Le solaire méditerranéen : une réponse aux espoirs européens ?

Par Luce Ricard | 22 novembre 2009

Pour citer cet article : Luce Ricard, “Le solaire méditerranéen : une réponse aux espoirs européens ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 22 novembre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/727, consulté le 12 août 2020

ambition_energetique2_x130.jpgLa diversification des sources d’énergies, accompagnée de la prééminence d’énergies « propres » est devenue l’ambition d’une Union européenne fragilisée par sa dépendance. Or, la récente mise en avant de l’énergie solaire permet d’envisager une coopération énergétique euro-méditerranéenne à grande échelle, incarnée pour certains par le projet Desertec.

La diversification des sources d’énergies, accompagnée de la prééminence d’énergies « propres » est devenue l’ambition d’une Union européenne fragilisée par sa dépendance. Or, la récente mise en avant de l’énergie solaire permet d’envisager une coopération énergétique euro-méditerranéenne à grande échelle, incarnée pour certains par le projet Desertec.

Une urgence euro-méditerranéenne partagée

L’Europe comme la rive sud-méditerranéenne partagent une même urgence, celle de la gestion de l’approvisionnement en énergie. Pour l’Europe, il s’agit de sécuriser l’approvisionnement énergétique après les craintes suscitées par la « crise du gaz » de 2005 entre la Russie et l’Ukraine et la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures du Golfe. En parallèle, une « auto-discipline européenne » s’est mise en place via la stratégie de l’UE sur le réchauffement climatique en 2007 et le paquet énergie-climat avec l’objectif d'ici 2020 des "3 fois 20" : une réduction de 20% des émissions de gaz à effet de serre, une amélioration de 20% de l'efficacité énergétique et une part de 20% d'énergies renouvelables dans la consommation d'énergie de l'UE. Ce paquet législatif a fait l'objet d'un accord politique entre les 27 Chefs d'État et de gouvernement lors du Conseil européen de Bruxelles des 11 et 12 décembre 2008 et a été officiellement adopté par le Parlement européen et le Conseil des Ministres en décembre 2008. Il existe donc un triple objectif européen alliant efficacité énergétique, diversification des sources d’approvisionnement et augmentation de la part des énergies « propres ».

Sur la rive sud de la Méditerranée, l’heure est aussi à l’urgence : on y prévoit une augmentation de la demande énergétique de 65 % d’ici 2025 comme conséquence de la croissance démographique et économique. Une course contre la montre est désormais engagée pour le sud du bassin méditerranéen qui doit trouver dès à présent des solutions pour faire face à ces bouleversements prévus alors qu’aujourd’hui, 9 millions de « Méditerranéens » n’ont pas d’électricité. 

Le solaire : une réponse propulsée sur le devant de la scène par l’Union Pour la Méditerranée (UPM)

Dans ce contexte de prise de conscience d’un défi commun, est né un autre constat, celui de l’existence d’un potentiel inexploité au sud, à savoir le soleil. Une quantité d’énergie équivalente à 6000 fois la consommation électrique de la planète baigne en permanence la terre et en six heures, les déserts de notre planète reçoivent plus d'énergie que l'humanité entière n'en consomme dans toute une année. Or, la radiation solaire à la surface de la planète est la plus forte en Afrique du Nord et au Moyen-Orient (Concernant l’Europe, l’Espagne est une pionnière en la matière grâce au complexe solaire « Plataforma Solucar » dans les plaines andalouses).

Dès lors, l’énergie étant au cœur du projet d’Union Pour la Méditerranée lancé en 2008, cette thématique a connu un engouement récent via le « Plan Solaire Méditerranéen » (PSM). Ce dernier s’articule autour de trois objectifs : la construction d’ici 2020 de 20 gigawatts de capacité de production à bas carbone, l’assurance de la rentabilité des projets à la fois grâce à la consommation locale et aux exportations vers l’UE ainsi que la maîtrise de la demande d’énergie. Une nouvelle décision de l’UE qui consisterait à accepter l’intégration de l’énergie renouvelable importée dans le calcul des quotas de l’objectif national prévus dans le « paquet énergie » a d’ores et déjà été évoquée. Ce nouveau mode de calcul irait dans le sens de l’instauration d’un nouveau marché de l’énergie. Seul hic à cette mode du solaire, si les radiations sont une source propre et inépuisable d’énergie, la faible rentabilité des installations solaires n’en fait pas un mode de production attractif et compétitif pour le moment.

