacts (amis, ou famille) à l'extérieur de l'URSS, notamment à l'Ouest. Cette situation leur donne la possibilité de comparer les systèmes socialiste et capitaliste. C'est pourquoi la « radio arménienne » peut répondre aux questions des « auditeurs » des pays socialistes.

« Voici Radio Yerevan. Un de nos auditeurs nous a demandé : « Est-ce que l'on peut faire dix ans de prison pour avoir dit que Brejnev est un idiot ? » Nous avons répondu : « En principe, oui, parce que c'est un secret d'État » ».

Un classique : "Un Américain et un Soviétique ..."

Les blagues comparant des habitants de différents pays pour rire des différences culturelles sont aussi courantes à l'Ouest. La particularité de ce type de blagues dans les pays du bloc soviétique, est que ce n'est pas tant la culture ou les us et coutumes qui sont au cœur de la blague mais bien le système politique ou économique. L'autre spécificité, c'est que très souvent ces blagues critiquent « l'autre ». Or, dans les pays du bloc soviétique, c'est le quotidien du narrateur qui est moqué.

« Un socialiste, un capitaliste et un communiste se sont donnés rendez-vous. Le socialiste est en retard :

- Excusez-moi pour le retard, dit-il je faisais la queue pour du saucisson.

- Qu'est-ce que c'est, une queue ? demande le capitaliste.

- Qu'est-ce que c'est, du saucisson ? demande le communiste »

Les blagues politiques sont-elles plus développées aujourd'hui sous le système libéral ou bien le risque, la censure, le poids du système socialiste rendaient les populations plus à même de rire ?

« Marx, revenu sur Terre, prend la parole à la radio. Il se contente d'une phrase : « Prolétaires de tous pays, excusez-moi » (blague circulant dans tout le bloc soviétique)

 

Pour aller plus loin 

Sur Nouvelle Europe

À lire 

  • Sauvy Alfred, Aux sources de l'humour, Paris, O. Jacob, 1988, 344 p
  • Amandine Regamey, Prolétaires de tous pays, excusez-moi ! Dérision et politique dans le monde soviétique, Paris, Buchet-Chastel, 2007
  • Amandine Regamey,  Dérision et politique en URSS : le rire contre la légitimité du pouvoir soviétique; sous la dir. de Dominique Colas, 2004
  • A. Regamey,  « Rabinovitch au pays des Soviets. Histoires drôles politiques et représentation des Juifs soviétiques », in Cahiers Anatole Leroy-Beaulieu n°8, 4ème trimestre 2004

Illustration : photo officielle de Staline, modifiée

Les histoires drôles de cet article ont été puisées dans les textes d'Amandine Regamey, dans le livre d'Alfred Sauvy, sur des sites Internet (Wikipedia « East German jokes »), ou récolté par des personnes originaires des différents pays d'Europe centrale. 

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