Interview de Nicolas Landru : la situation en Géorgie un an après

Par L'équipe | 2 juillet 2009

Pour citer cet article : L'équipe, “Interview de Nicolas Landru : la situation en Géorgie un an après”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 2 juillet 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/673, consulté le 08 août 2020

opinion.pngnicolas_landru.jpgPresque une année s'est écoulée depuis le déclenchement du conflit entre la Géorgie et la Russie en août 2008. C'est non seulement le temps du bilan mais aussi le temps de réfléchir aux enseignements à en tirer alors que la situation sur place est loin d'être réglée et que les négociations internationales sont au point mort. Nouvelle Europe revient sur ces évènements et leurs conséquences actuelles avec Nicolas Landru, journaliste et spécialiste du Caucase et plus particulièrement de la Géorgie.

opinion.pngnicolas_landru.jpgPresque une année s'est écoulée depuis le déclenchement du conflit entre la Géorgie et la Russie en août 2008. C'est non seulement le temps du bilan mais aussi le temps de réfléchir aux enseignements à en tirer alors que la situation sur placeest loin d'être réglée et que les négociations internationales sont au point mort. Nouvelle Europe revient sur ces évènements et leurs conséquences actuelles avec Nicolas Landru, journaliste et spécialiste du Caucase et plus particulièrement de la Géorgie.

Quelle est la situation humanitaire sur place en Géorgie depuis les affrontements avec la Russie en août 2008 ?

C’est le nombre important de victimes du nettoyage ethnique qui a représenté le coût humain le plus significatif des hostilités. Pendant les hostilités, selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR), quelques 192 000 personnes ont été déplacées, dont 127 000 en Géorgie. Ces personnes ont été déplacés des zones de conflits et des régions à proximité, notamment celles de Gori, vers des grandes villes plus en sécurité : Tbilissi la capitale, Koutaïssi et Batoumi en Géorgie occidentale.

Côté géorgien, 115 soldats seraient morts et 54 disparus, selon le Ministre de la Défense. Le Ministère de l’Intérieur signale quant à lui 14 pertes parmi ses agents, quand 115 civils géorgiens auraient été tués. Les autorités sud-ossètes ont de leur côté déclaré que 1462 de leurs citoyens ont perdu la vie ; 362 de ces cas ont été confirmés. Selon le Ministère russe de la Défense, 64 soldats russes ont été tués et 323 blessés.

Quel avenir se dessine pour toutes ces personnes déplacées ?

Pendant le conflit, au moins 30 000 personnes, majoritairement des Ossètes, ont également été déplacées à l’intérieur de l’Ossétie du Sud, 35 000 autres vers l’Ossétie du Nord ou d’autres régions dans la Fédération de Russie. Une partie d’entre elles seulement serait depuis retournée dans ses foyers. Depuis la fin de la guerre, quelque 65 000 Géorgiens ont pu rentrer dans leurs foyers. Parmi les 54 000 autres, 23 000 sont abrités, mais pourront sans doute regagner leurs foyers d’ici la fin de l’année. En revanche, 31 000 Géorgiens déplacés des zones de conflit et adjacentes n’auront aucune chance de regagner leurs foyers à moyen terme. 22 000 proviennent d’Ossétie du Sud, un peu moins de 1000 d’Abkhazie (vallée de la Kodori) et quelques 8 000 des zones tampons des conflits. On leur a aménagé des espaces dans des anciens sanatoriums, hôtels, dortoirs, principalement à Tbilissi et Koutaïssi. Ils y ont passé l’hiver. Depuis, certains ont obtenu des logements provisoires dans les villes et villages à la frontière de l’Ossétie du Sud, autour de Gori, ainsi qu’à Tbilissi. Mais leur situation n’a rien de définitif, le gouvernement ne prévoit pas de les dédommager à court terme, et ils vivent dans des conditions relativement précaires.

Le plan de paix accepté le 12 août 2008 par les deux protagonistes a-t-il été vraiment utile ? Est-il respecté sur le terrain ?

