Václav Klaus, dissident de l'UE ?

Par David Cadier | 5 octobre 2009

Pour citer cet article : David Cadier, “Václav Klaus, dissident de l'UE ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 octobre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/704, consulté le 25 septembre 2020

klaus2.jpgAprès la victoire du oui lors du second référendum irlandais, le Président polonais s’étant engagé à signer dans les jours qui viennent, l’avenir du Traité de Lisbonne est entre les mains de Václav Klaus. Le Président tchèque, renâclant à apposer sa signature à la ratification d’un document qu’il a combattu jusque dans les locaux de la Cour constitutionnelle de son pays, constitue l’ultime obstacle se dressant sur la voie de l’adoption du texte de la réforme des institutions de l’UE. Il n’est pas certain que ce regain d’attention et ce rôle de dernier combattant déplaise à cet homme politique iconoclaste, ayant développé au cours de ces dernières années un goût certain pour la provocation.  

Cette propension atteignit son paroxysme lorsque le 11 novembre dernier, s’affichant avec le leader du camp du non Declan Ganley, bien qu’étant en Irlande en visite officielle, le Président tchèque s’autoproclama « dissident » de l’Union européenne, qualificatif chargé de symbolique en Europe centrale. Václav Klaus n’a pourtant rien d’un dissident au sens historique du terme. Portrait d’un personnage haut en couleurs, respecté par la population tchèque plus de par la fonction qu'il exerce que pour ses prises de positions. 

Milton Friedman en guise de livre de chevet

Moins célèbre et moins célébré que Václav Havel, Václav Klaus est l’autre grande figure ayant marqué la vie politique de la République tchèque depuis la création du nouvel État. Ministre des Finances juste après la Révolution de Velours, Premier ministre de 1992 à 1997, Président de la Chambre des Députés de 1998 à 2002 puis de la République de 2003 à aujourd’hui, il a occupé toutes les plus hautes fonctions. À la différence de Havel, qui n’est pas parvenu à institutionnaliser sa vision politique, Václav Klaus a bâti sa carrière en s’appuyant sur un parti, le Parti Démocratique Civique (ODS), qu’il a créé en 1991, mais qu’il finira par quitter en décembre 2008 suite à une divergence de vue sur le Traité de Lisbonne. Au-delà des luttes partisanes, Václav Havel et Václav Klaus incarnent les deux grands courants de pensée qui auront structuré la politique tchèque, tant au niveau national que des relations extérieures. Le premier courant est bâti sur les valeurs et principes philosophiques hérités de la dissidence, et trouve son application politique entres autres dans la promotion de la démocratie, une orientation pro-européenne et un prosélytisme moral. Ce courant, ses protagonistes étant souvent issu  du mouvement de la Charte 77 et du Forum Civique, est souvent désigné comme la mouvance des ‘dissidents’. L’autre mouvement politique, dont Václav Klaus est la tête de file, est celle des ‘économistes’ néolibéraux, chantres de la dérégulation et du libre marché.

Économiste de formation, ayant étudié notamment aux États-Unis et en Italie, Václav Klaus est titulaire d’un Doctorat en économie appliquée de l’Académie des Sciences de la République tchèque, où il est chercheur dans les années 1960. Il y organise des séminaires sur l’économie alternative (i.e. non marxiste), qui finiront par être interdits durant la période de « normalisation » faisant suite au Printemps de Prague. Muté à la Banque d’État, il met en sourdine mais n’abandonne pas ses réflexions économiques, « se prenant pour un génie incompris » selon les termes d’un rapport de la police politique rédigé à son sujet. Après 1989, il pourra donner libre cours à sa fibre néolibérale, à partir de laquelle il cisèle ses opinions politiques et qui l’accompagnera tout au long de sa carrière. En tant que Premier ministre, il conduira à la vague de privatisations des années 1990. Et aujourd’hui, il est un des rares chefs d’États européens à expliquer la crise économique actuelle par une trop grande régulation étatique des marchés financiers. Fervent admirateur de Milton Friedman et de Margaret Thatcher, son tropisme néolibéral inspire, nous le verrons, ses prises de positions au-delà de la sphère économique.

