L’héritage de Vaclav Havel – éthique de la responsabilité et nécessité d’une Europe unie

Par Marion Soury | 17 novembre 2009

Pour citer cet article : Marion Soury, “L’héritage de Vaclav Havel – éthique de la responsabilité et nécessité d’une Europe unie”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 17 novembre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/729, consulté le 09 août 2022

vaclav-havel_x130.jpgLa République tchèque et l’attitude de son Président sont au centre de l’actualité européenne depuis quelques semaines. Cependant, elle n’a pas toujours été considérée comme eurosceptique. Son passage à la démocratie dans les années qui suivirent la Chute du Mur de Berlin s’est opéré sous l’égide du pro-européen Vaclav Havel qui a reçu le 22 octobre dernier un doctorat honoris causa de la part du corps professoral de SciencesPo.  L’occasion de s’interroger sur la nature de héritage que cette figure emblématique de la dissidence a légué aux européens d’aujourd’hui.

vaclav-havel_000.jpgLa République tchèque et l’attitude de son Président sont au centre de l’actualité européenne depuis quelques semaines. En précisant qu’il ne comptait pas ratifier le Traité de Lisbonne avant que certaines garanties lui soient données, Vaclav Klaus s’est posé en chantre d’une supposée « dissidence européenne ».

Cependant, la République tchèque n’a pas toujours été considérée comme eurosceptique. Son passage du joug communiste à la démocratie dans les années qui suivirent la Chute du Mur de Berlin s’est opéré sous l’égide du pro-européen Vaclav Havel, dramaturge célèbre, signataire de la Charte 77 et leader de l’opposition au régime communiste tchécoslovaque. Président de la Tchécoslovaquie de 1989 à 1992, puis de la République tchèque, après la partition du pays, de 1993 à 2003, il quitte le pouvoir alors que son pays s’apprête à rejoindre dans l’Union européenne (le 1er mai 2004).

Le 22 octobre dernier, l’ancien Président tchèque Vaclav Havel était invité à SciencesPo Paris pour recevoir un doctorat honoris causa de la part du corps professoral. L’occasion, à travers le regard que l’écrivain et homme politique porte sur son parcours, de s’interroger sur la nature de héritage que cette figure emblématique de la dissidence a légué aux Européens d’aujourd’hui.

La force de l’écriture – le pouvoir des sans-pouvoir

Vaclav Havel est à l’origine un grand écrivain et dramaturge. Ce goût pour l’écriture qui lui permet d’exprimer sa propension à un certain sens de la rébellion trouve ses origines dans l’expérience d’avoir été lui-même marginalisé. Issu d’une famille bourgeoise qui devient « ennemie de classe » après la prise du pouvoir par les communistes en Tchécoslovaquie, à la suite du coup de Prague de 1948. Il dira à ce propos: « J’étais un fils de riche et je me sentais tout simplement exclu ».

C’est dans l’écriture qu’il trouve un moyen de se libérer de ce sentiment d’exclusion. Jacques Rupnik, son ancien conseiller, dit d’ailleurs de lui qu’il a été « un écrivain, un dissident, un Président, un écrivain-dissident … ». Par conséquent, tout au long de sa vie, l’écriture tient une place primordiale. En prison, ce sera en rédigeant une lettre hebdomadaire – les seuls écrits autorisés – destinée à sa femme (Lettres à Olga), un acte salvateur grâce auquel il surmonte la dureté de l’univers carcéral. En tant que Président, ce sera en écrivant lui même ses discours.

Le théâtre tient une place toute particulière dans cet espace d’expression. Havel lui donne une fonction politique – par la dénonciation de l’absurdité du système totalitaire – qui devient également un moyen de mobiliser les citoyens (de La Fête en plein air, 1963 à Assainissement, 1987). Il insiste sur le pouvoir des sans-pouvoir, qui se désigne la faculté de chacun de pouvoir dire non, de se dresser contre le pouvoir établi. Aujourd’hui, Havel affirme que sa façon d’écrire n’a pas fondamentalement changé depuis qu’il a été confronté à l’expérience du pouvoir ; l’écriture semble donc le fil rouge d’une vie aux multiples facettes. 

Du combat des années de dissidence au président Havel

Vaclav Havel donne une idée de l’état d’esprit paradoxal dans lequel le groupe de dissidents se trouvait dans les années 1970-80 – une détermination mêlée à un sentiment d’isolement. Surtout, Havel souligne le fait que les dissidents ne s’attendaient pas au déclenchement aussi spontané des évènements de 1989, qui libérèrent l’Europe de l’Est du joug communiste. Il le dit lui-même: « Nous n’étions pas préparés à ce que les évènements s’enchainent aussi rapidement ». Pourtant, c’est bien par cet « effet boule de neige » inattendu que le cours de l’histoire va se trouver radicalement bousculé, avec une étonnante rapidité.