Il a bien sûr été utile comme accord d’urgence pour éviter que le conflit ne dégénère davantage. Mais selon moi, il relève plus du nécessaire pour toutes les parties que du miracle. Je m’explique : il a été conclu au moment désiré par le camp russe qui n’avait aucune intention de réellement envahir la Géorgie et surtout Tbilissi, sans quoi elle serait entrée dans un engrenage autrement plus complexe qu’elle ne désirait nullement. En somme, une fois effectuées les opérations qu’elle désirait accomplir, la Russie a eu bien besoin de cet accord pour « légitimer » son retrait. Du reste, elle n’a respecté le plan de paix que de manière très lâche, puisqu’elle a mis beaucoup plus de temps que convenu à se retirer entièrement du sol géorgien, chose faite qu’à la fin août. L’accord lui a aussi paradoxalement permis de gagner du temps et de causer des dégâts supplémentaires en Géorgie avant de se retirer réellement, sans pour autant être officiellement en guerre. Finalement, on peut dire que Moscou a accepté ce plan minimum au moment qui lui convenait.

Du reste, le plan était sans risque pour Moscou, puisqu’il ne stipulait en aucun cas que l’intégrité territoriale de la Géorgie devait être recouvrée. Pour la même raison, le plan a été pour le camp géorgien certes une sécurité in extremis, face au danger d’une incursion russe plus appuyée, et pour le Président M. Saakachvili une assurance qu’il ne serait pas renversé ; mais il n’a été en aucun cas un accord satisfaisant, puisqu’il ne mettait en place qu’un statu quo plus avantageux pour la Russie que celui d’avant-guerre. Un accord international qui ne sécurise même pas le seul atout de la Géorgie, son droit légal à son intégrité territorial, ne peut pas être considéré par Tbilissi comme positif. Utile donc, oui bien sûr, mais sans rien apporter de plus qu’il n’était dans le bon vouloir de Moscou. La Russie a d’ailleurs déjà dépassé les conditions du plan de paix en prenant le contrôle des frontières des deux républiques séparatistes. Et des escarmouches mineures ont de nouveau eu lieu sur le terrain, comme avant-guerre. Je ne perçois donc pas ce plan de paix comme un plan à long ni même moyen terme ; il a été sur le moment un acte d’arbitrage pour officialiser la fin de la guerre. Mais il n’a été pris en compte sérieusement par aucun des deux camps comme une voie de résolution des conflits.

La Russie a reconnu l’indépendance de l’Ossétie et de l’Abkhazie et propose maintenant de protéger leurs frontières. Diriez-vous que l’opération de la Russie est une victoire sur l’OTAN ?

Je pense qu'il faut être plus nuancé. La Géorgie n’est pas membre de l’OTAN et celle-ci n’a pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour venir en aide à Tbilissi. Ce qui est certain, c’est que la reconnaissance de l’indépendance des deux républiques séparatistes par Moscou, suivie de la prise en charge de leurs frontières, entérine la victoire militaire russe sur la Géorgie, et donc la perte de facto des deux républiques pour celle-ci. Ayant pris le contrôle militaire total des deux régions, après l’expulsion de l’armée géorgienne et des habitants « ethniquement » géorgiens, n’ayant pas eu affaire à une quelconque réaction concrète de l’OTAN, Moscou a les mains entièrement libres. Elle a confirmé sa volonté d’intégrer l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud dans son giron via une sorte de protectorat et a « officialisé » cet état de fait. Elle a ainsi coupé sur un assez long terme toute probabilité que la Géorgie puisse reprendre un quelconque contrôle sur la situation. La prolongation d’un statu quo favorable à Moscou entrave aussi les chances de la Géorgie d’entrer dans l'Alliance Atlantique (chose impossible tant que son territoire n’est pas intègre). L’OTAN n’est pas intervenue efficacement pour soutenir son allié, ce qui signifie logiquement pour elle un recul dans la région, ce malgré les exercices militaires qu’elle a effectué en Géorgie ce printemps, mais qui étaient prévus de longue date et qu’elle n’aurait pu annuler sans perdre entièrement la face. Il est évident que Moscou garde ses frontières solidement aux portes de la Géorgie et que toute action de l’OTAN en Géorgie sera plus que jamais perçu par Moscou comme une menace.

Les alliés occidentaux de la Géorgie (EU, USA, OTAN) ont-ils joué le rôle que les Géorgiens attendaient ?

