L'Estonie et ses peuples entre l'Est et l'Ouest : comment se situent les Setu ?

Par Mariliis Mets | 6 août 2009

Pour citer cet article : Mariliis Mets, “L'Estonie et ses peuples entre l'Est et l'Ouest : comment se situent les Setu ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 6 août 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/687, consulté le 17 janvier 2022

ee_setu_x130.jpgLeur culture a été avant tout formée et influencée par la religion orthodoxe, mais elle est également imprégnée de paganisme. Le peuple Setu a toujours vécu et vit encore côte à côte avec les Estoniens et les Russes, mais ne se considère lié ni à l'un ni à l'autre. Au final, comment se situent les Setu ?

obinitsa_setumaa_little_girl_in_traditional_setu_costume_m.jpgLeur culture a été avant tout formée et influencée par la religion orthodoxe, mais elle est également imprégnée de paganisme. Le peuple Setu a toujours vécu et vit encore côte à côte avec les Estoniens et les Russes, mais ne se considère lié ni à l'un ni à l'autre. Au final, comment se situent les Setu ?

Les Setu sont un groupe ethnique habitant sur les terres appelées le Setomaa (la « Terre de guerre » en langue setu), divisé aujourd’hui entre l’Estonie du Sud et la Russie. Généralement, les Setu sont considérés comme un sous-groupe ethnique des Estoniens et leur langue comme un dialecte sud-estonien.

Sous l’Empire russe

À la fin XIXe siècle, on comptait environ 14 000 Setu. Depuis des siècles, ils vivaient séparément dans leurs communautés en ayant que des contacts très réduits avec leurs voisins Russes ou Estoniens. Les Russes ayant échoué longtemps dans leur politique de russification, la communication et les mariages mixtes restèrent rares. Vivants séparément des Russes mais aussi des Estoniens, ils ne subirent pas les influences allemandes que ces derniers connaissaient à travers la domination des Barons baltes. C'est avant tout cette façon de vivre qui leur a permis de préserver leur mode de vie, leur langue et leurs traditions.

 
 
 
 
 
 

À cette période, l’Estonie était en plein essor : l’urbanisation, le capitalisme et l’éducation étaient les mots d’ordre. Cette modernisation amena à une réforme de la langue estonienne qui sépara encore un peu plus les Estoniens des Setu. L’image qu’on donnait d’eux les décrivait comme des gens simples, alcooliques, pauvres et sans éducation. On les compara également aux tsiganes, "malins" et "commerçants". « Quand le Setu est né, le Juif a pleuré », disait-on en Estonie et au Setomaa. Populaires étaient les histoires courtes péjoratives sur les Setu. Seul le mouvement romantique national portait un intérêt sur ce peuple : les intellectuels estoniens les considéraient comme des « Estoniens anciens » au travers desquels il est possible d’étudier les origines des Estoniens et leur vieille culture. Setomaa fut transformée en une sorte de musée pour les ethnographes et on commença à réaliser l’enregistrement de leur héritage culturel.

Au XIXe siècle, la question de l’identité setu ne se posait pas. La religion orthodoxe supplantait leurs autres identités, ethniques ou communautaires. En outre, le chant folklorique et les habits traditionnels des femmes restaient leurs principaux symboles d’appartenance. Le fait que la langue setu soit proche de l’estonien ne joua aucun rôle à l’époque. De plus, les Setu ne participaient pas à la vie publique estonienne et étaient éloignés de leurs modes de vie. On peut dire qu’à la fin du XIXe siècle, les Setu n’avaient pas d’identité bien définie. Ils n’appartenaient véritablement ni à la société russe ni à la société estonienne et ils ne constituaient pas une société propre consciente d'elle-même non plus.

Première République estonienne (1920-1940)

 
 

Avec le traité de paix de Tartu signé en 1920 entre l’Estonie et la Russie, la totalité de Setomaa fut intégrée à l’Estonie indépendante. La région de Pskov, unissant tous les Setu, gardait un mode de vie quasi féodal, alors qu'elle devenait la région la plus peuplée du pays. L’Estonie indépendante engage alors une politique dans le but d’assister les Setu pour qu’ils puissent rattraper le reste du pays économiquement et améliorer leur niveau d’éducation. De ce fait, l’éducation primaire est devenue obligatoire, un réseau d'écoles est créé. Désormais, il y a obligation de tenir la messe en estonien (malgré un manque cruel de prêtres parlant estonien) et on donne des noms de famille aux Setu. Par ailleurs, les techniques modernes de l’agriculture et de l’industrie atteignent les villages de la région et de nombreux intellectuels et professeurs estoniens viennent pour développer le Setomaa.

Malgré ces changements initiés par l’État estonien, cette période peut être considérée comme la première révolution culturelle des Setu. Une grande partie accède à une bonne éducation et une élite intellectuelle setu finit par émerger. Les évènements comme la création de journaux, la naissance d'une vie associative, l'organisation de festivals de chant, les rassemblements des jeunes, la mise en place de l’Union des étudiants de la région de Pskov ont profondément marqué cette période. Deux Congrès setu ont eu lieu en 1921 et en 1930 où l’avenir de leur culture a été traitée non par des Setu mais par des Estoniens.

