Doina Cornea : le visage féminin de la dissidence roumaine

Par Sara Pini | 31 mai 2009

Pour citer cet article : Sara Pini, “Doina Cornea : le visage féminin de la dissidence roumaine”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 31 mai 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/670, consulté le 22 juin 2018
 
doina_cornea.jpgLech Wałęsa, Václav Havel, Alexandre Soljenitsyne… La dissidence au régime communiste semble principalement avoir un visage d’hommes. Et pourtant, ce système qui mettait en avant la parité hommes-femmes comme un des éléments de sa supériorité par rapport au capitalisme occidental a aussi logiquement produit nombre de figures féminines courageuses se révoltant contre ses abus et dénonçant ses crimes. Ainsi, la figure emblématique de la résistance roumaine au régime Ceauşescu dans les années 1980 est une femme, Doina Cornea, née en 1929 à Braşov, à l’époque le deuxième plus grand centre industriel du pays.

Sa vie : un engagement au quotidien

 

Assistante de français à la Faculté de philologie de l’université Babes-Bolyai de Cluj, Doina Cornea prend réellement conscience de la situation politique dans son pays lors d’une visite à des amis français à Strasbourg, lorsqu’elle se rend compte qu’il est possible de critiquer ouvertement le gouvernement en place sans se faire arrêter et que la répression qu’elle vit en Roumanie n’est donc pas normale.

 

Elle commence alors à traduire et publier des samizdats, ces écrits dissidents, interdits par le régime, qui étaient reproduits (manuscrits ou dactylographiés) par les nombreux membres d’un réseau informel existant dans la plupart des pays du bloc communiste et qui circulaient ensuite clandestinement entre eux. Elle contribue ainsi notamment à la diffusion de L’épreuve du labyrinthe de Mircea Eliade, Tao Te King de Lao-Tseu, Justice et vérité de Gabriel Marcel, L'homme et ses trois éthiques de Ştefan Lupaşcu et Jérémie de Valachie de Petru Gherman.

 

Mais elle se fait surtout connaître entre 1982 et 1989 pour une série de lettres ouvertes, adressées notamment au dictateur Ceauşescu, qu’elle arrive à faire parvenir clandestinement à Radio Free Europe grâce à l’aide d’un professeur français travaillant dans sa faculté. Lorsque la première de ces missives, Lettre à ceux qui n’ont pas renoncé à penser, passe à l’antenne, les journalistes, croyant qu’elle signe d’un pseudonyme, n’hésitent pas à lire son nom. Cela marque le début de ses problèmes avec la Securitate, la police politique roumaine : l’année suivante, elle se fait en effet renvoyer de l’université pour avoir utilisé des textes philosophiques occidentaux pour ses lectures ; elle est interrogée, frappée et menacée de mort par les officiers.

 

Pour autant, elle n’arrête pas de dénoncer, dans les 30 autres lettres qu’elle arrive à faire passer à l’Ouest, les aberrations du régime de Ceauşescu, à l’exemple de la Lettre ouverte contre le plan de systématisation des villages, une condamnation du plan du dictateur roumain, qui prévoyait de raser plus de la moitié des villages roumains, en dépit de la valeur historique et artistique de beaucoup de ces maisons.

 

Entre-temps, les mesures draconiennes imposées par le régime dans le but d’annuler la dette extérieure du pays déclenchent une série de grèves et de manifestations qui vont en grandissant. Lorsque la protestation rejoint les usines de Braşov, le deuxième centre industriel du pays, et ses travailleurs parmi les mieux payés du pays, il est clair que la coupe est pleine. Les troubles commencent le 15 novembre 1987, pour protester contre le décret réduisant les quotas de chauffage pour usage domestique de 30% et mettant en place de lourdes amendes pour ceux qui ne respecteraient pas les quotas, ce qui va s’ajouter aux réductions de salaire décidées pour le deuxième mois d’affilée pour ne pas avoir rempli les objectifs de production ainsi qu’à la pénurie chronique de nourriture.

 

Quelques 15 000 ouvriers des usines Steagul roşu et Tractorul se rendent au centre ville, où ils sont rejoints par plusieurs habitants ; aux cris de « À bas le dictateur ! » et sur les notes des chansons révolutionnaires de 1848, ils pénètrent de force dans le quartier général du parti. Soixante d’entre eux seront arrêtés et condamnés pour « hooliganisme ».

 

Trois jours plus tard, Doina Cornea, accompagnée de son fils, Leontin Iuhaş, distribue des tracts de soutien aux travailleurs et manifestants de Braşov devant les usines et l’université de Cluj. Ils sont immédiatement arrêtés et détenus pendant cinq semaines. Seule la mobilisation de la presse occidentale (notamment un documentaire de Christian Duplan, transmis par la télévision française le 10 décembre et incluant une interview précédemment enregistrée de Cornea) leur permet d’être libérés.

