Mitrovica, au milieu coule une rivière...

Par Alice Mansaud | 2 novembre 2009

Pour citer cet article : Alice Mansaud, “Mitrovica, au milieu coule une rivière...”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 novembre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/712, consulté le 24 septembre 2022

Dans le nord du Kosovo, la ville de Mitrovica est divisée entre Serbes et Albanais par un mur impalpable mais bien réel. L’Union européenne parviendra-t-elle à le détruire, malgré ses propres contraintes internes ? 

Mitrovica, la Berlin des Balkans

Aux portes de l’Union européenne, au cœur des Balkans, Mitrovica est la figure emblématique des tensions interethniques qui déchirent la Serbie et sa province-État du Kosovo. Cette ville, jouxtant la Serbie au nord d’un Kosovo qui s’est unilatéralement déclaré indépendant de la Serbie en février 2008, compte un peu plus de 15% de Serbes, une proportion qui se révèle cruciale dans un environnement majoritairement albanais. Surnommée la « Berlin des Balkans », Mitrovica est, elle, divisée entre le Nord et le Sud, l’un peuplé à 97% de Serbes et l’autre à 97% d’Albanais.

Cette fois, le mur qui sépare les deux communautés est une barrière naturelle, le fleuve Ibar, et le pont censé rapprocher les deux rives est en fait devenu un no man’s land que nul ne songe à franchir. Au Nord, le dinar serbe a cours et Belgrade est toujours considérée comme la capitale, alors que le Sud a adopté l’euro et fêté l’indépendance du Kosovo en février 2009.

Les tensions sont latentes et Mitrovica est souvent le théâtre de violences interethniques comme en janvier 2009 après l’agression d’un jeune Serbe par des Albanais ou en avril-mai 2009, lorsque des Serbes manifestent contre la reconstruction de maisons albanaises dans la partie serbe de Mitrovica et ses environs, à majorité serbe également.

En effet, Mitrovica est la ville principale d’une zone de quelques 2 000 km² où Albanais et Serbes cohabitent très difficilement. À Brdjani, petit village de la zone, une ligne jaune peinte sur le sol délimite les quartiers occupés par les Serbes d’une part et les Albanais de l’autre, mais elle n’empêche pas les protagonistes de surveiller de près les activités de l’autre « camp ».

En mai 2009, les Serbes de Brdjani eux aussi manifestent violemment contre la reconstruction de maisons albanaises et le retour de leurs habitants, et tentent de franchir la ligne jaune, protégée par les forces armées internationales de la KFOR (OTAN) et d’EULEX (UE). Ces évènements attisent les tensions dans tout le Kosovo : les Serbes revendiquent le droit aux mêmes aides que les Albanais en matière de retour des populations déplacées lors de la guerre civile de 1999 et de reconstruction de leurs habitations en territoire kosovar. À défaut de vivre ensemble, les deux communautés s’épient et comptabilisent les « points » remportés par l’autre.

L’Union européenne dans les Balkans, une posture ambiguë

La situation explosive de Mitrovica et sa région a poussé l’UE à ouvrir une nouvelle antenne d’EULEX  à Mitrovica-Nord, en octobre 2009. Déjà présente sur l’ensemble du territoire kosovar dont Mitrovica, la mission EULEX est une mission « État de droit », composée de policiers mais également de juges et procureurs, et qui entend surveiller, assister et conseiller (Monitor Mentor and Advise – MMA) les autorités kosovares dans la mise en place d’un État de droit. Au cœur de cette activité, la promotion de la diversité tient une place centrale : dans son mandat, EULEX spécifie le caractère multiethnique des appareils judiciaire et policier kosovars qu’elle s’engage à former. L’installation de bureaux à Mitrovica Nord est lourde de sens : au vu de la fracture ethnique et des difficultés qui en découlent, EULEX se doit d’être présente et espère certainement qu’une issue positive dans cette zone donnera l’exemple au reste du pays.

La mission EULEX, partie intégrante de la politique extérieure de l’UE, a été imaginée pour préparer l’avenir du Kosovo en Europe, et vise à terme l’intégration d’un Kosovo apaisé dans l’UE.

Mais pour l’instant toute la région des Balkans fait l’objet d’une surveillance attentive et de contrôle des frontières. En effet, l’UE entend protéger ses pays membres de ces zones où les conditions politiques et économiques poussent de nombreux citoyens à passer illégalement les frontières de l’espace Schengen.

Néanmoins, la Commission européenne a proposé en juillet 2009, d’accorder à trois pays des Balkans – la Macédoine, la Serbie et le Montenegro – le droit de circuler sans visa vers les pays de l’UE, à partir de janvier 2010. Si l’on peut saluer les efforts de la Commission pour accélérer l’intégration des trois élus dans l’espace européen, la mise à l’écart de l’Albanie, de la Bosnie-Herzégovine, et du Kosovo creuse un fossé entre ces différentes populations. Le cas du Kosovo est particulièrement difficile : la province-État est placée sur la « liste noire » de Schengen sous la catégorie « entité et autorités territoriales non reconnues en tant qu’État par au moins un État membre ». Ainsi, tout résident du Kosovo se verra obligé de demander un visa pour voyager dans l’Espace Schengen. Serbes y compris, alors que les Serbes résidant en Serbie n’en auront plus besoin à partir de 2010, sans mentionner les Serbes résidant en Bosnie qui se verront accorder le même droit. Par cette distinction, l’UE stigmatise les Kosovars, et risque de créer chez les Serbes du Kosovo un sentiment d’injustice. Contester l’indépendance et en subir les conséquences négatives, se sentir Serbe de Serbie et se voir exclu des faveurs européennes en tant que Kosovar : les Serbes pourraient avoir une raison de plus d’en vouloir aux Albanais du Kosovo d’avoir pris leur indépendance.

Ces différences qui se dressent comme un mur entre les peuples des Balkans fait craindre pour les perspectives d’avenir du Kosovo. Des ONG kosovares ont ainsi écrit à la Commission européenne pour protester contre cette mesure qui menace d’enfermer les populations dans un « ghetto sans porte de sortie ». Rada Trajkovic, figure politique serbe et signataire de la lettre adressée à la Commission européenne, parle d’un signal dévalorisant envoyé au Kosovo qui s’efforce d’être ouvert et multiethnique. La proposition de la Commission ébranle dans cette région la crédibilité d’une UE qui prône l’équité ethnique, mais discrimine des populations par ses choix de politique extérieure.

À Mitrovica, les rivalités interethniques qui couvent sous les cendres de plus de dix années de guerre civile entre Serbes et Albanais du Kosovo, tentent d’être apaisées par l’UE grâce à EULEX. Cette mission État de droit, pilote d’une nouvelle politique extérieure de l’UE, est menacée par cette même politique extérieure qui dresse des murs entre les peuples des Balkans. Où se trouve la cohérence ?

 

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