Compte-rendu du débat du 20 mai 2009 : « Quelles nouvelles formes de la pauvreté en Europe ? »

Par Virginie Lamotte | 26 mai 2009

Pour citer cet article : Virginie Lamotte, “Compte-rendu du débat du 20 mai 2009 : « Quelles nouvelles formes de la pauvreté en Europe ? »”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 26 mai 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/662, consulté le 17 septembre 2019

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article.pngLe 20 mai 2009, le Centre tchèque nous a accueilli pour notre débat consacré aux nouvelles formes de pauvreté en Europe et aux possibilités d’y apporter une réponse concertée. S.E.M. Pavel Fischer, Ambassadeur de République tchèque en France, Catherine Palpant, conseillère du Haut Commissaire Martin Hirsch pour les questions européennes, et Mathieu Angotti, directeur du département « Évaluation des politiques sociales » du CRÉDOC, ont débattu avec nous de ces questions.

article.pngne_pauvret2.gifLe 20 mai 2009, le Centre tchèque nous a accueilli pour notre débat consacré aux nouvelles formes de pauvreté en Europe et aux possibilités d’y apporter une réponse concertée au niveau européen, et ce, face à la diversité des situations nationales. La pauvreté, qui paraissait un souvenir lointain après les Trente Glorieuses, est en effet un sujet d'actualité dans ce contexte de crise économique. Cette nouvelle pauvreté ne concerne plus seulement les chômeurs, les personnes âgées et les familles nombreuses, mais aussi, et de plus en plus, les jeunes, les familles monoparentales, les personnes vivant seules et les travailleurs précaires. Il y a en outre un effritement progressif des liens entre les personnes concernées et le reste de la société : les individus sont de plus en plus isolés, la famille et la communauté locale n'étant plus des remparts suffisants. Quelle est la responsabilité des États ? Quelle est celle de l’Union européenne ? Doit-elle entreprendre des actions communes ou du moins concertées ou bien les États doivent-ils agir chacun de leur côté ?
 
 
 
Pour en débattre avec nous, S.E.M. Pavel Fischer, Ambassadeur de la République tchèque en France ; Catherine Palpant, conseillère du Haut Commissaire Martin Hirsch pour les questions européennes, et Mathieu Angotti, directeur du département « Évaluation des politiques sociales » du CRÉDOC.

Briser le cliché : prise en charge de la pauvreté en République tchèque

Plusieurs facteurs contribuent à expliquer l'écart modeste existant entre riches et pauvres en République tchèque, en premier lieu un attachement à une certaine idée de l’État-providence qui force les politiques, même les plus libéraux, à ne jamais oublier les paramètres sociaux dans leurs réformes. Même si on n’en parle que très peu, on veille toujours à conserver un filet social et à éviter le décrochage. Il y a par contre de très fortes disparités régionales, notamment entre la région de Prague et le reste du pays.

Les plans biannuels d’action du gouvernement se fondent sur trois instruments : d'abord, le soutien et l’accompagnement à l’emploi des personnes fragilisées qui cherchent à s’inscrire sur le marché du travail, avec la mise en place d’une stratégie d’anticipation à destination des bassins d’emploi en difficulté et des mesures spécifiques pour les handicapés (physiques et mentaux) et pour la communauté rom, qui a tendance à s’exclure ou à être exclue. Ensuite, le renforcement de la cohésion familiale, à travers des mesures d'accompagnement et de médiation pour les familles fragilisées, prenant en charge de façon particulière les jeunes. Enfin, des services sociaux accessibles : ainsi, la suppression de l’échelon départemental il y a quelques années a fait redescendre les compétences sociales vers les villes et une coopération fructueuse s'est instaurée entre les petites et les grandes villes.
 
 
La classe politique tchèque est unanime : la solidarité doit rester proche des gens, comme en France, où la mairie et le Conseil général sont plébiscités pour la gestion des questions sociales. La construction européenne s'est d'ailleurs faite dans le respect du principe de subsidiarité, qui statue que les enjeux soient gérés au niveau le plus approprié (local, régional, national, européen). Les questions sociales relèvent des États membres, et non de l’Europe, qui peut néanmoins inciter à la coopération. La conclusion d'un accord bilatéral franco-tchèque contre les fraudes à l’encontre de la sécurité sociale a été une première dans l’Union européenne. Au niveau européen, il y a beaucoup à faire pour améliorer l'échange de bonnes pratiques, mais l'Ambassadeur se montre confiant de ce point de vue, car l'Europe a déjà fait preuve de sa capacité à avancer en période de crise.
L'Union européenne et la lutte contre la pauvreté
Catherine Palpant a pu travailler sur la question de la lutte contre les nouvelles formes de pauvreté dans le cadre de la Présidence française de l'UE, y compris en coopération avec les homologues tchèques, qui devaient reprendre la Présidence par la suite. Des objectifs communs pour la troïka de présidences ont été définis dès la fin 2007 et la lutte contre la pauvreté en faisait partie. Bien qu'il n'y ait pas à ce jour de politique sociale commune, il y a néanmoins des actions de coopération menées au niveau européen dans le domaine social, qui reste un thème politique majeur au sein de l’Union européenne.
 