Il est difficile de dire ce que les autorités géorgiennes attendaient exactement. Peut-être savaient-ils qu’ils n’obtiendraient pas de soutien militaire direct en cas de confrontation avec les troupes Russes. En tous cas, les Occidentaux n’ont jamais envoyé de signaux qui auraient pu laisser croire à une volonté de donner un appui militaire direct aux Géorgiens. Il faut d’ailleurs distinguer les Européens et les Américains qui ont des positions fort différentes dans la constellation géorgienne. Les États-Unis ont directement soutenu le nouveau régime géorgien, l’ont financé et lui ont apporté une aide militaire indirecte via l’OTAN. Sans doute Mikheïl Saakachvili est-il allé plus loin que la Maison Blanche ne le voulait, comme cela a été plusieurs fois le cas depuis qu’il est au pouvoir. Quant à internationaliser les conflits séparatistes, Saakachvili y a plutôt bien réussi, dans la mesure où Européens et Américains ont pris position dès les premières heures du conflit, la Maison Blanche prêtant main forte à Tbilissi sur le plan rhétorique, Bruxelles (et Paris qui représentait les 27) s’efforçant de trouver un cadre de négociations d’urgence. Cela n’aurait sans doute pas été le cas il y a cinq ans. Et Moscou a été relativement prudente, n’a pas commis de massacre de civils et n’a pas bombardé Tbilissi, qui sait ce qui se serait passé si les caméras du monde entier n’avaient pas été braquées sur la Géorgie ! Je pense qu’en revanche, tout le monde savait très bien que l’Amérique n’entrerait pas directement en guerre contre Moscou. Peut-être M. Saakachvili, lui, a-t-il surestimé l’amitié des Américains, mais je n’en suis même pas sûr.

Pour revenir sur les causes de ces affrontements, selon vous, est-ce qu’il s’agit d’un conflit intra-étatique lié à la double politique de confrontation de Mikhaïl Saakachvili avec les séparatistes et l’opposition ou s’agit-il essentiellement d’un affrontement stratégique entre les USA et la Russie ?

Il est difficile de comprendre les raisons exactes de l’attaque géorgienne sur Tskhinvali, sans doute ne le saura-t-on jamais précisément. L’argument d’un danger imminent pour la Géorgie venu de l’extérieur a toujours été utilisé par les autorités lorsque l’opposition tentait de les faire plier. Lors des évènements de novembre 2007, le Président a maté les manifestations et déclaré l’état d’urgence sous prétexte d’un risque de coup d’État orchestré par Moscou. Récemment encore, au coeur des manifestations de l’opposition d’avril-mai 2009, le pouvoir a de nouveau ostensiblement arrêté une tentative de « putsch militaire pro-russe ». L’unité nationale a toujours été un argument de Saakachvili contre ses opposants. Et effectivement, pendant la guerre, tous les opposants sans exception se sont rangés derrières leur Président. Au cœur des déchirures internes, Saakachvili a eu, via la guerre, un répit de neuf mois sur le plan intérieur. Est-ce suffisant pour déclencher une guerre ?

Sur la question des territoires séparatistes, M. Saakachvili avait fait de leur reconquête un point fort de son programme. Et c’est effectivement une question primordiale pour beaucoup de Géorgiens, par nationalisme, mais aussi parce que chacun sent bien que tant qu’elle n’est pas réglée, l’État-Nation pourra difficilement se structurer et se développer. Menacé sur le plan intérieur, discrédité par une partie de l’opinion, pouvait-il se permettre de ne rien tenter, même s’il connaissait d’avance la probable issue ? Quant aux théories d’une renaissance de la Guerre froide cristallisée sur la Géorgie et ses territoires séparatistes, il ne faut pas leur donner un caractère trop absolu à mon avis. Certes, les USA cherchent à s’implanter aux portes de la Russie, certes la Russie cherchent à les en empêcher. Mais je ne crois pas qu’il s’agit là du moteur d’action des décideurs à Tbilissi et à Moscou. Les Géorgiens se sont sentis renforcés du soutien américain ; mais leur problème de séparatisme existe sans cette alliance. Et pour Moscou, il s’agit plus généralement d’une volonté de contrôler ses « marches impériales » et d’entraver la velléité de tout autre acteur d’y prendre une place importante. La Russie voit sans doute d’un très mauvais œil d’avancée de l’OTAN, mais elle agit aussi en réponse à sa propre logique de centre impérial face à ses anciennes « colonies ».

Sur le plan interne, les troubles intérieurs sont nombreux actuellement. Mais existe-t-il une opposition capable de fédérer les mécontentements ?