Pourtant, l’attitude péjorative prévalait toujours parmi les Estoniens concernant leurs « petits frères », les Setu. Ces progrès ont avant tout eu un impact considérable sur les Setu qui commençaient à avoir une conscience collective. Les étudiants exprimaient leur mécontentement envers la politique condescendante estonienne et sollicitaient la participation politique des Setu au Parlement. Certains demandaient même la reconnaissance de la nation setu. Au final, l’incorporation de Setomaa à l’Estonie était vue plutôt favorablement face au risque de russification, ce qui a été le sort des autres peuples finno-ougriens de Russie.

Occupation soviétique

L’occupation de l'Estonie commence en 1940. En 1944, l’unité ethnique de Setomaa fut détruite, 75% de la région étant incorporée au sein de l'URSS. Dans cette région soviétique nouvellement créée (raion de Pskov), les villages se vident et les jeunes partent du côté estonien. Au final, il ne restait que 1000 Setu dans le raion de Pskov en 1989. En même temps, le Setomaa estonien et russe a su conserver une unité sociale et cette séparation n'a donc pas modifié leur quotidienne.

Pendant la période soviétique, la politique officielle a cherché à faire disparaître l’identité setu et à mettre fin à leur langue. À l’école, les enfants apprenaient seulement l’estonien, il était même interdit de parler setu à l’école pendant la récréation. En outre, le régime athéiste a détruit une part importante de l'identité setu. L’éloignement de la religion orthodoxe a pour sa part contribué au rapprochement avec les Estoniens et à l’ « Estonification » des Setu. De plus, l’influence estonienne s'est également faite par d’autres moyens durant cette période : les Setu habitant dans les villes introduisaient la culture urbaine estonienne chez eux, les parents commençaient à parler en estonien avec leurs enfants en croyant que cela serait plus utile pour leur avenir, l’éducation, les médias et les livres étaient tous en estonien et par conséquent, l’utilisation du setu diminua.

 

Avec le déplacement des Setu vers les villes, certains ont d'abord eu honte de leurs origines setu. Néanmoins, une double identité setu-estonienne commence à se développer pendant cette période. De plus, avec le temps, la mentalité des gens change et on retourne aux vieilles traditions. Dans les années 1980, parallèlement avec la « révolution chantante », les Setu ont ressorti les vêtements traditionnels et on redécouvre la tradition de se ressembler et de chanter. En 1987, l’association setu est créée.

En Estonie redevenue indépendante (depuis 1991)

La ligne administrative qui séparait les deux communautés setu vivant en Estonie et en Russie est officialisée quand l’Estonie redevint indépendante. Une grande partie de Setomaa se trouve ainsi de l’autre côté de la frontière et il faut désormais un visa pour s’y rendre. De plus, la réforme administrative en Estonie a séparé les territoires setu en deux régions. Les négociations entre l’Estonie et la Russie en vue de définir une frontière définitive ont commencé en 1990, mais à ce jour, elles n’ont jamais abouti. En outre, le régime de visa simplifié arrivé à terme laisse les Setu dans une situation compliquée.

Les années 1990 ont été le moment du réveil « national » et de la redécouverte de la culture setu. Depuis, le mouvement setu n’a pas cessé de prendre de l’ampleur et est aujourd’hui très actif. Ce peuple éparpillé entre deux pays, plusieurs régions et villes, se réunit chaque année en août pour la journée du royaume des Setu (créée le 20 août 1994). Les fêtes religieuses sont une occasion supplémentaire pour se retrouver. La journée du royaume des Setu est reconnue au-delà même de Setomaa et attire des visiteurs de tous les coins de l’Estonie mais aussi de l’étranger.

Les Congrès setu ont repris et cette fois-ci sur initiative propre des Setu dans le but d’organiser leur vie et de préserver leur identité particulière. L’attitude prévalant aujourd’hui affirme que les Setu font partie de l’Estonie, mais leurs particularités linguistiques et culturelles doivent être protégées. En même temps, le Congrès setu de 2002 définit les Setu comme une nation à part entière. Malgré cela, la plupart des Setu se considèrent tant Setu et qu'Estonien. En outre, aujourd’hui, la politique officielle permet de maintenir et de faire vivre leur identité. Ils ont accès à des livres, journaux, magazines, émissions de radios en setu et bientôt ce dialecte pourra également être enseigné à l’école.

L’ethnorégionalisme setu est en pleine croissance. Après avoir été négligé voire même soumis pendant des décennies, aujourd'hui les Setu profitent du soutien et des financements étatiques, mais également de l'Union européenne. Par contre, la question qui perdure est de savoir si ces efforts vont aboutir à l'affirmation d'une identité setu durable ou à la transformation de leurs traditions en simple divertissement populaire et d'attraction touristique ?