 
 
 
 
 
Cette coopération se heurte toutefois à la diversité des situations nationales : 16% de la population européenne dans son complexe est en effet touchée par la pauvreté, mais ce chiffre varie considérablement de pays en pays (10% en République tchèque, 13% en France, 21% pour la Lettonie, la Grèce ou le Portugal). Ce chiffre est stable depuis 2000, mais les inégalités de revenus augmentent. Les catégories de personnes le plus touchées par la pauvreté diffèrent aussi selon les pays : les familles monoparentales en République tchèque, les personnes âgées et les jeunes ayant quitté prématurément le système scolaire au Portugal. La protection garantie par l'emploi n'est pas non plus la même : on compte aujourd'hui 8% de travailleurs pauvres, mais ce phénomène ne frappe pas tous les pays avec la même force. Enfin, l’existence (et le montant) d'un salaire minimum ou d'un revenu minimum fait varier le taux de pauvreté. Ceci étant, seuls deux pays n’ont pas de revenu minimum et il ne s'agit pas de pays de l'Est, mais de la Grèce et de l’Italie. Quant au Royaume-Uni, il apporte un soutien au revenu qui permet juste de vivre au-dessus du seuil de pauvreté.
 
 
Le point commun entre les États membres est par contre constitué par les « trappes à inactivité » : en passant de l’inactivité à l’emploi, on peut en effet perdre tout ou partie des allocations. Ainsi, quand on touche les minima sociaux et que l'on reprend ensuite une activité salariée, le revenu complémentaire issu de ce travail est taxé à 75%. On a donc une augmentation extrêmement faible de revenu et cela touche tous les pays de l’UE.
 
 
 
 
Pour Mme Palpant aussi, la question de la pauvreté doit rester une question nationale, mais la solidarité reste au cœur des valeurs et de l’identité européennes. Depuis les années 1980 en effet, plusieurs programmes communautaires ont été mis en œuvre (notamment avec Jacques Delors) pour lutter contre la pauvreté. En 2000 a ensuite été lancée la stratégie de Lisbonne, qui visait entre autres à l’éradication de la pauvreté d’ici 2010. On en est loin de l'objectif, vus les chiffres actuels, mais cela reste un objectif politique important. La Présidence française de l'Union européenne a souhaité faire un pas supplémentaire en incitant les États membres à se saisir de la question en promouvant une stratégie d’inclusion active. Quant à la Présidence tchèque, l’axe privilégié est celui de la possibilité de rester de manière durable dans l’emploi. Des conclusions ont été élaborées par le Conseil des ministres des Affaires sociales fin 2007 dans le but de mutualiser les bonnes pratiques et les expérimentations de chacun.
 
Les jeunes et les travailleurs pauvres

Le taux de pauvreté est propre à chaque pays : on est en effet considéré pauvre lorsqu'on se situe en dessous de 60% du revenu médian du pays. On peut donc comparer deux choses : le seuil de pauvreté et le nombre de ménages vivant sous le seuil de pauvreté. Les pays du sud (sauf Chypre et Malte) ont un seuil bas et un nombre de pauvres élevé, tout comme les pays Baltes. Les pays du nord (et le Luxembourg et les Pays-Bas) ont au contraire un seuil haut et un nombre de pauvres bas. Les autres pays européens se situent entre ces deux extrêmes.

