1987-1989 : Bouillonnement de la jeunesse slovène

Par Pauline Joris | 31 mai 2009

Pour citer cet article : Pauline Joris, “1987-1989 : Bouillonnement de la jeunesse slovène”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 31 mai 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/663, consulté le 08 août 2022
article.pngjansa_strasbourg_16_thumb.jpgAu milieu des années 1980, la société bouge en Slovénie, la plus septentrionale et la plus riche des six  républiques qui composent la fédération socialiste de Yougoslavie. Certains auteurs parlent de "Printemps slovène" : un mouvement de libéralisation culturelle voit le jour au sein duquel s'expriment les attentes féministes, homosexuelles, écologistes, pacifistes, voire punks. Étape vers la démocratie et l'indépendance.
article.pngjansa_strasbourg_16_thumb.jpgAu milieu des années 1980, la société bouge en Slovénie, la plus septentrionale et la plus riche des six  républiques qui composent la fédération socialiste de Yougoslavie. Certains auteurs parlent de "Printemps slovène", en comparaison avec le Printemps de Prague de 1968 : un mouvement de libéralisation culturelle voit le jour au sein duquel s'expriment les attentes féministes, homosexuelles, écologistes, pacifistes, voire punks. Étape vers la démocratie et l'indépendance. 

Un milieu et un vecteur : le journalisme

Après la mort du maréchal Tito, le 4 mai 1980, la Slovénie connaît à partir du milieu des années 1980 un certain bouillonnement qu'on ne retrouve pas dans les autres Républiques qui constituaient la fédération  socialiste de Yougoslavie. Il est vrai qu'en Croatie, le souvenir de la répression de novembre 1971, qui mit fin au "printemps croate" ou "maspok", laisse encore des traces qui freine les différentes initiatives.

La Slovénie connaît alors un grand pluralisme culturel dans la société et en particulier au sein de la jeunesse slovène, qui mènera vers la libéralisation politique, la démocratie et l'indépendance. Ce bouillonnement culturel se coordonne autour de deux institutions : Radio Student, le centre culturel et artistique des étudiants, le magazine Nova revija, fondé en 1982 dans le contexte de libéralisation progressive après la mort de Tito et Mladina (qui signifie jeunesse en slovène), la revue de la jeunesse communiste slovène.

 

Les autorités slovènes font alors le choix de ne pas censurer ces milieux culturels. C'est Milan Kučan, celui qui a été élu Président de la Slovénie en 1990 (avant l'indépendance), puis réélu à cette fonction en 1992, puis en 1997, qui était alors, entre 1986 et 1989, le Président du comité central de la ligue des communistes slovènes.

 

Ainsi, au printemps 1987, dans son 57e numéro, Nova revija, publie "un programme national slovène". Ce manifeste demande le pluralisme politique, la mise en place d'une économie de marché et davantage de confédéralisme donnant une plus grande marge de manoeuvre à la Slovénie.

Le "procès des quatre"

Les journalistes testent de plus en plus les limites de cette ouverture. L'armée populaire yougoslave (Jugoslovenska narodna armija, JNA) fait de plus en plus l'objet de critique des Slovènes et Croates. En effet, pour des raisons historiques et culturelles, les officiers serbes y sont sur-représentés et la JNA était dans les années 1980 la seule institution réellement unitariste de la Yougoslavie. Les jeunes slovènes revendiquent notamment le droit d'accomplir le service militaire dans leur république d'origine et contestent que le serbo-croate en soit la langue d'usage, mais également les ventes d'armes en Ethiopie où la famine est devenue une arme de guerre.

 

Ces contestations contre l'armée s'ajoutent à celles qui dans les années 1980 mettent en cause, en Slovénie, le culte de la personnalité de Tito et les pompeuses cérémonies qui le commémore après sa mort. Les jeunes Slovènes désapprouvent également avec vigueur la repression que subissent alors les Albanais du Kosovo.

 

Les réactions des autorités slovènes sont jugées bien trop faibles par les autorités militaires et de la ligue communiste yougoslave. La JNA prend le prétexte de la détention par des journalistes de Mladina de documents officiels transmis par un de leurs officiers pour faire un exemple dans un procès qui met en cause cet officier, Ivan Borštner, David Tasić, rédacteur à Mladina, Franci Zavrl, rédacteur en chef du magazine et un pigiste, Janez Janša, qui aurait annoté les documents.