Desertec : utiliser le soleil de la rive sud méditerranéenne

Initiative germano-jordanienne, le projet Desertec rassemble la branche allemande du club de Rome (groupe de réflexion réunissant scientifiques, économistes et fonctionnaires nationaux et internationaux afin de proposer des solutions ayant trait aux aspects environnementaux et énergétiques d’une « gouvernance mondiale »), la fondation hambourgeoise pour la protection du climat et le National Energy Research Center jordanien. Parmi les signataires du projet figurent les principaux acteurs du solaire thermique européen dont certains participent aux colossaux projets de Californie et de centrale thermique dans le sud de l'Espagne, comme Andasol. Les deux géants allemands de l'énergie E.ON et RWE, le réassureur Munich Re, la banque Deutsche Bank, le groupe Siemens, les groupes solaires allemand Solar Millennium et son rival Schott Solar, la société d'ingénierie M+W Zander, et la banque allemande HSH Nordbank, mais aussi l'installateur de centrales solaires espagnol Abengoa Solar et le géant suisse ABB, leader mondial des transmissions ont déjà assuré Desertec de leur participation. Par ailleurs, l'association européenne du solaire à concentration (ESTELA) est elle aussi membre de Desertec. Côté sud, une seule entreprise nord-africaine figure pour l’instant parmi  les signataires de Desertec : le groupe agro-alimentaire algérien Cevital. Néanmoins, lors de la signature du protocole d’accord, des représentants de la Ligue arabe et du Ministère égyptien de l'énergie étaient présents.

L’objectif affiché est d’importer dès 2050 10 à 25% de l’électricité utilisée en Europe à partir des déserts du nord de l’Afrique, du Moyen-Orient et de la péninsule arabique. Selon le Centre Aérospatial Allemand (DLR), les centrales thermiques solaires dans les régions désertiques devraient pouvoir, dans les 40 ans à venir, satisfaire plus de la moitié des besoins énergétiques nécessaires sous forme d'électricité de la région Europe, Moyen-Orient, Afrique du Nord.

Le projet repose sur un réseau de centrales thermiques solaires à concentration. Des batteries de miroirs suivent le déplacement du soleil et réfléchissent la lumière vers un tube contenant un fluide caloporteur qui lui-même chauffe des circuits d'eau. Autre élément fondamental du dispositif : la distribution. Les promoteurs du projet envisagent de construire un réseau de lignes de transmission de courant continu haute tension, qui permet de transporter le courant avec peu de pertes. Ces liaisons pourraient être aériennes, enterrées ou posées au fond de la Méditerranée. Un obstacle majeur reste à débloquer : le prix de l'énergie. L’association électricité thermo-solaire et transport courant continu haute tension coûte aujourd'hui entre 10 et 20 centimes d'euros (contre 3 à 5 centimes d'euros pour le kilowattheure nucléaire ou fossile). Cependant, la raréfaction des énergies fossiles devrait faire de cette énergie une alternative économiquement valable. Concernant le financement du projet, l'Union européenne devrait être mise à contribution selon A. Merkel et J-M Barroso qui soutiennent largement Desertec.

Si le potentiel de la région dite « MENA » (Middle East-North Africa) et l’urgence de trouver des solutions face au défi énergétique à venir ne sont pas remis en cause, le projet Desertec divise entre les soutiens à une « révolution écolo-énergétique » et les pourfendeurs d’un nouvel « éco-colonialisme ».

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Un débat européen : Desertec, révolution écolo-énergétique ou éco-colonialisme ?

L’Allemagne en la personne de la Chancelière et du Ministre allemand des Affaires étrangères Steinmeier est le plus fervent soutien au projet. Soutenu par des personnalités politiques allemandes mais aussi par Jose Manuel Barroso, Desertec est l’objet de toutes les attentions des industriels allemands, européens et méditerranéens tels que Siemens, Eon, RWE, Abengoa Solar, ABB et Cevital. Pour ces acteurs politiques et économiques, la défense de Desertec s’articule autour de l’existence d’un désert sous-exploité, de la promotion de l’écologie, d’un développement du sud via une coopération nord-sud, du principe de diversification des sources d’approvisionnement énergétique européen et enfin du rapprochement nord-sud qu’un tel projet pourrait permettre.

En effet, les écologistes allemands ont salué le projet, tout comme Greenpeace. Selon l’ONG, Desertec rendra « superflues la construction de nouvelles centrales thermiques et la prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires », et les émissions de CO2 pourraient être réduites de 4,7 milliards de tonnes d’ici 2050, soit six fois la production annuelle de l’Allemagne.