 

De l’art de la provocation

 

L’autre pilier de son éthos politique, cultivé surtout à partir de la fin des années 1990, c'est-à-dire après son éloignement du pouvoir exécutif, est constitué d’une forte composante nationaliste, d’un certain panslavisme, le tout agrémenté de relents populistes. Avec ‘libre marché', ‘souveraineté’ est l’autre maître-mot de la rhétorique Klausienne. Un souverainisme nationaliste qui alimente bien sûr son aversion pour l’UE, mais qui déteint également sur ses relations avec ses voisins centre-européens, Václav Klaus n’ayant par exemple jamais tenu en très haute estime le groupe de Višegrad. Il est en revanche mieux disposé que la plupart des politiciens tchèques à l’égard de la Russie, pays qui selon lui représente « moins une menace que l’Union européenne sur-régulée ». Ainsi, en contrepied de la position officielle de son gouvernement, il fit porter la responsabilité du conflit en Géorgie de l’été 2008 sur le Président Saakachvili. De même, il était opposé à la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo, tout comme il condamna les bombardements de l’OTAN sur la Serbie en 1999, lorsqu’il était alors Président de la Chambre basse. Plus récemment, à la veille d’un sommet UE-Russie qu’il devait présider, il déclara que « la Russie était une grande puissance, forte et ambitieuse, à laquelle il faudrait accorder plus d’attention qu’à des petits pays comme l’Estonie ou la Lituanie ». Car s’il reproche à l’UE d’être l’instrument de ses quatre plus gros membres, il ne témoigne pas à l’égard des petits États-membres, même d’Europe centrale et orientale, d’un respect à tout épreuve. Ainsi, lors d’un déjeuner à Prague avec les ambassadeurs européens, il affirma, se tournant vers l’ambassadeur slovène, que « tout le monde savait que la Présidence slovène de l’UE avait été une vaste mascarade ».

Le Président tchèque est plus porté sur l’art de la provocation que sur la retenue diplomatique, plus sur les positions à contre-courant que sur les idées consensuelles. Un cheval de bataille qui l'occupe est par exemple la lutte contre les théories du réchauffement climatique. Dans son dernier livre, Une planète bleue, pas verte, opus qu’il est allé promouvoir lui-même – nonobstant son statut présidentiel – jusque dans une conférence aux États-Unis en mars 2009,  il s’emporte contre ce qu’il décrit comme une idéologie totalitaire. Selon lui, « les icebergs ne fondent que dans les films d’Al Gore », et l’ancien Vice-Président démocrate représente une « menace pour la liberté ». Václav Klaus est allergique à toute forme de régulation, y compris climatique.

 

Du mauvais usage du terme ‘dissident’  

 

Mais le terrain de prédilection de ses algarades reste l’Union européenne ; tous les ingrédients politiques décrits plus haut se rassemblent dans un cocktail anti-européen. Son pharisianisme néolibéral le pousse à condamner l’intégration européenne pour ce qu’elle entrave à la compétitivité des États-membres et, surtout, en ce qu’elle vise à l’imposition d’un modèle d’économie sociale de marché (i.e. d’État providence). Il compara ainsi à plusieurs reprises la Communauté européenne au COMECON socialiste. Ensuite, son souverainisme acharné le conduit à rejeter le Traité de Lisbonne, texte qui selon lui participerait de l’édification d’un super-État européen empiétant sur la souveraineté des États membres. Il s’est également toujours refusé à faire flotter le drapeau de l’UE sur le palais présidentiel, soutenant que « la République tchèque n’est pas une province de Bruxelles ». Enfin, ses accents populistes se retrouvent dans l’établissement répété de parallèles entre l’URSS et l’UE, ainsi que dans sa constante dénonciation de la « bureaucratie bruxelloise ». Sur la scène politique intérieure, il voue aux gémonies ceux qu’ils qualifient « d’européistes », qui par leur soutien à l’UE œuvrent à l’établissement d’une « post-démocratie apolitique ». Dans un article rédigé en 2006 et disponible sur son site Internet, Václav Klaus décrivait 'l’Européisme’ comme un « impératif catégorique de dépendance sur toutes les tendances soi-disant progressistes », et qui de fait « s’accommode du féminisme, de l’homosexualité, du multiculturalisme et de toutes les postures qui sapent les bases ancestrales de la civilisation européenne ». Le Président tchèque s’est fait le champion des clichés eurosceptiques ; il aime plutôt à se décrire comme un « euro-réaliste ».