 
 

Doina Cornea est toutefois assignée à résidence, molestée et surveillée par les officiers de la Securitate, qui la suivent constamment, en l’insultant publiquement, afin de susciter le mépris des gens à son égard ou du moins d’éviter qu’on l’approche. Pendant trois ans, personne n’a ainsi le droit de lui parler ou même de croiser son regard sans se faire arrêter et interroger. Les journalistes et diplomates européens qui essaient de la joindre sont souvent éconduits ou ramenés à la frontière. Son téléphone est coupé et les seules lettres qu’on lui fait parvenir sont celles d’insultes ou de menaces. Elle continue cependant de lire sa déclaration de protestation sur le perron de sa maison tous les jours à la même heure, souvent entourée par les policiers de la Securitate. Elle sera libérée le 21 décembre 1989, pendant la révolution roumaine, juste un jour avant la chute du régime, ce qui lui permettra de prendre part aux manifestations de place à Cluj (et d’y risquer sa vie).

 

Après la chute du régime, elle devient membre du Front de salut national (Frontul Salvării Naţionale ou FSN) l'organe dirigeant la Roumanie dans les premières semaines après la Révolution. Lorsque le FSN se transforme en parti politique, obtenant 85 % des suffrages lors des premières élections libres de mai 1990, Cornea décide toutefois de le quitter, en reprochant à ses membres d’être trop liés au passé communiste et trop proches du leader soviétique Mikhaïl Gorbatchev.

 
 

Le 6 août 1990, elle fonde alors à Cluj le Forum Démocratique Anti-totalitaire de Roumanie (Forumul Democrat Antitotalitar din România), afin d’unifier les différentes mouvances de l’opposition démocratique au nouveau régime du Président Ion Iliescu, qu’elle critique ouvertement, tout comme d’autres intellectuels, tels que Ana Blandiana, Mihai Şora et Mircea Dinescu. Le Forum, devenu entre-temps Convention démocratique de Roumanie (Convenţia Democrată Română), réussira dans son but aux élections de 1996, lorsqu’Iliescu est battu par Emil Constantinescu.

 

L’engagement de Cornea n’est pas uniquement politique : en 1990, elle fonde le Groupe pour le dialogue social (Grupul pentru Dialog Social, GDS), une organisation non-gouvernementale dont le but est de promouvoir la démocratie, les droits de l’homme et les libertés publiques et qui publie la revue Revista 22, à laquelle Doina Cornea contribue avec de nombreux articles. La même année, elle participe à la création de Alliance Civique (Alianţa Civică, AC), devenue depuis une des principales ONG roumaines, très active dans les domaines de la consolidation de la société civile, de la conscience civique et de l’état de droit, de la promotion des droits de l’hommes et des libertés fondamentales, du soutien aux réformes et de la lutte contre la corruption.

 
 

Ses idées, elle le défend dans les plus de 100 articles publiés sur Revista 22, mais aussi sur România Liberă, Vatra ou Memoria, dans ses livres (notamment Liberté, La face cachée des choses et un recueil de ses lettres des années 1980) et enfin lors de colloques internationaux donnant ensuite lieu à des ouvrages collectifs (Une culture pour l'Europe de demain, Il nuovo Areopago, Mission, Quelle sécurité en Europe a l'aube du XXIe siècle, Europe : les chemins de la démocratie, Politique Internationale et Amicizia fra i popoli). Pour ses activités, elle a reçu de nombreux prix et récompenses, notamment le Prix Thorolf Rafto et un doctorat honoris causa de l’Université Libre de Bruxelles en 1989, ainsi que la Légion d’honneur en France et la Grand-Croix de l'Ordre de l'Étoile de Roumanie en 2000.

 
 

Sa pensée : rendre à l’homme toute sa dignité

 
 

Doina Cornea constitue une figure isolée de la dissidence roumaine. Elle se distingue en effet par ses prises de position en soutien des ouvriers, dans un pays qui, contrairement à la Pologne ou à la Hongrie par exemple, est marqué par un manque de solidarité entre intellectuels et travailleurs (Cornea dira à ce propos dans une interview au Monde du 8 octobre 2002 « l’intellectuel roumain est un peu snob. Il ne parlerait pas à un ouvrier qui n’a pas lu Kant »). Elle est aussi parmi les premiers intellectuels roumains à connaître la prison, ayant pris position avant que l’évolution politique à Moscou rende cela moins risqué.

 

Son engagement est certes politique : aux revendications de réformes démocratiques, aux protestations contre les mesures économiques prises par le régime communiste et aux manifestations de solidarité envers les dissidents succèdent, après la chute du régime, ses prises de position en faveur du pluralisme, qui l’amènent à se dresser contre la domination du Front de salut national qu’elle a pourtant contribué à créer. Comme elle dit lors d’une interview à Romania Libera du 26 avril 2007, « chacun a son domaine et ne doit pas empiéter sur le domaine des autres. Nous n'avons pas besoin d'un seul dirigeant en démocratie… Nous avons besoin de pluralisme, besoin de choisir, nous n'avons pas besoin d'un seul parti ».