Le phénomène des travailleurs pauvres prend de l’ampleur depuis 15-30 ans. En Europe occidentale, on fait face au chômage de masse, à la stagnation des rémunérations et à une flexibilisation et une précarisation du marché du travail (temps partiel, formes particulières d’emploi – CDD, stages, intérim) qui a augmenté de 5 à 12% en 25 ans. A cela a contribué le transfert d'activité de l’industrie vers le tertiaire, caractérisé par une plus faible structuration de l'emploi. Cette situation est valable un peu partout en Europe (on y compte 8% de travailleurs pauvres); on distingue cependant de grandes disparités entre les pays : les pays du sud et les pays Baltes ont 14% de travailleurs pauvres, les pays du nord et la République tchèque entre 3% et 6%. Cette "pauvreté laborieuse" s’accompagne d'un fort sentiment d’injustice, car le travail est justement considéré un levier pour ne pas être pauvre. De plus, il y a chez ces personnes une sensibilité à la pauvreté plus aigue que dans les autres catégories : ainsi, parmi les personnes considérées pauvres d'après les indicateurs sociaux, 20% ne se considèrent pas comme telles, alors que chez les travailleurs pauvres, ce pourcentage descend à 15%.
Ce phénomène frappe en manière particulière les ouvriers, les familles monoparentales, les travailleurs indépendants mais surtout les jeunes, qui sont en plus discriminés par leur manque d’expérience. Quand le marché de l’emploi est tendu, comme c’est le cas actuellement, les entreprises privilégient en effet l’expérience : ainsi, il y a en France entre 1,5 et 2 millions de jeunes (18-29 ans) en difficulté pour trouver un emploi à temps plein. Par conséquent, alors que le taux de pauvreté moyen en Europe est de 16%, chez les jeunes il monte à 19%. Face à ce phénomène, l'approche adéquationniste, consistant à croire qu'il suffit de mettre en relation offre et demande d'emploi pour qu'un équilibre se forme, a montré ses limites. Il faut aussi reformer le système, un mille feuilles de dispositifs à plusieurs niveaux qui manque de cohérence. Même les fonds structurels, en particulier le FSE (et, jusqu'en 2006, Equal), qui finance des programmes ponctuels, contribuent à augmenter la complexité du système. En dépit de cette multiplicité des échelons, plusieurs jeunes échappent aux mailles du filet. Enfin, les mesures d'urgence contenue dans le "Plan jeunes" du gouvernement sont certes nécessaires, mais une politique efficace en la matière ne peut pas s'affranchir d'actions structurelles.
Quelles bonnes pratiques à 27 ?

La diversité des réalités nationales et la nécessité d'une prise en charge locale de la question de la pauvreté n'excluent pas une concertation et un échange de bonnes pratiques au niveau européen.

 
Pavel Fischer nous a ainsi relaté l'exemple d'un entrepreneur tchèque qui a remporté la médaille de l’entrepreneur social. Après 1989, dans le bouleversement de la transition, de fortes disparités sont apparues dans les pays d'Europe centrale et orientale, les handicapés étant de plus en plus laissés de côté. Cet entrepreneur a donc fondé une agence employant des handicapés mentaux, physiques et sociaux, afin de les valoriser sur le marché du travail. Ainsi pour un poste de caissière au plein cœur de Prague, pour lequel on aurait pu demander des compétences en comptabilité et une maîtrise de l’anglais et d'autres langues étrangères, il a décidé d'embaucher une trisomique qui ne parlait que le tchèque, mais qui avait du potentiel pour communiquer et s’adapter à toutes les situations. Cet entrepreneur a décroché par la suite plusieurs appels d’offres. C’est une pépinière qui s’installe et un exemple à suivre.
Catherine Palpant est revenue quant à elle sur les mécanismes de coopération entre les États européens, qui ont mis en place des groupes de vigilance sociale, avec des rencontres tous les 2-3 mois, afin de mesurer les différents indicateurs sociaux et échanger sur les mesures prises dans différents domaines. Cela permettra de voir de quelles manière les États membres qui ont dû faire face à une crise sociale ont su réagir et de mettre donc en perspective plusieurs options : larges plans de relance ou mesures très spécifiques, rehaussement du salaire minimum ou augmentation du revenu minimum accompagné de primes, allongement de la durée ou du niveau d’indemnisation.
Mathieu Angotti, enfin, a évoqué la question de l’étude comparée de la pauvreté, afin de comprendre comment on peut appréhender un phénomène qui diffère largement d'un pays à l'autre, alors que nous ne disposons même pas des mêmes instruments pour l'étudier. L'UE s'est saisie de la question de la pauvreté dès 1975, avec le programme "Pauvreté 1" (suivi de "Pauvreté 2" en 1984 et "Pauvreté 3" en 1989), mais ce n'est qu'en 2001 que 18 indicateurs communs ont été définis, les « indicateurs de Laeken » ; c’est à cette occasion que le concept de convergence spontanée a été élaboré. La mise en oeuvre de la Méthode Ouverte de Coordination (MOC) a ensuite apporté un changement de vitesse, par la définition d'objectifs communs et l'introduction d'une pratique de benchmarking systématique.
 
Si tous les domaines ne se prêtent pas à une action commune, la coordination et le benchmarking restent donc les maitre-mots de la construction européenne et peuvent permettre d'apporter une réponse concertée à un problème commun, tout en adaptant cette réponse à la situation particulière de chaque pays.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Pour aller plus loin :
 
 
 
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Sur Nouvelle Europe
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Dossier de mai 2009 : Une Europe des exclusions ?
   
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Sur Internet
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Site du Centre tchèque, qui a accueilli notre débat
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Site du CRÉDOC (Centre de Recherche pour l'Étude et l'Observation des Conditions de vie)

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Martin Hirsch, Haut commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté, Haut commissaire à la Jeunesse, portail du Premier ministre

Source photo : Fabienne Vauguet pour Nouvelle Europe
 

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