 

Václav Klaus n’est pas le seul à établir un parallèle entre l’URSS et l’UE ; plusieurs en Europe centrale et orientale s’inquiétèrent un moment de ne pas avoir le temps de consolider une souveraineté fraîchement retrouvée en « passant d’une union à l’autre ». Pour autant, peu eurent l’audace de professer la comparaison jusque dans l’enceinte du Parlement européen, tel que Klaus le fit implicitement en février dernier. Plus encore, vu le bagage symbolique du terme dans son pays, il franchit un cap en s’autoproclamant « dissident de l’Union européenne ». Cette pique lancée depuis Dublin était principalement à destination de la scène domestique et visait notamment ceux qui se réclament de Václav Havel, son éternel rival.

Mais l’UE n’est pas l’URSS, et surtout Václav Klaus n’a rien du dissident historique. Premièrement, les dissidents tchèques et polonais lorsqu’ils condamnaient le régime en place prenaient le risque de le payer de leur intégrité physique. Václav Klaus n’a pas à craindre les représailles d’une police politique bruxelloise. Ensuite, le dissident est une figure politique mais également rhétorique, souvent construite et légitimée par l’extérieur (l’Ouest dans le cas de la Guerre froide). Enfin, à cette catégorie conceptuelle est attachée, dans le contexte historique européen, toute une série d’attributs et de valeurs : la dissidence fut un projet antinationaliste, pro-européen, intellectuel, et souscrivant au multiculturalisme. En d’autres termes tout ce que le Président Klaus abhorre. Tous ces attributs se retrouvaient dans l’utopie de l’Europe centrale, qui visait à unifier la région, la doter d’une identité basée sur ses racines culturelles européennes, stimuler une résurgence morale et, surtout, à ancrer cet « Occident kidnappé » dans l’UE. La dissidence, si elle a contribué à renverser le régime en place, n’a pas réussi à durablement concrétiser son projet au-delà de la Révolution de Velours. L’utopie de l’Europe centrale ne s’est pas réalisée, notamment à cause d’hommes politiques comme Václav Klaus. 

« Václav Klaus est tel le ‘sale gosse’ qui laisse la porte du frigidaire ouverte, joue au football autour de la maison et conteste toute injonction qu’il lui est donné ; il n’abandonne jamais »

Le Président tchèque, pour véhément qu’il soit à l’encontre de l’UE, ne saurait donc être qualifié de  dissident, la nature de sa posture est loin d’être comparable à un projet qu’il a d’ailleurs contribué à faire échouer. Mais plus que par le respect d’un patrimoine historique, Václav Klaus est intéressé par l’attention des médias. Qu’en pense la population tchèque ? Il bénéficie en général d’un taux de soutien d’environ 60%. Mais la population ne souscrit pas tant à ses idées qu’elle voue un respect indéfectible à la fonction présidentielle. Un sondage conduit en novembre dernier révélait d’ailleurs que la moitié des Tchèques considèrent que les points de vue du Président ternissent l’image du pays, et trois quarts estiment qu’il ne devrait pas étaler ses idées lorsqu’il est en déplacement à l’étranger. Ne pouvant être réélu après ce deuxième mandat – qui se termine en 2013 – Václav Klaus a peu de raisons de brider son goût pour la provocation. Pour autant, attaché malgré tout au standing international de son pays, il y a toutes les chances qu’il signe la ratification du Traité de Lisbonne, et ce avant les élections au Royaume-Uni (qui pourrait voir la victoire des conservateurs). Il avait d’ailleurs rechigné mais finit par signer l’Accord d’Association (1993) et la candidature à l’UE (1996) lorsqu’il était Premier ministre. Il trouvera  d’autres moyens de faire parler de lui. Dans les mots de Tony Barber, Directeur du Financial Times à Bruxelles, écrivant sur son blog, Václav Klaus « est tel le ‘sale gosse’ qui laisse la porte du frigidaire ouverte, joue au football autour de la maison et conteste toute injonction qu’il lui est donné ; il n’abandonne jamais ».

 

Pour aller plus loin :

Sur Nouvelle Europe

Sur le net

A lire

  • Václav Klaus, «Co je to evropeismus? », Mladá fronta Dnes, 08/04/2006
  • «A fiery Czech is poised to be the face of Europe», The New York Times, 25/11/2008

  • Kacper Szulecki, « Smashing concrete with words. The Central European ‘dissidents’, their representations and discourses », in S. Fischer and H. Pleines (dir.), Civil Society in Central and Eastern Europe, Changing Europe book series vol. 7, Ibidem publishers, 2010 

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