Néanmoins, Desertec ne se limitera pas à la production d’énergie : il participera aussi au développement des pays d’accueil grâce à la création d’emplois locaux et à la construction d’usines de désalinisation de l’eau de mer pour les populations. Les plus ardents défenseurs du projet vont jusqu’à proposer un parallèle entre la CECA européenne et ce que pourrait devenir Desertec pour la région méditerranéenne.

Cependant, face à l’enthousiasme que provoque chez certains cette initiative, d’autres voix se font entendre et d’autres arguments viennent nuancer l’engouement pour Desertec. Hermann Scheer, député social-démocrate allemand, Président de l'association Eurosolar (le lobby européen des entreprises du solaire) et du Conseil mondial des Energies renouvelables, et surtout père de la toute nouvelle Agence internationale des Énergies renouvelables (l'IRENA), se fait le porte-parole des « anti- Desertec ». Tout d’abord, selon lui, l’état d’esprit de Desertec va à l’encontre de celui du développement durable. Si la production d'énergie actuelle fonctionne suit un modèle économique centralisé et dominé par quelques gros acteurs, la production d'énergies renouvelables se fonde elle plutôt sur un système décentralisé avec de nombreux acteurs de toutes tailles. Pour Hermann Scheer, il existe un danger à voir quelques très grands groupes gérer le projet.

La question d’une nouvelle dépendance européenne inquiète aussi. Un tel projet diminuerait la dépense énergétique de l’Europe vis-à-vis de pays grands producteurs de pétrole et de gaz, mais l’Europe se verrait dépendante cette fois des producteurs d’énergie solaire. Cette critique est reprise par Solarworld, géant allemand du solaire qui lui utilise le solaire photovoltaïque (avec des cellules photovoltaïques, une toute autre technologie que le solaire thermique) et ne fait pas partie de Desertec. Solarworld résume les avis des sceptiques en expliquant que « construire des centrales solaires dans des pays instables conduit à une dépendance similaire à celle qui existe déjà vis-à-vis du pétrole. S'il est logique de produire le courant solaire là ou il est le moins cher, il n'existe pas pour le moment de réseau pour le distribuer ».

Autre argument, touchant lui à la « philosophie du projet », celui de la mainmise européenne sur la production d’énergie au sud. Hermann Scheer considère que les pays d'Afrique du Nord doivent développer la production d'énergies renouvelables pour couvrir leurs propres besoins avec l’aide européenne. Pour répondre aux critiques de ce qu’on appelle désormais « éco-colonialisme », Desertec affiche aussi l'ambition de fournir « une part considérable » des besoins des pays producteurs en énergie et de dessaler l'eau de mer pour fournir de l'eau potable aux populations locales et contribuer à leur développement.

Plus concrètement, la question de la faisabilité d’un tel projet dans une zone largement instable et peu intégrée constitue le noyau de la remise en cause de Desertec. Pour le député allemand, le calcul d’un investissement global de 400 milliards d'euros est sous-évalué étant donné le coût que vont représenter les problèmes politiques liés au projet. La crainte du rejet du projet par les populations, les éventuelles instrumentalisations politique que Desertec pourrait subir ainsi que le chantage diplomatique dont il pourrait devenir l’objet ne permettent pas d’envisager sereinement le lancement de Desertec. Tous les pays qui participent à ce projet, affirme Gerhard Knies, un des responsables de Desertec, ont un problème énergétique et aussi un problème de climat qui les pénalisent lourdement. Et ils se tournent vers une solution. "Desertec c’est donc une situation gagnants-gagnants pour tout le monde".

L’initiative Desertec, qui a l’aval de l’Unon européenne et du gouvernement allemand, va mettre sur pied une mission destinée à explorer la faisabilité de centrales solaires dans les déserts d’Afrique du Nord et du Proche-Orient. Les responsables du projet espèrent qu’un jour le Sahara pourra fournir à l’Europe 15% de son électricité.

S’il soulève craintes et débats quand à sa faisabilité et sa cohérence, le projet Desertec est emblématique de la nouvelle volonté européenne de s’intéresser d’avantage aux énergies dites propres dont le solaire, mais aussi de développer des solutions de long terme concernant ses défis énergétiques, et ce, dans la logique du paquet énergie-climat. Enfin, Desertec - quels que soient sa légitimité et son bien-fondé - révèle un souci européen grandissant d’intégrer son voisinage sud à son économie.

 

Pour aller plus loin 

Sur Nouvelle Europe 

Sur Internet

À lire

    • « Si on se branchait sur le soleil » dossier Energie solaire, in National Geographic, octobre 2009

    • « Desertec : lobbying ou projet visionnaire ? » Focus Méditerranée, in Diplomatie, septembre- octobre 2009

Source photo : désert jordanien / Luce Ricard

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