L'Europe et ses murs : l'histoire continue

Par Philippe Perchoc | 31 octobre 2009

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “L'Europe et ses murs : l'histoire continue”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 31 octobre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/715, consulté le 22 octobre 2017

scott_-_2007_-_through_the_wall.jpgL'Europe ne semble pas en avoir fini avec ses murs. Alors que celui-ci a été pendant 40 ans une cicatrice sur la face du continent, il semble encore hanter les mentalités européennes. Pire, il semble que les Européens continuent d'en ériger ! Ce mois de novembre 2009 semble donc le moment de revenir sur le rapport qu'entretiennent les Européens avec leurs murs.

Le Mur et l'identité européenne

Pendant plus de quarante ans, le Mur a été un élément central de l'identité européenne. La Communauté européenne s'est développée à l'abri du Mur et contre lui. Le continent coupé en deux, les Ouest-européens aidés par les États-Unis, n'ont eu d'autre choix que de s'unir pour reconstruire, instaurer la paix mais aussi se prémunir contre les Soviétiques. Ainsi, pendant longtemps, le Mur a été l'une des raisons fondamentales d'aller toujours plus loin dans la construction européenne. La division de l'Allemagne en faisait en outre un partenaire plus aisé pour la France.

Si bien que la Chute du Mur, après un moment d'euphorie a laissé place à un moment de doute : l'Allemagne allait-elle restée ancrée au projet européen maintenant qu'elle se réunifiait et qu'elle retrouvait l'Europe centrale ? Que dire aux États libérés qui demandaient une intégration rapide aux structures européennes ? Quelle attitude adopter face à une URSS qui était toujours debout ?

À relire les déclarations d'alors, en rappelant le projet français de "Confédération européenne", on se rend compte que rien n'allait de soi. L'Europe de l'entre-nous était rejointe par "l'autre Europe" de Jacques Rupnik et cette réunification était plus vécue sur le mode du problème que de la joie.

La Chute du Mur a profondément bouleversée l'identité européenne. Le récit communautaire habituel était remis en cause : la culpabilité exclusive des nazis, la réconciliation franco-allemande et la reconstruction de l'Europe. De l'autre côté de l'ancien Mur, on rappelait que les Soviétiques aussi avaient été coupables et alliés des nazis, que la réconciliation franco-allemande allait devoir se muer en réconciliation germano-polonaise et germano-tchèque et que la reconstruction de l'Europe était devant nous. 

Les Européens n'étaient plus si sûrs de leur identité une fois le Mur tombé et il est resté dans les esprits. 20 ans après sa chute, 5 ans après l'adhésion de 10 nouveaux pays, ces derniers restent méconnus, voire caricaturés. Pire, on entend des discours sur "le bon vieux temps de l'Europe des 6" qui peuvent être perçus par nos partenaires comme un discours sur le bon vieux temps du Mur. 

Les nouveaux murs sillonnent le continent

Chypre ou les Balkans offrent de nombreux exemples de lieux où ces murs subsistent, voire se construisent. Les raisons en sont multiples, mais globalement, on retiendra que la peur de l'autre reste la principale. 

Un autre mur, celui-ci communautaire, découpe le continent européen. Schengen ressemble au Rideau de Fer par bien des aspects, mais en plus moderne. Certes, on ne tue pas ceux qui essaient de passer, mais nombreux meurent parmi ceux qui tentent leur chance. De l'autre côté du Mur de Berlin, il y avait l'Europe. De l'autre côté de Schengen, il y a l'Europe ! La Moldavie, l'Ukraine, la Biélorussie et la Russie ne sont-elles pas européennes ? 

Les Russes demandent depuis longtemps de ne pas construire de nouveaux murs au milieu du continent. Ils ne sont pas entendus. Les habitants de Kaliningrad ressemblent aux habitants de Berlin-Ouest, les voilà contrôlés, surveillés, emmurés pour aller de chez eux à ... chez eux. 

Certes la fin des contrôles intérieurs nécessite un renforcement des contrôles extérieurs. Pourtant, nous devrions faire attention à ne pas bâtir de nouveaux murs inhumains. Pensant au monde d'avant la Première Guerre mondiale, Stefan Zweig disait "j’étais forcé de me souvenir sans cesse de ce que m’avait dit des années plus tôt un exilé russe : « Autrefois, l’homme n’avait qu’un corps et une âme. Aujourd’hui, il lui faut en plus un passeport, sinon il n’est pas traité comme un homme." Entre Européens, ne l'oublions pas.

 

Ce mois-ci dans notre dossier

  • Brcko ou comment les guerres inventent les frontières
  • Chypre : le dernier mur d'Europe ?

 

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