 

Mais son combat était un combat moral bien avant que politique et c’est pour cela qu’elle ne se considérait pas comme une dissidente mais plutôt comme une opposante. De plus, son message se fonde sur le vécu quotidien, quelque chose qu’elle partage avec l’ensemble de la population roumaine : ce contre quoi elle s’insurge en premier lieu n’est pas tellement le mépris de principes abstraits, mais le fait que le régime communiste prive l’homme de sa dignité, de son essence même, en l’abaissant au niveau d’un animal luttant pour la survie quotidienne et en privant les différents peuples de leur identité.

 

Les textes de Cornea contiennent toujours un message moral : chaque individu est responsable de ses actions et chacun de ses gestes a des répercussions sur la société dans son complexe. Elle pense donc qu’il était normal de s’insurger contre un tel régime, qu’il n’y avait rien d’extraordinaire en ce qu’elle a fait, car il s’agissait juste de « essayer de vivre normalement dans un pays anormal ».

 

Avec ce discours, elle dérange toutefois la société roumaine, qu’elle oblige à faire face aux fantasmes du passé et à gérer la culpabilité collective pour les 600 000 informateurs que la Securitate recrutait dans la société civile, pour l’aider dans son travail de surveillance systématique de millions de Roumains, de leurs proches et de chacun de leurs gestes. D’après Doina Cornea, le communisme a eu aussi un coût du point de vue éthique et moral et les Roumains « n'ont pas une conscience politique claire, parce qu'ils ont été manipulés énormément par les uns et les autres, dans le passé » (interview à Romania Libera). Ils sont habitués à être commandés et ont donc tendance, même en démocratie, à chercher un leader fort. C’est pour cela que Cornea envisagera à un certain moment la restauration de la monarchie constitutionnelle sous le roi Mihai comme une chance pour redonner aux Roumains une figure morale en qui croire.

 

Enfin, Doina Cornea est aussi unique dans la combinaison des combats politiques et religieux. Cornea, de religion gréco-catholique, s’est en effet battue pour la liberté de culte de son Église, qui avait été interdite et avait vu ses lieux de culte confisqués par le régime communiste en 1948, au profit de l'Église orthodoxe. Les espoirs soulevés par la Glasnost de Gorbatchev avaient donné un nouveau souffle aux revendications des Uniates et, en septembre 1988, Cornea, son fils et quatre autres fidèles envoient à Radio Free Europe une lettre ouverte au Pape Jean-Paul II, en lui demandant d’intervenir pour restaurer les droits de l’Église gréco-catholique en Roumanie, « en dépit des déclaration des autorités roumaines, selon lesquelles il n’y aurait plus de gréco-catholiques dans ce pays ». Cornea protestait notamment contre la volonté des autorités roumaines d’assimiler les Uniates dans l’Église catholique romaine, en introduisant des messes en roumain dans les églises de ce culte. Cela était perçu non seulement comme une intrusion dans la sphère de l’Église catholique, essentiellement composée de Hongrois, mais aussi comme un danger pour les Uniates vivant dans les zones rurales, qui, par la force des circonstances, auraient été assimilés dans l’Église orthodoxe, la seule présente en dehors des zones urbaines.

 

Son engagement avait été récompensé dès 1989, lorsque le Conseil du Front de salut national avait reconnu l’Église Uniate et s’était ensuite intéressé à la question des biens confisqués en 1948, en statuant la restitution de ceux possédés par l’État. Mais ce décret ne résolvait pas la question des biens confisqués par l’État roumain et ensuite passés à l’Église orthodoxe. Le Président Iliescu souhaitait en effet que cette question soit résolue par les deux Églises directement, alors que les Uniates considéraient que, du moment que c’était l’État qui avait confisqué les biens, c’était aussi à l’État de s’occuper de leur restitution. En dépit de la création, le 28 octobre 1998, d’une Commission mixte, chargée de trouver une solution à ce différend et en dépit des pressions du Vatican et de l’Union européenne, la question est encore ouverte et source de conflit entre catholiques, Uniates et Orthodoxes.

 

 
Pour aller plus loin :
 
 
 
 
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Sur Nouvelle Europe
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Dossier de juin 2009 : 1989 avant 1989
 
 
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Sur Internet
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D. RADU, "Police spies still haunt Romania", BBC Romanian Service, 25 February 2008
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Interview de Doina Cornea à Romania Libera sur le site j-habite-en-roumanie.com
   
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A. LAROUX,J. LACOUTURE, N. MANN, M.THEVOZ, J'ai rêvé de dessiner les gens qui changent le monde, L’âge d’homme, 2007

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K. MCDERMOTT, M. STIBBE, Revolution and resistance in Eastern Europe:challenges to communist rule, Berg Publishers, 2006 
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D. DELETANT, Ceauşescu and the Securitate: coercion and dissent in Romania, 1965-1989, M.E. Sharpe, 1995

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C. VANHECKE, "Le combat de Doina Cornea", Le Monde, 3 février 1989
Source photo : Romania Libera
 

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