Havel ne semble pas avoir désiré le pouvoir politique, ce pouvoir dit « d’en-haut » dont il avait dénoncé les dérives dans ses pièces. Toutefois, le rôle politique qu’il a été appelé à jouer peut être compris un prolongement logique de son engagement dans la dissidence ; une sorte de responsabilité qu’il avait lui-même bâtie à travers ses œuvres et ses actes. Alors emprisonné, il écrit d’ailleurs à Olga, sa femme : « Il se trouve que je suis un être fondamentalement social et orienté vers la politique, pas dans le sens où je voudrais faire une carrière publique, mais dans le sens où les affaires publiques, c’est-à-dire les affaires de la polis, de la communauté, m’intéressent ». Au fil du portrait élogieux qu’il prononce lors de la cérémonie à SciencesPo, Jacques Rupnik rappelle dans ce sens  que les trois « moments » de vie de l’ancien Président – le dramaturge, le dissident, puis l’homme politique – ne peuvent être considérés séparément.

Cette accession soudaine à la plus haute fonction dans l’ordre politique, Havel la décrit de cette façon : « J’étais devenu un outil de mon temps. Je n’avais pas le choix, et l’histoire allait de l’avant à travers moi et dirigeait mes actes ».  Presque l’idée de l’homme providentiel. Ou de celui qui a œuvré pour une réussite collective et s’est retrouvé, par la volonté populaire, à la tête de ce projet. Peu ou pas préparés à l’exercice du pouvoir, les dissidents ont dû agir par instinct, pour poser les bases d’une démocratie durable. Certains leur reprocheront leur manque de préparation – « Pourquoi n’avez-vous pas rédigé une Constitution au préalable, pourquoi n’avez-vous pas préparé les lois de la République ? ». Havel reconnait ainsi avoir commis des erreurs, mais assume cette part de l’histoire, comme la contrepartie de la soudaineté du changement politique qui s’était opéré. Il rappelle en ce sens sa défiance envers les hommes qui seraient « trop préparés » à l’exercice du pouvoir. 

L’héritage de l’écrivain devenu dissident

En premier lieu, l’héritage que nous lègue Vaclav Havel est d’ordre moral, dans la mesure où les vertus de courage et de détermination dont il a fait preuve sont des leçons dont chacun peut s’inspirer. En particulier, son parcours personnel donne à méditer sur les vertus de la patience : il n’est ni possible, ni enviable de penser qu’on peut « faire avancer l’histoire de la même manière qu’un enfant tire sur une plante pour la faire pousser plus vite ». Néanmoins, il est possible et nécessaire de s’engager afin de pousser l’histoire en ce sens : en d’autres termes, un droit et un devoir pour chaque homme de défendre la liberté.

Le sentiment qui se dégage de son parcours est aussi celui d’un sens unique de la responsabilité : en premier lieu la responsabilité qui incombe à celui qui choisit la voie de l’opposition ouverte ; la responsabilité d’avoir fait des choix – rester en Tchécoslovaquie, aller en prison ; la responsabilité enfin d’avoir assumé la charge du pouvoir sans s’y être spécifiquement préparé.

Dans son discours transparait donc la volonté de transmettre un héritage : celui de l’espoir, de la persévérance, de la conviction. Des substantifs qui se rapportent de façon évidente à l’expérience de la dissidence. La dissidence d’abord comme expérience de pensée, qui doit se traduire par des actes concrets de résistance.

D’autre part, son regard sur la position et l’attitude de la République tchèque dans l’Europe d’aujourd’hui est éclairant, de par son passé de dissident et de grand homme politique. Comment juge-t-il l’attitude du Président tchèque Vaclav Klaus, un homme qui se pose en grand européen mais repousse, voire refuse, la signature du traité de Lisbonne ? V. Klaus ne peut ainsi pas être qualifié de « dissident européen »  – qualificatif qu’il s’est lui-même attribué – car selon V. Havel, « être dissident est d’abord synonyme d’une prise de risque ». Selon lui, il n’est d’ailleurs pas certain que la République tchèque serait admise dans l’Union européenne aujourd’hui. Les choix de l’actuel Président tchèque ne peuvent satisfaire celui qui a œuvré pour l’intégration des pays de l’Europe de l’Est dans le projet d’Union européenne amorcé par le bloc européen occidental. Il souligne néanmoins que ce qui doit faire l’objet d’un questionnement est moins la personnalité de son successeur que sa popularité.

Depuis la fin de son mandat de Président en 2003, V. Havel s’est principalement consacré à son engagement pour le respect des droits de l’homme et pour l’approfondissement de l’unification européenne. Il continue ainsi à œuvrer concrètement afin que le combat de sa vie politique – l’unification démocratique de l’Europe de l’Ouest et de l’Est – soit perpétué.  Poser la responsabilité de chacun à croire en l’avenir de l’Europe unie, c’est ainsi reprendre une part de l’héritage que le dissident a laissé.

 

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À lire

  • Picq J., Vaclav Havel. L’écriture et l’éthique, Études 2003/4, Tome 398, p. 505-514