Je crois que les mécontentements en Géorgie sont plutôt d’un seul type et que l’opposition les canalise justement à merveille depuis 2007. Les leaders des différents partis surfent exactement sur ce « ras-le-bol » populaire, c’est d’ailleurs ce dont ils sont le plus capables. Cela ne veut pas dire que le mécontentement est général ni même majoritaire, ni que tous ceux qui sont sceptiques ou déçus de Saakachvili se sont joints à l’opposition. Je dirais plutôt qu’il y a les mécontents qui ne croient pas en cette opposition, et ceux qui au contraire croient qu’elle serait en mesure de diriger le pays. Mais pour la plupart des partisans de l’opposition, le but ultime est le renversement de Saakachvili, sans qu’ils se soient posés la question de l’après.

En tous cas, l’opposition ou plutôt les oppositions alliées ne sont pour l’instant pas capable de développer une force autre que celle d’une colère de rue, composée des « perdants » économiques de l’ère Saakachvili et de « démocrates déçus », ceux qui se révoltent contre les aspects autoritaires et népotistes du régime. Dépourvue de programme et d’alternative viable, l’opposition n’est pas en mesure de construire un vrai mouvement de société. Elle serait en revanche capable de conduire une révolution de la rue si elle avait un jour un nombre de manifestants suffisant et assez décidés. Mais bien des Géorgiens, tout aussi désabusés sur le régime, pensent que l’alternative viable à Saakachvili n’existe pas ou pas encore, et seraient susceptible de s’engouffrer dans la brèche si un mouvement substantiel faisait surface, avec un autre discours que l’opposition actuelle.

Putsch, espionnage, financement de l’opposition, achat d’entreprises stratégiques... Selon vous, quel rôle joue la diaspora en exil, notamment en Russie, dans les troubles actuels ?

À mon avis, aucun rôle majeur. La Russie n’a pas besoin de cette diaspora pour interférer en Géorgie. Il y a bien quelques oligarques et anti-saakachvilistes exilés, tel Igor Giorgadzé, que Moscou garde éventuellement en réserve pour si elle pouvait un jour choisir de remplacer Saakachvili par « quelqu’un à eux ». Mais d’une part, ces gens ont peu de contacts en Géorgie, d’autant que le régime actuel a démantelé leurs réseaux ces dernières années ; et d’autre part, Moscou a d’autres armes autrement plus efficaces. Beaucoup de dissidents à Saakachvili exilés en Occident, comme Irakli Okrouachvili, sont aussi anti-russes, et comme lui, ont exprimé leur solidarité à Tbilissi pendant la guerre. La masse de l’émigration géorgienne en Russie quant à elle souffre surtout des mauvaises relations entre les deux pays. Il leur est actuellement devenu très difficile de trouver du travail, a fortiori avec la crise économique mondiale.

Certains sondages assurent que le président Saakachvili bénéficie du soutien du peuple mais l’opposition organise des manifestations de masse sans relâche depuis le 9 avril. Dans ces conditions, Saakachvili a-t-il les moyens d’aller au bout de son mandat prévu fin 2013 ?

Il ne faut faire confiance à aucun sondage, en aucun cas l’on aurait les moyens d’avoir des chiffres fiables en Géorgie. Ni les chiffres officiels, ni ceux de l’opposition ne peuvent prétendre à la neutralité. Ni ceux menés par des ONG, tant il est difficile de sonder l’opinion dans certains sociabilités du pays, notamment en province. À ce propos : à Tbilissi, il existe une opposition politique très active et décidée, qui a assimilé Saakachvili au diable en personne. Il est possible qu’une majorité des Tbilissiens aient résolument été gagnés à l’« anti-saakachvilisme ». Les élections de 2008, en partie falsifiées, ont néanmoins montré cette tendance. À cette époque, il était difficile d’entendre des propos pro-saakachviliens dans la capitale. Les provinces en revanche sont très peu politisées, régies par des structures claniques loyales au gouvernement.