 

 
Le procès s'ouvre à huis clos après l'arrestation des deux journalistes le 31 mai 1988 et s'achève le 27 juillet. Il leur est reproché d'avoir divulgué des documents secrets de l'armée. Les quatre jeunes slovènes passent devant la cour martiale, le procès a lieu en serbo-croate et les accusés n'ont pas droit à une défense. L'armée espérait sans doute faire un exemple de son autorité. Devant l'ampleur des réactions de la population slovène - mise en place d'une commission pour la défense des droits de l'Homme le 3 juin, 100 000 signatures récoltées dans une pétition et un rassemblement de plus de 40 000 personnes le 22 juin au coeur de Ljubljana - l'effet sera inverse à celui souhaité : c'est à l'occasion de ce "procès des quatre" que s'organise en opposition les diverses oppositions et opinion, unie derrière la défense des quatre. Grâce à la pression de la rue, leurs peines seront pour ainsi dire symboliques étant donné la gravité des faits reprochés (de six mois à quatre années de prison).

Vers la démocratie et l'indépendance

Le procès et surtout la mobilisation sans faille qu'il a suscité au sein de l'ensemble de la population slovène ont un effet accélérateur vers la transition démocratique et l'indépendance slovène. 

Janez Janša, condamndé à 18 mois de prison ferme, est devenu d'abord Ministre de la Défense en 1990, lui suivait précisément ces questions-là comme journaliste. Premier ministre entre 2004 et 2008, il assure au premier semestre 2008 la présidence du Conseil de l'Union européenne et évoque lors de son premier discours au Parlement européen l'évolution de son pays et fait référence à son propre parcours :

"Aujourd'hui est un jour historique à beaucoup d'égards. La Slovénie présente les priorités de sa présidence au Parlement européen en tant que premier État membre issu de l'élargissement de 2004, en tant que premier État membre anciennement situé derrière l'ancien Rideau de fer et également en tant que premier État slave à la tête du Conseil de l'Union européenne. (...)

En 1988, j'étais parmi les trois publicistes et le sous-officier qui ont été arrêtés, emprisonnés, jugés et condamnés par la cour martiale pour avoir critiqué le régime totalitaire communiste de l'ex-Yougoslavie, en raison essentiellement des propensions bellicistes de l'armée de l'ex-Yougoslavie. (...)

Presque 20 ans plus tard, me voici devant vous, dans cette chambre haute, le Parlement européen, au cœur de Strasbourg, où je peux me rendre sans être arrêté à la frontière. En tant que Président du Gouvernement de la République de Slovénie et président du Conseil de l'Union européenne, je peux m'adresser à vous dans ma langue maternelle.

 

Si l'on m'avait prédit de telles choses dans ma cellule militaire il y a encore 20 ans, je ne l'aurais nullement cru."

Dès lors, les autorités slovènes s'éloignent de plus en plus de la ligue communiste yougoslave (LCY). Après avoir décidé d'introduire le pluralsime aux élections, la Ligue des communistes slovènes modifie la Constitution slovène por introduire le droit à l'auto-détermination. En janvier 1990, lors du XIVe Congrès de la LCY, la scission est consommée et quelques jours plus tard, la ligue communiste de Slovénie prend le nom de Parti du Renouveau démocratique. Des élections ont lieu la même année et la coalition DEMOS, issue du bouillonement culturel des dernières années, remporte les législatives en avril 1990 avec 55% des voix. Le nouveau Parlement vote des amendements qui assurent la suprématie des lois slovènes sur les lois fédérales yougoslaves. Enfin le 23 décembre 1990, lors d'un référendum, 88% des votants se portent en faveur de l'indépendance, qui sera proclamée le 25 juin 1991. 

Pour aller plus loin :

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 Sur Nouvelle Europe
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 Dossier de juin 2009 : 1989 avant 1989
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 Fiche-pays Slovénie
   
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 Sur Internet
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 Présentation du magazine slovène Mladina sur le site de Regard de l'Est
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 Discours de Janes Janša au Parlement européen lors de la Présidence slovène du Conseil de l'Union européenne.
   
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 A lire
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 G. Castellan, A. Bernard, La Slovénie, Paris, PUF, Que sais-je ?, 1996.
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 Z. Kosanic, La désagrégation de la fédération yougoslave, Paris, L'Harmattan, 2008.
photo : Janez Janša, le 16 janvier 2008 au Parlement européen (www.eu2008.si)