En dehors de Batoumi et un peu Koutaïssi, et de certaines parties de la Mingrélie loyales au mouvement zviadiste présent parmi l’opposition, les villes de région ignorent presque qu’il existe une opposition, elles ne la connaissent en tous cas que très mal. Saakachvili peut compter sur cette coercition. Mais Tbilissi représente environ un tiers des habitants du pays et en Géorgie, tout s’y passe. Tbilissi en effervescence, le pays suit ou il se disloque. Le Président aura du mal à contenir ses opposants jusqu’à la fin de son mandat. La situation actuelle montre qu’il lui est quasiment impossible d’employer la manière forte après le tollé intérieur et extérieur provoqué par la répression des manifestations de novembre 2007. Et l’opposition est décidée à paralyser le pays en bloquant routes et voies ferrées. Sa seule solution, qui a déjà fait ses preuves, est de parvenir à « acheter » les leaders de l’opposition en leur distribuant des « parts du gâteau ». C’est ce qui est à mon avis en train de se passer. Mais la structuration politique de la société géorgienne est si précaire et rigide, comme le sont les mécanismes de pouvoir, tellement étrangère au fonctionnement des institutions démocratiques, que n’importe quel aventurier pourrait de nouveau arriver à faire parler la rue d’ici 2013, et sinon à réussir une révolution, à paralyser le développement du pays.

Comment le peuple géorgien vit-il les affrontements politiques de ses élites ?

L’économie est en train de sombrer en grande partie à cause des affrontements internes. Les gens le savent et en font les frais ; d’où, dans la bouche de beaucoup, une grande fatigue par rapport à ce qui se passe actuellement. D’autant que l’on est en terrain connu, la Géorgie n’a presque rien connu d’autre depuis la fin des années 1980.

Contrôle des médias, corruption, chasse aux espions… La Géorgie est-elle démocratique aujourd’hui ou la Révolution des Roses a-t-elle échoué ?

La Géorgie n’est pas entièrement démocratique, mais la Révolution des Roses a réussi : un régime en a remplacé un autre, une génération nouvelle, active dans les secteurs modernes de l’économie, a pris les rennes du pouvoir. L’économie, la police ou l’armée ont été restructurées selon les souhaits des révolutionnaires. La Nation a retrouvé sa fierté, c’était là l’un des moteurs principaux de la révolution. La démocratisation, c’est surtout l’Occident qui l’avait rêvée. Le peuple géorgien tout entier voulait surtout le remplacement de Chévardnadzé par Saakachvili ; la cessation de la corruption, ce qui a été mis en place dans les basses sphères ; le recouvrement de l’intégrité territoriale du pays, ce qui a réussi dans toutes les régions, sauf en Ossétie du sud et en Abkhazie, et là, les gens sont effectivement très déçus. En tous cas, les Géorgiens de 2003 voulaient pouvoir vivre dans une idéologie nationale et patriote. Ceci a été réalisé. Moins fragile et impotent que le précédent, le régime s’est orienté vers un certain autoritarisme justement pour pallier ces faiblesses. Sur ce point, certes, beaucoup de tbilissiens qui avaient espéré une démocratisation sont déçus. Les abus voire falsifications des élections de 2008 ont exaspéré cet écoeurement.

Mais il faut relativiser. Dans une perspective régionale, la Géorgie est aujourd’hui un État particulièrement peu corrompu, les médias y sont relativement libres et le pluralisme existe, la preuve en est les manifestations d’aujourd’hui. Comparons à l’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’Iran, la Russie ou les pays de la Caspienne. Régionalement, seule la Turquie paraît plus « démocratique » que la Géorgie, et encore pas sur tous les points. C’est aussi l’éternelle illusion occidentale de penser que la démocratie est exportable telle quelle à toutes les parties du monde et surtout qu’elle se fait du jour au lendemain. Quant aux déceptions de la population face au régime, liées à l’autoritarisme mais peut-être surtout aux problèmes économiques, elles sont aussi ancrées dans une culture politique qui ne croit pas au règlement des problèmes au sein des institutions démocratiques, qui ne croit qu’en ne politique qui se fait dans la rue, qui place ses espoirs dans un État providentiel et dans des figures charismatiques. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que la société civile soit faible et le Président surpuissant.

 

Pour aller plus loin :

 

Chercheur indépendant et journaliste français de 27 ans, Nicolas Landru est spécialiste de la Géorgie. Politologue de formation, il a mené des études sur l'Europe post-communiste avant de se spécialiser sur le Caucase. Basé à Tbilissi, il mène depuis 2005 différents projets d'investigation sur des questions sociales et politiques en Géorgie, notamment sur les relations entre pouvoir central et minorités ethniques comme religieuses. Rédacteur en chef de Caucaz.com, Nicolas Landru publie dans divers médias internationaux et est également l'auteur de plusieurs guides touristiques, dont le Petit Futé Géorgie. Il poursuit par ailleurs, en France et en Allemagne, des activités artistiques et pédagogiques.

 

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